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Full text of "La montagne"

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LA 



MONTAGNE 



Typographie de L. Poupart-Davyl, rue du Bac, 3o. 



J. MICHELET 



LA 



MONTAGNE 



QUATRIÈME EDITION 



PARIS 

LIBRAIRIE INTERNATIONALE 

15, BOULEVARD MONTMARTRE 



A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & C e , ÉDITEURS 

A Bruxelles, à Leipzig et à Livourne 

1868 

Tous droits de traduction et de reproduction réservés 



J/03? 

SB 



La Montagne continue la série des livres analo- 
gues, dont la publication commence en 1856, 
l'Oiseau, V Insecte, la Mer. 

Cette année fut le point de départ d'un mouve- 
ment qui continue et ne s'arrêtera pas. Le public 
depuis cette époque a pris un intérêt tout nouveau 
à l'Histoire naturelle. Il y avait des livres savants 
que très-peu de gens lisaient. Il y avait des livres 
ingénieux et trop spirituels peut-être. V Oiseau eut 
ce bonheur unique de n'avoir pas un critique, 
pas un contradicteur. Les esprits les moins sym- 
pathiques furent surpris, gagnés, sans défense 
contre lui. Il enleva sur son aile et la presse et 
le public. 

Sous leur forme très-modeste, qui ne prétondait 
nullement aux honneurs de l'in-8°, les trois livres 
eurent le rare succès d'en faire produire beaucoup 



d'autres. Les imitateurs affluèrent. La librairie 
publia beaucoup d'ouvrages spéciaux, illustrés ou 
non illustrés. Plusieurs maisons voulurent même 
avoir leurs livres généraux, leurs encyclopédies 
d'histoire naturelle. Puis vinrent une infinité de 
livres d'enseignement ou de lecture pour l'enfance 
ou la jeunesse. Il suffit d'ouvrir et de suivre le 
Journal de la librairie depuis 1856, pour voir 
qu'une littérature est sortie de cette époque. 

Ces petits livres, acceptés comme ouvrages 
agréables de littérature, durent cependant leur 
succès surtout à leur vérité. Ils n'essayaient pas 
de donner leur esprit à la nature, mais de péné- 
trer le sien. Ils l'aimaient, l'interrogeaient; ils 
demandaient à chaque être le secret de sa petite 
âme. Cela eut d'heureux effets, Pour la première 
fois on sut le mystère propre à l'oiseau, le 
mystère propre à l'insecte. L'éducation assez 
longue qu'exigent certaines espèces est le se- 
cret réel de leur développement. De là une 
loi générale : « Toute espèce où l'enfant ne vit 
que par une éducation prolongée, devient supé- 
rieure. Cela crée la société. » 

Voilà ce qui réellement toucha le public en ces 
livres, bien plus que le pittoresque, ou l'entraîne- 
ment du style. Des ouvrages, très-bien écrits, 



pleins de choses vraies, curieuses, estimés, le lais- 
sent assez froid. On le croit matérialiste, dominé 
par le fait grossier. Et cependant les seuls livres 
qui l'aient entraîné, enlevé, ce sont ceux qui cher- 
chaient l'âme. 

L'oiseau est une personne. Cela s'accepte assez 
bien. Mais l'insecte! la difficulté semblait ici bien 
plus grande. Chez les enfants de la mer, la person- 
nalité fuyante paraît moins saisissable encore. La 
tentative était hardie de fixer, de rétablir ces âmes 
obscures et confuses, dédaignées jusque-là, niées, 
de leur rendre la dignité d'âmes, de les replacer 
dans le droit fraternel et dans la grande Cité. 

Nous poursuivons aujourd'hui ce travail dans la 
Montagne et sa forêt. Le présent volume, en ma- 
jeure partie, sort de nos voyages mêmes, et dit ce 
que nous avons vu. 11 ne fera aucun tort aux grands 
labeurs scientifiques, aux travaux si instructifs des 
Schacht ou des Schlagenweit. L'intérêt qu'il peut 
présenter, ce sont nos rapports d'amitié avec cette 
haule nature, si grande, mais si indulgente, qui 
se révèle volontiers à ceux qui l'aiment beaucoup. 
On verra à quel degré d'intimité nous admirent 
les patriarches des Alpes, les arbres antiques et 
vénérables, qu'à tort on a crus muets. Nous 
restons reconnaissants de la faveur paternelle de 



IV 

ces augustes géants, ces monts sublimes, au sein 
desquels nous trouvâmes de si doux abris, qui si 
généreusement (avec leurs fleuves nourriciers 
qui sont la vie de l'Europe), nous versaient aussi 
leur âme, sereine, pacifique et profonde. 

Vivant esprit de renaissance. Vrai cordial dans 
ces temps de défaillance trop commune. Puisse ce 
livre qui nous soutint, en relever d'autres encore 
sur les pentes où, par faiblesse ou chagrin, beau- 
coup descendent ! S'il lui faut une épigraphe, ce 
sera ce mot : Remonter. 



1 er décembre 1807. 



PREMIÈRE PARTIE 



LE VESTIBULE DU MONT BLANC 



LE VESTIBULE DU MONT BLANC 



Le mont Blanc n'est point un passage. Il n'offre 
pas à mi-côte ces grandes routes des nations, où 
se croisent éternellement la France, l'Allemagne 
et l'Italie. Il est à part. Il faut aller tout exprès le 
saluer, voir cet illustre solitaire, dont la tête do- 
mine l'Europe. 

J'avais vu les Apennins, j'avais vu les Pyrénées, 
les grands monts hospitaliers du commerce et du 
voyageur, le mont Cenis, le Saint-Golhard, : la 
rapide magie du Simplon. Je réservais le mont 
Blanc. 

Naguères, à tant de labeurs, j'avais ajouté un 



4 LE. VESTIBULE DU MONT BLANC. 

labeur. Du fond de ma longue épopée qui me tient 
depuis si longtemps, j'avais lancé ce jet hardi, la 
Bible de l'humanité. Petit livre et grand élan de 
cœur et de volonté. J'avais, tout comme le globe, 
moi aussi, dressé ma montagne, un sommet, un 
pic assez haut pour embrasser toute la terre. 

Je me gardai bien d'aller me reposer à la mer. 
Je l'aime cette étrange fée. Elle a le secret de la 
vie, mais elle est si agitée ! Que de fois elle ajoutait 
sa tempête à mon orage ! J'allai redemander le 
calme à l'immobilité des Alpes, — non pas aux 
Alpes bruyantes qui semblent une éternelle fête 
de cascades et de beaux lacs, Je préférai le grand 
ermite, le géant muet, le mont Blanc. Chez lui 
seul j'espérais trouver assez de neige et de repos. 



Quand on arrive de Genève, par un pays mé- 
diocre et assez pauvre d'effet, à Sallenches, on est 
saisi par la grandeur de la scène qu'on découvre 
tout à coup. L'Arve tourne, et tout est changé. La 
surprise n'est pas ménagée. A gauche, une aiguille 
immense, Varens, d'un calcaire ruineux, mal sou- 
tenue de sapins, s'élève à pic sur la route, la 



LE VESTIBULE DU MORT BLANC 5 

menace. A droite, des collines boisées semblent 
le premier gradin d'un sérieux amphithéâtre qu'ail- 
leurs on trouverait une haute montagne (elle a 
5 à 6,000 pieds). Cependant derrière à distance, 
domine, d'une énorme hauteur, le neigeux, le 
morne dôme. 

11 ne faut pas arriver par ces rares beaux jours 
de l'été qui trompent sur toute contrée, qui parent 
tout, donnent à tout un uniforme sourire. La 
fantasmagorie brillante des accidents de la lu- 
mière égayerait jusqu'aux tombeaux. Le soleil est 
un grand menteur (la photographie le prouve). Il 
donnera même figure à la vallée la plus froide, la 
plus pauvre de Savoie, qu'aux replis brûlants du 
Valais qui sont déjà une Italie. 

J'arrivai par un jour gris, tel que ce pays en a 
la plus grande partie de l'année. Je pus le voir 
tel qu'il est, dans le bas, mesquin et pauvre, écrasé 
de ces hauteurs, avec l'Arve, un simple torrent, 
vaguement extravasé. Des jardinets, petits vergers. 
D'assez hautes sapinières. Et là-haut le froid 
géant. 

La surprise n'est pas petite de trouver là des 
eaux chaudes. Que les Pyrénées en donnent, que 
ces vieilles filles du feu prodiguent les sources 
brûlantes, cela semble naturel. Mais qu'ici, de ce 
manteau immense de neiges et de sapins, sourde 



6 LE VESTIBULE DU MONT BLANC. 

la chaleur d'en bas, cela saisit, fait penser. On 
se dit : Derrière l'apparence, le froid décor de 
l'hiver, il y a un autre dessous, et quelqu'un qu'on 
ne voit pas. Les glaces (de 1 ,200 pieds d'épaisseur? 
on le suppose) ne sont pour lui qu'un habit. Une 
personne de granit est dedans ensevelie, jadis 
enfantée de la terre, un de ses puissants soupirs, 
de ces élans vers la lumière qu'elle eut ténébreuse 
encore. Mais, dans son tombeau de neige, cette 
âme reste en intimité avec sa profonde mère, 
et toujours elle en reçoit dessous le tiède épan- 
chement. 

Les bains de Saint-Gervais sont tristes. Un noble 
parc de sapins longe un petit torrent rapide. Et 
peu à peu on se trouve dans une fente fort étroite, 
entre d'assez hautes collines environ de 600 pieds. 
L'eau est froide, le vent glacé. De là pourtant 
jaillit l'eau chaude. Elle a tout l'effet d'un miracle. 
Dans ces eaux de neige, un pêcheur trouva par 
hasard la source thermale. En d'autres temps elle 
eût suffi pour faire une religion. Dans les Pyrénées, 
à Vichy, à Bourbon, etc., toute eau est un dieu, le 
dieu Borbo, le dieu Gorgo, etc. (V. Barry.) En 
Savoie, ces dieux sont des saints, saint Gervais et 
saint Protais. 

Lieu, de sa nature ascétique : «Avant d'user des 
dons de Dieu, laisse ici le péché au seuil, ta 



LE VESTIBULE DU MONT BLANC. 7 

secrète maladie de l'âme. » Voilà ce que dit ce 
lieu. Et c'est la sagesse môme. Je ne sais pourtant 
si lui-même serait propre à calmer les cœurs. Il 
est de ceux que les Esprits ont certainement han- 
tés. Il est clos. Des deux côtés, les sapins planent 
d'en haut, et, rapprochés, lui font d'étranges om- 
bres. Les brouillards, en longs dragons, y sont 
attirés de l'Arve, s'y plaisent, ne peuvent le quit- 
ter. Ce paysage sinueux, fuyant, promet je ne sais 
quoi. 11 semble plein de mystères, de songes et 
d'illusions. On y voudrait plus de lumière. 



Sainte lumière, sois ma médecine ! J'irai à la 
nymphe sombre, mais je veux la dominer. Quand 
on sort de ce lieu étroit, qu'on monte au hautSaint- 
Gervais, on le trouve gai et riant. Effet singulier 
du contraste. Saint-Gervais est fort sérieux. Je le 
trouve bien mieux que gai. Il est d'une beauté 
touchante et il m'a été au cœur. 

Je n'étais pas à l'entrée qui domine le cours de 
l'Arve, et qui voit de loin Sallenches. Je \ivais à 
l'autre bout dans une petite maison qui ne voyait 
rien de cela, la respectable maison des Gontard, 



8 LE VESTIBULE DU MONT BLANC. 

qui trouvèrent l'eau chaude (d'autres en ont pro- 
fité). Cette maison descendait un peu, se rappro- 
chait du torrent, mais, sans le voir, n'en avait que 
le bruit. L'église était à côlé avec de grands ar- 
bres ombreux, un fort beau cimetière fleuri. Plus 
loin, au delà du torrent, quelques petits vergers 
en pente montant une haute colline, la fumée 
bleuâtre de quelques chaumières, des sapins. Fi- 
nis mundi. 

La pluie devant les sapins, ces fumées, de lourds 
nuages qui montaient à nous, se traînaient, était- 
ce une chose bien gaie? Nous n'en éprouvions 
pas moins une certaine alacrité. La vie nous 
paraissait légère. Était-ce l'effet de l'air (à cette 
hauteur de 2,400 pieds)? Était-ce le dégagement 
de l'existence inférieure, des pensées d'un monde 
absent ? 

Les lourds nuages de l'âme s'envolent sur ces 
hauteurs, ils s'en vont à la grande mer flottante 
de ceux que je vois errer sur notre vis-à-vis, sur 
ces cirques fantastiques qui simulent des per- 
sonnes, aux aiguilles de Varens, sur les pointes 
du Montjoye. 

Je pensai aux amis absents, à la société lan- 
guissante des grandes villes du bas-pays, de Seine 
ou du Rhin, de Hollande, aux épais brouillards de 
Londres. Je me disais, au moment surtout des 



LE VESTIBULE DU MONT BLANC. 9 

jolies éclaircies : quel avantage de monter ! que le 
monde n'est-il ici, allégé et affranchi !... 

De Paris à Genève, on a 1 ,600 livres de moins à 
porter, et 2,400 de Genève ici ! Lieu de liberté 
véritable ! Plus bas, plus haut, on respire moins. 



La charmante demoiselle du logis, vrai peuplier, 
plus svelte qu'on n'est en Savoie, son petit frère, 
un enfant, aidaient la jeune domestique au mé- 
nage, aux provisions qu'il fallait souvent chercher 
loin. Nous vivions un peu de hasard, avec cette 
confiance en Dieu des Antoine et des Pacôme qui 
attendaient quelquefois que le pain leur vînt du 
ciel. 

Dès que la pluie s'arrèla, pendant que j'écrivais 
encore, ma seconde âme, plus jeune, curieuse de 
voir le pays, alla à la découverle. Tournant l'église, 
elle alla vers Bionney (c'est le chemin de Notre- 
Dame de la Gorge, qui mènerait en Italie) ; mais 
l'intérêt, justement, était d'ignorer tout cela, d'al- 
ler en pays inconnu. Celle qu'elle avait avec elle, 
encore plus curieuse de voir, n'en savait pas da- 
vantage. Tout était encore bien mouillé. Les vénô- 

1. 



10 LE VESTIBULE DU MOiST BLAKC. 

rables noyers qui datent, je crois, du temps où 
les ducs de Savoie allèrent à Jérusalem, rendaient 
le chemin fort humide, et jetaient des gouttes 
encore. C'était le jour du marché; la route était 
animée ; chacun conduisait ses bêtes, vaches, oies, 
moutons, etc. Un paysan avisé, très-fin, menait 
doucement, comme on mène une mariée, deux 
jolis petits porcs noirs. Ces paysans étaient fort 
polis, disaient : « Bonjour! » Les femmes, vieilles 
avant l'âge, bonnes et laides (elles travaillent tant !) 
voyaient d'un œil maternel (parfois, ce semble, 
attendri), la jeune dame un peu pâle, comme on 
voit un enfant malade. Elles souriaient des détours 
qu'elle faisait au passage de leurs vaches, les évi- 
tant, leur cédant le chemin, avec un peu trop de 
respect. Le temps, lui aussi, était, on peut dire, un 
demi-malade, ne pouvant se décider entre le soleil 
et la pluie. Les avoines étaient par terre, atten- 
dant pour se sécher, et ne pouvant pas rentrer. 
Pauvre petite récolte, maigre, bien aventurée. 

Cette pluie plaisait aux prairies; elles étaient 
très-fleuries. Elle plaisait aux ruisseaux. Il n'était 
jusqu'au plus petit qui ne jasât, murmurât. 
Plusieurs, gros, forts et rapides, d'un glouglou 
puissant, semblaient discorder avec ces lieux 
modestes et plutôt petits. Us venaient de haut et 
de loin, étaient bien visiblement fils d'un monde 



LE VESTIBULE DU MONT BLANC. 11 

supérieur. A certain détour du chemin, ce haut 
monde se révéla de côté, par un angle étroit (le 
glacier de Bionassey). C'était une montagne d'or, 
au soleil! éclatant spectacle. On doubla, précipita 
le pas, pour voir de plus près. Mais déjà cet or 
mobile changeait; ce n'était plus qu'argent... 
Inconstance de la lumière ! L'argent devint simple 
neige. Et la neige, peu à peu, prenait des teintes de 
plomb. 

Le retour en fut attristé, plus lent. Le jour avait 
baissé déjà, quoique ce fût en plein été. Elle 
rentra bien sérieuse, mais les mains pleines de 
fleurs , 



Le matin était léger, un peu froid, agréable et 
gai. On travaillait devant les neiges qui, cette année, 
au mois d'août, poudraient nos hautes collines. 
Puis, nous allions voir nos voisins, les sapins de 
la cataracte. Ces arbres graves du Nord, placés bas 
sur le froid torrent, et très-haut près des sommets, 
encadraient et protégeaient, aux gradins intermé- 
diaires, des arbres plus délicats, poiriers, pom- 
miers, de petits champs. Nous voyions avec respect 
ces vénérables résineux qui sont les aînés du 



12 LE VESTIBULE DU MONT BLANC. 

monde, qui ont enduré tant de choses dans les 
âges les plus difficiles, et aujourd'hui encore sou- 
tiennent, défendent tant de lieux exposés. Ils 
semblent les frères naturels des populations souf- 
frantes, méritantes, laborieuses. Nous finies avec 
eux amitié. 

Notre sapinière d'en face apparaissait à noire 
droite, sur le coin de la colline. Nous passions le 
Pont du Diable (nom commun dans chaque pays). 
Nous remontions, traversions des vergers, une 
petite ferme, pauvre, mais hospitalière. Le fer- 
mier, homme fort doux, fin, âgé, avait été à 
Paris longtemps commissionnaire, avait rapporté 
des économies, épousé une jolie femme qui n'était 
pas du pays. Ils avaient de beaux enfants, et, 
ce semble, une ombre d'aisance, aux années du 
moins où d'en haut le vent n'est pas trop glacé. 
L'ensemble était fort touchant; mais cet homme, 
déjà fort mûr, dont l'aîné n'avait que douze ans, 
arriverait-il à le voir assez grand pour travailler, le 
remplacer près de sa mère? 

La sapinière était fort belle. Elle faisait de 
sombres rideaux, l'un d'effet très-fantastique, qui 
tour à tour cachait, montrait les bains dans la 
profondeur; l'autre, plus loin, clairet gai, où l'on 
voyait la vallée tournoyante jusqu'à Sallenches. 
Dans l'épaisseur, certaines ruines, manifestement 



LE VESilBULE DU MOKT BLÀISG. 13 

Celtiques, de leur noire antiquité, semblaient 
rendre plus ténébreuse la forêt, obscure d'elle- 
même. 

En s'éloignant, gravissant vers un lieu plus 
découvert, la vue embrassait Saint-Gervais, sa 
valice, le chemin des glaciers. Vue étendue et très- 
douce, humaine (ce mot-là dit tout). C'étaient au 
fond les prairies, les ruisseaux, et le travail, des 
moulins à scier les planches, de minimes mois- 
sons d'avoine, de seigle et de sarrasin, de pau- 
vres chalets qui n'ont nullement l'ampleur de 
ceux de la Suisse. Ils montaient fort haut sur les 
pentes. Au plus haut, les sommets étaient moins 
dépouillés que l'on n'eût cru. Ils témoignaient par 
un vert pâle que le géant n'était pas immuable- 
ment sévère. 

Tout cela grave, attendrissant par un temps cou- 
vert et tiède, dans l'attente de l'orage. Nous nous 
assîmes à mi-côte sur une même pierre étroite, 
en silence, et trop unis de pensées pour nous 
les dire. Quelques gens étaient aux champs, hâ- 
tant leurs travaux, inquiets. La pluie allait venir 
encore; dans un mois ou deux l'hiver. L'incer- 
tain de toutes choses nous frappait. Tout était 
doux;' on voyait bien peu les glaciers, par un 
angle étroit à peine; mais leur verdâtre sourcil 
ne promettait rien de sûr. 



II 



LE MONT BLANC - LES GLACIERS 



II 



LE MONT BLANC - LES GLACIERS 



Bien avant d'aller au mont Blanc, j'avais vu le 
Grindelwald, un glacier très-accessible, dont les 
abords ne sont pas dénaturés, arrangés, comme 
ceux de bien d'autres glaciers où l'on a Irop pré- 
paré des effets artificiels. Je l'avais vu tout à coup, 
non prévenu, par une brusque surprise, sans réflé- 
chir, sans rappeler de vains souvenirs littéraires 
qui faussent l'impression vraie. Je l'eus naïve et 
très-forte d'étonnement et d'horreur. 

J'avais quitté le matin le bruyant Interlaken et 
son affluence vulgaire. J'étais arrivé au village, 
descendu à Grindelwald dans un excellent hôtel. 



18 LE MONT BLANC. — LES GLACIERS. 

La pièce peu éclairée où j'entrai, n'offrait rien de 
remarquable ; mais on ouvre une fenêtre... Je me 
retourne. Cette croisée, tout inondée de lumière, 
m'apparaît dans son cadre étroit plus que pleine, 
débordante de je ne sais quoi d'énorme, éclatant, 
en mouvement, et qui venait droit à moi. 

Vraiment, rien de plus formidable. C'était un 
chaos lumineux, qui semblait tout près déjà des 
vitres, voulait entrer. L'effet ne serait, pas plus 
grand si un astre tout à coup touchait la terre elle- 
même et la foudroyait de lumière. 

Au second regard, je vis que cette chose mons- 
trueuse n'était pas si près pourtant. Elle avait l'air 
d'être en marche, mais elle s'arrêtait à temps dans 
un lieu assez profond. Elle restait à mes pieds. 
Chose étrange ! qu'immobile, elle parût en mou- 
vement ! Elle semblait saisie au passage, prise en 
route, pétrifiée. 

Il faut voir ces objets de loin. De près, sans 
vaine poésie, rien ne semblait plus grossier, plus 
âpre, plus rude. Figurez-vous une grande voie 
d'un blanc sale, large de demi-lieue peut-être, 
avec de profonds sillons, des ornières fort enfon- 
cées, brutalement cahotées. Quel épouvantable 
char, ou quelle charrette du diable a donc descendu 
par là? Entre, se dressaient des cristaux, peu bril- 
lants, en pains (Je sucre, de 15 ou 20 pieds 



LE MONT BLANC. — LES GLACIERS. 19 

de haut, blanchâtres, et quelques-uns nuancés de 
bleu pâle, d'un certain vert de bouteille, équivoque 
et sinistre. 

Cette descente visiblement était un épanche- 
ment d'une très-vaste mer de glace dont on voyait 
au plus haut le bord, une ligne roide qui coupait 
dans le ciel bleu. Tout cela, miré au soleil, avait 
une dureté sauvage, un grand effet d'indifférence 
superbe pour nous autres d'en bas, le dirai-je? un 
air d'insolence. Je ne m'étonne pas si Saussure, 
un esprit si calme, si sage, ayant gravi le glacier, 
sentit un mouvement de colère. — Moi aussi, je 
me sentais méprisé et provoqué par ces énormités 
sauvages. Je leur dis assez brusquement : « Ne 
faites pas tant les fiers! Vous durez un peu plus 
que nous. Mais, montagne, mais, glacier, qu'est-ce 
que vos 10,000 pieds près des hauteurs de l'es- 
prit? » 

Je voulus les voir de plus près. Du village, je 
descendis, je touchai le bord, y entrai. Les ouver- 
tures sont variables. En ce moment le glacier béait 
en bouches étroites, peu élevées, brillantes et 
polies au dehors. Dedans tout était glissant, avec 
de dangereuses pentes qui menaient je ne sais où. 
Ces pentes, une double et triple voûte bleuâtre, 
leurs cassures coupantes, aigres à l'œil, leur trans- 
parence, disaient de se défier. Rien n'était signifi- 



20 LE MONT BLANC. — LES GLACIERS. 

catif plus qu'un joli bouquet de fleurs qui, depuis 
bien des années, restai! enchâssé, se montrait à 
travers la glace avec ses vives couleurs. Engagé là, 
on est sûr d'y être bien conservé. Aucune image 
de mort ne frappe plus sensiblement que cette 
longue exhibition funéraire, celte éternité forcée 
qui joue tristement la vie, celte impossibilité de 
retourner à la nature et de rentrer dans le repos. 



Le monlagnard ne voit pas sa montagne comme 
nous. Il lui est fort attaché et il y revient toujours, 
mais l'appelle « le mauvais pays. » Les eaux blan- 
châtres et vitreuses de rapidité farouche qui 
s'échappent en bondissant, il les nomme « les eaux 
sauvages. » La noire foret de sapins, suspendue 
aux précipices, qui semble l'éternelle paix, elle est 
sa guerre, sa bataille. Aux plus rudes mois de 
l'année, quand tout auire travail cesse, il attaque 
la forêt. Guerre dure, pleine de dangers. Ce n'est 
pas tout de couper ces arbres et de les précipiter, 
il faut diriger leur chute ; il faut les reprendre en 
route, régler les terribles bonds qu'ils font au lit 
dos torrents (voy. dans Ramberf, la Flottée). Le 



LE MONT BLANC. — LES GLACIERS. 21 

vaincu est souvent fatal au vainqueur, l'arbre au 
bûcheron. La forêt a ses histoires lugubres d'orphe- 
lins, de veuves. Pour la femme et la famille, une 
terreur pleine de deuil repose sur ces hauteurs 
dont les bois mêlés de neige se marquent au loin 
funèbrement par des taches de blanc et de noir. 

Les glaciers étaient jadis un objet d'aversion; 
on les regardait de travers. Ceux du mont Blanc 
s'appelaient en Savoie « les monts maudits. » 
La Suisse allemande, en ses vieilles légendes 
de paysans, met les damnés aux glaciers. C'est 
une espèce d'enfer. Malheur à la femme avare, 
au cœur dur pour son vieux père, qui, l'hiver, 
l'éloigné du feu! En punition, elle doit, avec un 
vilain chien noir, errer sans repos dans les glaces. 
Aux plus cruelles nuits d'hiver où chacun se serre 
au poêle, on voit là-haut la femme blanche, qui 
grelotte, qui trébuche aux pointes aiguës des cris- 
taux. 

Dans la vallée diabolique, où, de minute en 
minute, tonne et brise l'avalanche du haut de 
la Jungfrau, ce sont de damnés barons, de fé- 
roces chevaliers, qui doivent toujours, chaque 
nuit, l'un contre l'autre heurter, fracasser leurs 
fronts de fer. 

La légende Scandinave, de génie haut et terrible, 
a fanlasquement exprimé les effrois de la mon- 



22 LE MONT BLANC. — LES GLACIERS. 

tagne. Elle est pleine de trésors, gardés par des 
gnomes affreux, par un nain de force énorme. 
Au château des monts glacés, trône une impi- 
toyable vierge, qui, le front ceint de diamants, 
provoque tous les héros, en rit d'un rire plus 
cruel que les traits aigus de l'hiver. Ils montent 
les imprudents, ils arrivent au lit mortel, et restent 
là enchaînés, faisant avec une épouse de cristal la 
noce éternelle. 

Celane décourage pas. La cruelle et l'orgueilleuse 
qui est au haut de la montagne, elle aura toujours 
des amants. Toujours on voudra monter. Le chas- 
seur dit : c< C'est pour la proie. » Le grimpeur dit : 
« Pour voir au loin. » Moi, je dis : « Pour faire un 
livre. » Et je fais plus d'ascensions, je descends 
plus de précipices, assis à la table où j'écris, que 
tous les grimpeurs de la terre ne feront jamais 
aux Alpes. 

Le réel dans tous ces efforts, est qu'on monte 
pour monter. 

Le sublime, c'est l'inutile (presque toujours). 
Le fameux passage par les glaces du Nord, trouvé 
au bout de trois cents ans, ce sera toujours l'inutile 
(s'il est vrai que ces glaces changent). L'ascension 
en ballon, c'est jusqu'ici l'inutile. L'ascension du 
mont Blanc a été fort peu utile. Les expériences 
qu'on y tait se faisaient un peu moins haut. Ce que 



LE MORT BLANC, — LES GLACIERS. 23 

Saussure a cherché vingt-sept ans, se préparant, 
tournant autour du mont Blanc, ce que Ramone!, dix 
années, chercha de même au mont Perdu —c'est 
surtout d'y avoir monté. 



De toutes les loteries furieuses qui troublent le 
cœur de l'homme, la plus noble, certainement, était 
la chasse aux chamois. Le péril en était l'attrait; 
c'était la chasse à la montagne plus qu'à l'animal 
timide. On la prenait corps à corps en ses plus 
scabreuses horreurs, où elle a pour se défendre 
le réel et l'illusion, glaces, brumes, abîmes, cre- 
vasses, les tromperies de la distance, les mensonges 
de la perspective, la ronde effrénée du vertige. 
D'autant plus on s'y acharnait. Ces hommes, dans 
tout le reste avisés, prudents, déliraient. L'amour, 
en ses ravissements, n'avait rien qui approchât de 
l'épouvantable plaisir de suivre la bête aux abîmes, 
aux bords étroits, impossibles, où le malin petit 
cornu s'amuse à attirer le fou. Le gouffre, sous 
son œil hagard, tournoie. Tourne sur sa tête le 
vautour plein d'appétit. Voilà une jouissance!-.. Le 
père, l'autre année, fit le saut. C'est le tour du 



24 LE MONT BLANC. — LES GLACIELS. 

fils. Un d'eux, à peine marié à une fille qu'il 
aimait fort, n'en disait pas moins à Saussure : 
« Monsieur, cela ne fait rien. Gomme mon père 
y a péri, moi, il faut que j'y périsse. » En trois 
mois il tint parole. 

Quelle attenlion l'hiver, lorsqu'au coin du feu 
le chasseur, l'autorilé de la contrée, disait ce qu'il 
avait vu en rôdant autour des glaciers! Quel fris- 
sonnement à l'entendre conter ce qu'il avait senli 
en regardant dans l'azur sinistre delà crevasse! 
«Mais aussi, disait-il encore, j'ai vu de mes 
yeux, j'ai vu, sous des voûtes de 20, 30 pieds, 
parfois de 100 pieds de haut, des grottes tout 
étincelantes de cristaux qui vont presque à terre. 
Des cristaux ou des diamants. » Qui n'eût rêvé de 
ces récits? combien palpitait le cœur du crédule 
Savoyard! « Oh! qui eût pu monter là! c'était 
une fortune faite. Soixante années de misères, à 
porter ou ramoner, feraient moins. Un jour d'au- 
dace, un tour hardi suffirait... Quel mal de voler 
le diable? C'est lui, ou ce sont ses fées qui gar- 
dent là leurs diamants. » 

Pour qu'il eût la 1 témérité de monter, de 
dépasser la limite où va le chamois, il fallait 
ces bruits de trésors, l'imagination ignorante 
qui confondait les stalactites avec le cristal de 
roche, cristal et diamant, que sais-je? On ne 



LE MONT BLANC. — LES GLACIERS. 2b 

trouva pas tout cela, mais on trouva le motil 



lime, 



Examinons les terreurs qui l'environnaient alors: 
Chamounix éiait ignoré, inconnu au pays même. 
On ne tournait guère, en bas, par la longue et triste 
vallée. C'était plutôt le passant qui, suivant le cou- 
loir de Noire-Dame de la Gorge (un chemin vers 
l'Italie), par hasard, était curieux et montait au 
Prarion, regardait de là le mont Blanc. Mais quel 
vis-à-vis terrible ! On est près de lui, à deux pas. 
Ce n'est pas, comme de loin, l'effet d'un immense 
cadavre, allongé, qui, à la tête et aux pieds, a d'au- 
tres Alpes. Dé près, on le voit en hauteur, seul, un 
immense moine blanc, enseveli dans sa chape et 
son capuchon de glace, mort, et cependant debout. 
D'autres y voient un éclat, un débris de l'astre 
mort, de la pâle et stérile lune, une planète sépul- 
crale au-dessus de la planète. 

La vaste calotte neigeuse a l'effet d'un cimetière. 
Pour monuments, des pyramides en sortent som- 
bres, en deuil, en contraste avec la neige. Ces an- 
tiques filles du feu protestent contre les glaces; 



26 LE MONT BLAKC, — LES GLACIERS. 

elles disent que ce blanc catafalque n'est rien en 
comparaison de l'infini ténébreux qui plonge et 
s'étend dessous. 

Si l'on va par Chamounix pour prendre le pied du 
mont, on se voit dans une impasse, lugubre huit 
mois de l'année (ne la jugez pas au moment où vient 
la foule bruyante, quelques jours, au grand soleil). 
La forcla du Prarion, la forcla de la Tête-Noire, ser- 
rent et ferment la vallée. On y est comme enfermé. 
Chateaubriand a senti que, sous le pied du colosse, 
sous cette énorme grandeur, on a peine à respirer. 
Combien on est plus à l'aise au mont Cenis, au 
Saint-Gothard ! Leurs sommets, tout sérieux qu'ils 
peuvent être, n'en sont pas moins les grandes 
routes, les voies naturelles de toute vie animée. 
Que de chevaux, que de troupeaux, même d'oi- 
seaux voyageurs ! Le mont Blanc ne conduit à rien ; 
C'est un ermite, ce semble, dans sa rêverie soli- 
taire. 

Étrange énigme entre les Alpes. Tandis que toutes 
elles parlent par d'innombrables cours d'eau, tan- 
dis que le Saint-Gothard, expansif, généreusement 
verse, aux quatre vents, quatre fleuves qui font 
tant de bruit par le monde — le mont Blanc, ce 
grand avare, donne à peine deux petits torrents 
(qui grossiront, mais plus bas, enrichis par d'au- 
tres eaux). A-t-ildes sorties souterraines? Tout ce 



LE MONT BLANC. — LES GLACIERS. 27 

qu'on voit, c'est qu'il reçoit toujours et donne 
très-peu. Doit-on croire que, discrètement, ce 
muet thésauriseur, amasse, pour la soif future, 
pour les sécheresses du globe, le trésor de la vie 
cachée ? 



Dès 1767, sur le glacier du Léchaud, on voyait 
nombre de grottes que les chercheurs de cristaux 
avaient creusées et fouillées. En 1784, un guide, 
disait-on, avait été heureux, en avait trouvé 
beaucoup dans un éboulement ; il aurait rapporté 
500 livres pesant de grands cristaux, transparents, 
de belle teinte purpurine. Cela leur fit perdre la 
tête. Un des Balmat (famille illustre de guides, et 
intrépide entre toutes) monta et ne trouva rien 
qu'un épouvantable orage qui le mit fort en dan- 
ger. Les Esprits de la montagne voulaient décou- 
rager, sans doute, les indiscrets, les téméraires 
qui touchaient à leur trésor. 

Mais un autre Esprit, par le monde, errait in- 
quiet, curieux, aventureux, intrépide, l'Ame du 
dix-huitième siècle qui ne se décourageait pas. 
De plus en plus, on regardait en haut; une ambi- 



28 LE MONT BLANC. — LES GLACIERS. 

iion (le Titan était chez tous. Le ballon fut inventé 
en 1 785 ; Pilatre, Arlandes, les premiers des mor- 
tels, quittèrent la terre. 

L'ascension du mont Blanc, provoquée par les 
savants, les Paccard et les Saussure, fut faite, en 
juin 86, par Jacques Balmat (de Chamounixj.Balmat 
trouva le chemin et y mena Paccard (août 86), 
Saussure (août 87). 



III 



PREMIERES ASCENSIONS — GLACIERS 



Iïï 



PREMIÈRES ASCENSIONS - GLACIERS 



La gloire de M. de Saussure, c'est moins son 
ascension, et quelques expériences, que son beau 
voyage imprimé, où il donne sur le mont Blanc et 
les Alpes en général tant de faits intéressants, 
bien vus, appréciés judicieusement. On sent en 
lui, ce qui est rare, un homme digne de ce nom, 
équilibré d'éludés et de caractère, d'exercice 
et d'action. 

Il est singulier , curieux , honorable pour la 
Suisse, ce pays d'éducation , honorable pour la 
sérieuse Genève, qu'on ait fait un homme exprès, 
qu'on l'ait préparé quarante ans pour la décou- 



52 PREMIÈRES ASCENSIONS. — GLACIERS. 

verte des Alpes. En 1741, deux Anglais en prome- 
nade avaient trouvé, signalé (comme on aurait fait 
d'une île ignorée de la mer du Sud) le pied du 
mont Blanc, Chamounix. Genève y fit attention. 
Ses naturalistes illustres, lesTrembîey, les Bonnet, 
en parlaient fort. Le dernier élait parent de Saus- 
sure, qui venait de naître. Sa mère (mademoiselle 
de la Rive) en eut la vive impression. Une éduca- 
tion savante, persévérante, ingénieuse, fui donnée 
à cet enfant. Mathématicien, physicien, il pro- 
fesse à vingt ans les mathématiques. Des cour- 
ses bien dirigées en firent un marcheur, un grim- 
peur, enfin l'homme tout aguerri à ces excursions 
de montagnes. Il commença en 1760, monta au 
Brevent, au lieu d'où on voit le mieux le mont 
Blanc. 11 en rapporta l'image. Pendant vingt-sept 
ans, chaque été, il voyageait dans les Alpes, revenant 
toujours au grand but pour lequel il fut élevé, cl 
l'envisageant de plus près. Il en prit la passion, 
et ne rêvait d'autre chose. « C'était une maladie, 
dit-il. Mes yeux ne rencontraient pas le mont 
Blanc qu'on voit de tant d'endroits des environs de 
Genève, sans que j'éprouvasse une espèce de sai- 
sissement douloureux. » 

Pourquoi monta-t-il si tard, se laissa-t-il de- 
vancer? La famille qui l'y avait si soigneusement 
préparé, au moment de l'exécution, sans doute 



PREMIÈRES ASCENSIONS. — GLACIERS. 53 

était inquiète. On le voit par son retour, tel qu'il 
le raconte lui-même. Tous ses parents et amis 
s'étaient portés à Chamounix, et attendaient sa 
descente dans une anxiété extrême. Et les parents 
de ces guides n'étaient guère moins inquiets. La 
joie fut grande quand enfin ils revinrent de la mon- 
tagne et tombèrent entre leurs bras. Était-elle là 
cette mère admirable qui si longtemps l'avait pré- 
paré à cela, et dont la persévérance avait tant fait 
pour l'entreprise? Il ne le dit pas. On y a regret. 

Avec une sage lenteur il ne publia son voyage 
que plusieurs années après. Dans ce beau livre, 
riche de faits, et qui restera toujours le premier 
sur ce sujet, les questions essentielles étaient 
posées, peu résolues encore. Le milieu grave, 
excellent, de grande autorité morale, mais très- 
strictement Biblique , où vivait M. de Saussure, 
le rendait un peu timide. Buffon, à son premier 
élan, avait été arrêté, et forcé de reculer. Si Saus- 
sure n'avait trouvé moyen de ménager la tradition, 
il eût blessé ses amis, les Bonnet et les Haller. Il 
lui fallut à tout prix ménager la Genèse, s'arranger 
avec le Déluge, ne pas voir ou ne pas comprendre 
les faits qui auraient blessé le vieux texte. Il man- 
qua la découverte capitale, et la science attendit 
cinquante années. Ceux qui vivaient près des gla- 
ciers, chasseurs de chamois, bûcherons, guides ou 



54 PREMIÈRES ASCENSIONS. - GLACIERS. 

chercheurs de cristaux, auraient pu dire au savant 
le fond de toute l'affaire, tel qu'ils l'avaient vu 
toujours, tel qu'on le voit aujourd'hui. 

Le glacier est chose vivante, non morte, inerte, 
immobile. 11 se meut, avance, recule pour avancer 
encore. Il absorbe, mais rejette, n'admet pas de 
corps étrangers. Sur le glacier de TAar, de pente 
fort douce, un rocher porté sur la glace fait une 
lieue en trente-trois années. Aux glaciers du mont 
Blanc, il paraît que le voyage demande quarante 
ans. On l'a su par une échelle qu'y avait laissée 
Saussure. On l'a su par la tragique catastrophe de 
l'un des Balrnat. Ces héros du glacier ont été aussi 
ses martyrs. Par eux surtout, on a connu son 
mouvement progressif. Ils l'ont mesuré de leur 
corps. Jacques Balrnat fut englouti en 1854; 
Pierre Balrnat en 1820, et ses débris, rejetés du 
pied du glacier en 1861, démontrèrent qu'il ac- 
complissait sa descente en quarante ans. Les 
pauvres restes qu'on voit sous verre au musée 
d'Annecy touchent fort, quand on réfléchit que 
cette famille héroïque, non-seulement monta la 
première au sommet, mais par son malheur con- 
slata la loi des glaciers, leur évolution régulière 
qui ouvre un horizon nouveau. 



PREMIÈRES ASCENSIONS. — GLACIERS. 35 

Dès 1706, Hottinger avait marqué leurs progrès 
et reculs alternatifs. Le savant Scheuchzer (de Zu- 
rich) avait parfaitement décrit comment se purge 
le glacier de ses rocs, de ce qui l'encombre. Les 
rochers que le mont Blanc a mis ainsi hors de son 
sein, sont aisés à reconnaître, étant généralement 
d'une matière rare ailleurs, ce granit gris, à points 
verdâtres, qu'on appelle protogine. On trouvait de 
tels rochers autour, dans les vallées voisines ; cela 
n'embarrassait pas. Mais on en trouvait aussi fort 
loin, jusque dans le Jura. Gomment avaient-ils été 
là? Gela embarrassait fort. Même difficulté pour 
ceux qui, d'après leur qualité minérale, paraissent 
venir du fonds de la vallée du Rhône. Même pour 
les rochers de PAar, etc., etc. 

Tels de ces rochers qui ont une longueur de 
60 pieds, 20 ou 50 de hauteur, sont évidemment 
de grand poids. Dire que l'eau les a roulés là, 
c'est une chose insoutenable. L'eau n'eut jamais 
cette force. Et ils n'ont pas été roulés, ils ont 
gardé tous leurs angles qui, dans un si rude 
voyage, auraient été effacés. « Ils auront été lancés 
par les courants Diluviens, » dit Saussure. Prodi- 
gieuse opération, qui fait passer ces rochers par- 
dessus le lac de Genève. « Pour cela, ils devaient 
voler avec une vitesse de 19,000 pieds par seconde, 
sous la pression d'une masse d'eau de 6 milliards 



5G PREMIERES ASCENSIONS. - GLACIERS. 

de pieds!» (Charpentier, 195.) L'idée paraissait 
ridicule. 

Mais après 1815, au fort de la réaction, la Ge- 
nèse et le Déluge eurent faveur. Pour seconder le 
Déluge, on appela au secours les feux d'en bas : 
on supposa qu'à la brûlante éruption du granit, 
une fonte subite des glaces donna au courant du 
Déluge cette épouvantable puissance de lancer de 
pareils rochers (de 60 pieds de longueur ! ) du Va- 
lais jusqu'au Jura. 

Si, au lieu d'imaginer, on eût daigné observer, 
on eût senti que les choses se sont passées en ces 
temps comme elles se passent aujourd'hui. Avec 
une extrême lenteur, mais avec un progrès certain, 
régulier et calculable, le glacier expulse ses rochers 
en les poussant devant lui, sans secousse, sans 
changement de leurs angles, de leurs formes. Il 
les transporte tels quels, pour ainsi dire sur rou- 
lettes. Ces roulettes, ce sont les cailloux qui eux- 
mêmes, roulant dessous, entraînent la masse en 
avant, polissent parfaitement les chemins, mar- 
quent le sol de fortes stries reconnaissables qui 
permettent de suivre aisément le passage du ro- 
cher. 

Cette explication fort simple avait été probable- 
ment de temps immémorial l'opinion populaire 
des gens qui vivaient auprès et voyaient ces phéno- 



PREMIÈRES ASCENSIONS. — GLACIERS. 37 

mènes. Déjà, en 1815, Playfair l'avait adoptée, 
avait attribué aux glaciers le transport des blocs. 
Mais les courants du Déluge, la Genèse, que deve- 
naient-ils ? 

Deux hommes, dans le Valais, l'ingénieur Venetz 
et Charpentier, directeur des salines, discutaient 
ces questions. Le second, en 1815, allant au Grand 
Saint-Bernard, coucha chez un chasseur de chamois 
qui lui dit : « Ces blocs sont trop gros; jamais 
l'eau n'eût pu les porter. Toute la vallée du Rhône 
jusqu'à une grande hauteur fut occupée par un gla- 
cier. » Un bûcheron de Meyringen lui dit plus 
fard les mêmes choses pour le glacier du Grimsel 
qui jadis alla jusqu'à Berne. Un habitant de Cha- 
mounix attribuait aussi aux glaciers le transport 
des blocs sur les hauteurs de la route. Ces blocs, 
'identiques au mont Blanc, qui portent si visible- 
ment leur certificat d'origine, racontent, ensei- 
gnent sur la route, indiquent avec précision, 
l'ancienne extension du glacier. 

Fallut-il un froid terrible pour produire cette 
extension? Point du tout. M. Charles Martins a 
prouvé par un calcul irréfutable qu'avec quel- 
ques mauvais étés qui continueraient l'hiver, 
avec un froid augmenté de 4° seulement, la li- 
mite des neiges éternelles baisserait précisément 
au niveau de la plaine suisse, qu'elles pour- 



58 PREMIÈRES ASCENSIONS. — GLACIERS, 

raient l'envahir, en faire peu à peu le glacier. 

Rien n'a plus servi la science que la familiarité 
qu'on a prise avec le glacier, le visitant si souvent, 
l'observant dessus et dessous. Les nombreuses 
ascensions, surtout les séjours prolongés, ont fait 
voir tous ses accidents. On a perdu le respect. On 
a habité le glacier. MM. Agassiz et Desor y ont vécu 
des mois entiers, des saisons, pendant cinq années. 
On a sondé ses fameuses crevasses. MM. Dollfus 
et Ch. Marlins en ont trouvé de 100 pieds, 
M. Desor une de 1,000. Hugi a sondé le dessous. 
En se traînant ou rampant, il a vu combien les 
glaciers diffèrent de structure intérieure. Les uns 
étaient fixés au sol, appliqués solidement. D'autres 
au contraire tout à fait creux. D'autres ne repo- 
saient plus que sur des blocs ou piliers qui 
doivent tôt ou tard s'affaisser. Bref leur caractère 
varie, ainsi que leurs habitudes. 

Ont -ils occupé le monde, comme le pense 
Agassiz? Ont-ils par deux fois replongé le globe 
sous le froid manteau uniforme de l'hiver? C'est 
ce que semblent indiquer les nombreux blocs 
erratiques qu'on trouve en tant de pays. 

On croit aujourd'hui dans les Alpes que, pen- 
dant sept ans ils avancent, et pendant sept ans 
reculent. S'ils reculent, l'été est fort et la moisson 
abondante, les subsistances faciles, et l'aisance 



PREMIÈRES ASCENSIONS. - GLACIERS. 59 

assure la paix. S'ils avancent, l'année est froide, 
pluvieuse, les fruits peu mûrs, les blés manquent, 
et le peuple souffre. La Révolution n'est pas loin. 

Ils avancèrent horriblement au grand moment 
solennell815-1816.îîsavancèrenten49(Tschudi), 
et par la cherté des vivres ne contribuèrent pas 
peu à la chute de la République. Ils ont reculé 
douze années dans les chauds étés qui revinrent 
de 55 à 65 (d'après les observations de M. Charles 
Martins). Vont-ils avancer maintenant, nous faire 
des années pluvieuses, moins fertiles et compli- 
quées de plus graves événements? 

Redoutable thermomètre, sur lequel le monde 
entier, le monde moral et politique, doit toujours 
avoir les yeux. Les changements d'atmosphère 
qu'ils indiquent, ces phénomènes d'influence 
immense et profonde, avec la vie alimentaire, 
changent aussi la pensée, l'humeur et la vie 
nerveuse. C'est sur le front du mont Blanc, plus 
ou moins chargé de glaces, que se lit le futur 
destin, la fortune de l'Europe, et les temps de la 
paix sereine, et les brusques cataclysmes qui ren- 
versent les empires, emportent les dynasties. 



IY 



LE CHATEAU D'EAU DE L'EUROPE 



IV 



LE CHATEAU D'.EAU DE L'EUROPE 



Rien de comparable aux Alpes, Nul système de 
montagnes ne me semble en approcher, ni pour 
le rayonnement de ses groupes heureusement 
agencés, articulés, ni pour la disposition superbe 
de ses réservoirs, qui, de glaciers en torrents, 
en lacs, en fleuves immenses, versent la vie à 
l'Europe. 

Les Cordilières, les Pyrénées, dans leur ligne 
prolongée, ne semblent pas un système. L'Hima- 
laya, si énorme, autant que j'en puis juger, dans 
l'immense ôcartement de ses deux extrémités, 
entre le Sind et le Gange, relie moins fortement 



44 LE CHATEAU D'EAU DE L'EUROPE. 

l'ensemble. Une grande quantité d'eau, non ré- 
glée, désordonnée, se perd dans ses longs marais, 
aux vastes et dangereuses jungles qui s'étendent 
à ses pieds. 

Aux Alpes, tout est concordant. Les nobles am- 
phithéâtres qui envoient aux quatre mers le Pô, 
le Rhône, le Rhin, et Flnn (ce vrai Danube), ne 
sont pas tellement séparés qu'on ne puisse pour 
ainsi dire les embrasser d'un regard. La plupart 
à la naissance se touchent presque et sont frères, 
partant d'un même massif qui est le cœur du sys- 
tème, le cœur du monde Européen. 

La sublime impression qu'on reçoit de ces mon- 
tagnes n'est nullement de fantaisie. Elle est l'in- 
tuition naturelle et raisonnable d'une véritable 
grandeur. C'est le réservoir de l'Europe, le trésor 
de sa fécondité. C'est le théâtre des échanges, de 
la haute correspondance des courants atmosphé- 
riques, des vents, des vapeurs, des nuages. L'eau, 
c'est de la vie commencée. La circulation de la 
vie, sous forme aérienne ou liquide, s'accomplit 
sur ces montagnes. Elles sont les médiateurs, les 
arbitres des éléments dispersés ou opposés. Elles 
en sont l'accord et la paix. Elles les accumulent 
en glaciers, et puis équitablement les distribuent 
aux nations. 

Le mot fort, juste, profond, qui a été dit là- 



LE CHATEAU D'EAU DE L'EUROPE. 45 

dessus n'est pas d'un homme de science, d'un 
Saussure. Un simple touriste, venu pour l'amuse- 
ment, sur une belle mer de glace au centre d'un 
cirque imposant, fut saisi, et, s'écria : « J'ai 
trouvé la place de la Concorde du monde. » 

Rien de plus vrai, de mieux senti. Les vents 
d'ouest et sud-ouest, chargés des eaux, des va- 
peurs de l'Atlantique, du Pacifique même, font 
leur dépôt, bientôt fixé au souffle du vent du 
nord. Elles resteraient là captives, si le brûlant 
vent du sud, dans une heureuse fureur, par mo- 
ment ne les réveillait, ne les forçait de partir en 
brumes, en rosées, en pluies qui font la joie de la 
terre. 

Bel accord. Noble harmonie. Tout ce qui ailleurs 
est obscur, ici est dans la clarté. Les Alpes sont 
une lumière. Elles enseignent, rendent sensible la 
solidarité du globe. 



Ces nuées, venues de si loin, doivent, après la 
traversée, se recueillir volontiers, chercher un 
moment de repos. La place est grande sur les 
Alpes. Quarante, cinquante lieues de glaciers, du 



4G LE CHATEAU D'EAU DE L'EUROPE. 

Dauphiné au Tyrol, c'est un assez beau lit, ce sem- 
ble. Mais telle est la légèreté, l'inconstance de ces 
voyageuses, que la bonne hospitalité des Alpes ne 
les retiendrait pas, Un ingénieux travail leur donne 
un peu de fixité. Leurs flocons neigeux, au soleil, 
demi-fondus , infiltrés dans les couches inférieures, 
durcis à la gelée des nuits, deviennent une masse 
granuleuse. Ces grains ou petits glaçons, assez 
adhérents entre eux, sont ce qu'on nomme le 
nevé. Pendant tout l'été ce nevé s'infiltre de fontes 
nouvelles dont l'eau vient se déposer au pli où 
sera le glacier. Gelé, dégelé, regelé chaque nuit 
(même pendant l'été), ce nevé fait la glace blanche, 
mêlée encore de bulles d'air. Mais ces bulles dis- 
paraissent. La glace se stratifié en lames, en cou- 
ches azurées. 

Voilà des vapeurs bien fixées. Solides et strati- 
fiées, elles gisent, vouées, ce semble, à une capti- 
vité éternelle et définitive. D'autres qui viennent 
par-dessus en flocons à l'état de neige et bientôt, 
durcies en nevé, couvrent les couches azurées, les 
défendent du soleil. Celles-ci devraient augmenter, 
épaissir. Ce qu'elles distillent par en bas aux cou- 
ches inférieures semble peu en comparaison des 
masses qui viennent d'en haut. Cependant l'équi- 
libre existe. Le mont Blanc, en soixante ans, est 
resté justement le même. Son sommet n'a aug- 



LE CHATEAU D'EAU DE L'EUROPE. 47 

mente ni diminué de hauteur, dit M. Charles 
Martins. 

En réalité, une force brusque qu'on croirait in- 
harmonique, intervient, fait l'harmonie. Par mo- 
ments, le tyran du sud (Fœhn, Autan, Siroco, 
Simoun, Vaudère, il a plus de vingt noms), tombe 
impétueux, terrible, impatient, dans ce morne 
monde. A grand bruit, il interpelle toutes ces 
eaux immobiles qui ont peine à se délier de leur 
engourdissement. Mais il n'y a pas moyen de lui 
faire la sourde oreille. Il insiste, il siffle, il tonne. . . 
Nul délai, pas un moment. 

Ce brûlant démon d'Afrique, pour ce grand 
coup, aime la nuit. On peut le prévoir la veille. 
Une brume changeante flotte sur les cimes. L'air a 
pris de la transparence, il montre et rapproche 
tout. La lune a un cercle rougeâtre, et l'horizon se 
colore d'un violacé singulier. Lèvent sur les forêts 
hautes bruit ; un mugissement sourd se fait aux 
torrents. Il y a une grande attente. 

On a tout à craindre en effet. Ce redoutable 
bienfaiteur a d'abord l'air de vouloir détruire la 
nature qu'il vient sauver. Il brise, il confond, ra- 
vage. Il lance des blocs énormes des hauteurs, 
roule des arbres gigantesques au lit des torrents. 
Il arrache, enlève, emporte au loin les toits des 
chalcls. La panique est dans l'étoble; la vache 



48 LE CHATEAU D'EAU DE L'EUROPE. 

effrayée mugit. Dieu! que va- t-il advenir?... Ce 
qui vient, c'est le printemps. 

Le Fœhn se moque du soleil. Celui-ci voudrait 
quinze jours pour fondre ce que le vent d'Afrique a 
fondu en vingt-quatre heures. La neige ne tient pas 
devant lui. En deux heures au Grindelwald il en fond 
2 pieds de hauteur. Elle finit, la vie souterraine des 
mystérieuses plantes alpines, leur neige et leur nuit 
de huit mois. A l'éveil du magicien, elles vivent, 
voient avec bonheur la lumière de leur court été, et 
leur petit cœur de fleurs s'éjouit d'aimer un mo- 
ment. Ce furieux, ce sauvage qui a fait le coup de 
théâtre, c'est le grand messager d'amour. On ne le 
sent que trop en bas aux vallées où sa chaude ha- 
leine se concentre, énerve, alanguit. Les animaux 
sont inquiets, l'homme agité, et la femme craintive 
se serre à lui. Tout révèle un trouble profond. 

L'ennemi juré du Fœhn, le vent du nord par 
moments voudrait prendre le dessus. En vain il 
lutte. Il est vaincu. L'Amour est maitre encore du 
monde. 

Quelle heureuse métamorphose! que de bienfaits! 
La vie, la fécondité, qui dormait au haut des 
Alpes, la voilà donc délivrée. Plus utiles qu'au- 
cune rivière, ses rosées et ses brouillards s'en 
vont arroser l'Europe, de ce délicat arrosage 
qui fait la fine prairie, le velours vert du gazon. 



LE CHATEAU D'EAU DE L'EUROPE. 49 

Les grosses pluies, chargées de nitre, les averses 
électriques, font brusquement verdir la feuille, et 
suscitent ces jets subits où Nature, au premier 
éveil, a voulu plus qu'elle-même, s'est oubliée, 
dépassée, dans ce songe du printemps. 



Heureux qui, à la première heure de la grande 
métamorphose, aurait le sens et l'oreille pour en- 
tendre le début du concert de toutes ces eaux, 
quand des milliers, des millions de sources se 
mettent à parler ! Telle que je voyais hier aux 
fentes de la montagne, dissimulée dans la mousse, 
et simple moiteur encore, qui aurait pu dire de 
môme : « Je suis. » Et : « Je ne suis pas, » — qui 
ce matin fut un filet à désaltérer un oiseau, — 
ce soir, quel puissant glouglou, elle a ! qu'elle 
est devenue grave, importante, impérieuse ! Son 
bruit devient dominant. Elle entre en conversation 
avec les sources voisines. Elles ont toutes un es- 
prit à elles, et des voix, des aparté et des com- 
munications, je ne sais quel dialogue, une intimité 
murmurante qui semble échanger leurs secrets. 
Rapprochées et réunies, elles se divisent ensuite, 



50 E CHATEAU D'EAU DE L'EUROPE, 

embrassent de leur clapotement des îles, de petits 
continents, après lesquels de nouveau mêlées, 
grossies, elles grondent, courent... Mais voici que 
tout à coup devant elles la terre a manqué... 

Que d'effet nouveaux dans la chute! Qui dira les 
formes charmantes de toutes les cascades des Alpes! 
Les plus fameuses ne sont pas les plus belles. J'en 
sais de secrètes que personne ne va voir et qui n'ont 
que faire d'être vues, qui semblent cacher au monde 
leurs grâces molles et paresseuses. Je les écarte en 
ce moment, j'y resterais, je m'assoirais. Un trop 
grand attrait me tiendrait près de leurs mystérieuses 
eaux. Tschudi, dans son livre des Alpes, n'a rien 
senti ni décrit mieux (voy. son chapitre I er , et celui 
du Merle d'eau). Mais comment exprimer cela, com- 
ment par quelques tableaux, indiquer cet infini, 
cet iris, ce prisme mobile, éternelle illusion? 

Un joli mot a été dit qui vaut toutes les descrip- 
tions. Il est de la tendre et aimante, la bonne 
madame Guyon. Dans son exil d'Annecy, dans ses 
marais, ses canaux, les bords parfois fiévreux du 
lac, elle avait peu le spectacle du grand mouvement 
des eaux des Alpes, ruisseaux, torrents, cascades 
ou fleuves. Mais son cœur a tout deviné. Elle a 
senti le beau secret qui est au fond de la vie. Dans 
son livre des Torrents, elle dit tout naïvement : 
« Ces eaux! mais ce sont des âmes! » 



SUISSE - LACS ET FLEUVES 



SUISSE — LACS ET FLEUVES 



La Suisse a, dit-on, mille lacs. Nulle autre con- 
trée du monde n'a ces superbes miroirs dans un 
tel degré de beauté. Tout pays qu'on voit après 
paraît sombre et, dirai-je, aveugle. Les lacs sont 
les yeux de la Suisse dont l'azur lui double le 
ciel. 

Môme aux lieux les plus désolés où la nature 
semble finie, aux sombres entours des glaciers, 
vous retrouvez la lumière dans ces petits lacs soli- 
taires qu'on voit avec saisissement. Tel est ceint 
de murs de glace, tel de prés et de tourbières ; 
tel se pare encore de mélèzes qui, mirés dans les 



54 SUISSE. — LACS ET FLEUVES. 

eaux grises, les colorent de leur verte image, et de 
leurs feuilles annuelles rappellent, non sans quel- 
que charme (de gaieté ou de tristesse?) l'heureuse 
végétation d'en bas. 

Ces lacs, muets confidents du glacier, qui par 
eux sort de sa nuit, se révèle, furent pour nos 
aïeux les Celtes un objet de terreur et de culte. Ils 
semblent pleins de mystère ; on y sent un attrait 
sauvage ; qui les vit y pense toujours. Je m'étonne 
peu des efforts que fait un poisson courageux pour 
revenir tous les ans, à l'heure où l'appelle l'amour, 
jusqu'à ces lacs supérieurs. Le saumon, des mers 
du Nord, par la longue route du Rhin, par les tor- 
rents qui le retardent, remonte invinciblement. Il 
monte, il force le cours des cascades. Où il ne peut 
nager, il glisse, avance comme un serpent. Les 
chutes épouvantables, comme la Reuss au Pont du 
Diable, ne peuvent, dit-on, l'arrêter. 



Quel est le devoir du lac, sa mission dans la na- 
ture? Il doit recevoir Feau sauvage (comme disent 
les montagnards) et en faire de l'eau vivante. Les 
eaux blanchàlres, vitreuses, chargées d'un froid li- 



SUISSE. — LACS ET FLEUVES. 55 

mon sans vie, qui longtemps, dans la masse opaque 
du glacier, ont été privées d'air et de lumière, ont 
besoin de se baptiser dans le jour et le soleil. Le 
chasseur même de chamois n'ose en boire, il déta- 
chera plutôt un glaçon et le mettra sur la pierre 
pour boire au-dessous les gouttes. Les plantes 
n'aiment pas davantage l'eau sauvage et la re- 
fusent. 

La disposition primitive des lacs, étages jadis en 
bassins plus ou moins hauts, en déversoirs succes- 
sifs, où les eaux allaient s'épurant, se voit encore 
dans l'Engadine et dans le pays deLucerne. «Le 
lac d'Alpnach s'enfonce tout au bas de la vallée. 
Au-dessus le charmant îac de Sarner porte sur le 
second gradin; et enfin, sur le troisième, entouré 
de crêtes élevées, le petit lac de Lungern se voit 
encore, quoiqu'un conduit l'ait à moitié desséché. » 
(Tschudi.) 



Entre les belles choses du monde deux sont ac- 
complies, sans pair. Au lac de Genève, le beau, la 
noble et grande harmonie. Le sublime au lac de 
Lucerne. 



56 SUISSE. — LACS ET FLEUVES. 

A-t-on percé les secrets que garde le lac de Ge- 
nève dans son énorme profondeur? Est-il sûr qu'il 
n'ait que le Rhône et ses quarante rivières pour 
l'entretenir de leurs eaux? N'a-t-il pas des souter- 
rains, de secrètes intelligences du côté de la Sa- 
voie, ou des sources inconnues? 

On le croirait volontiers quand on voit ses mou- 
vements inexplicables, ses baisses et ses crues su- 
bites. Il est étrange en ses tempêtes. En mai 1867, 
j'observai combien sa vague rappelle peu les 
gonflements onduleux des autres eaux; elles 
me semblaient plutôt de profondes rayures de 
burin. 

Dans la Suisse, pays de lumière, ce lac est la 
lumière même ; grand est le coup de théâtre, quand 
de la porte du Valais, de ce défilé serré qui 
s'étrangle à Saint-Maurice, la plaine s'élargit tout 
à coup, et vous met au bord du miroir immense 
et plein de soleil. Aux heures de l'après-midi, 
c'est une incomparable fête dont on est ébloui 
d'abord. Mais cette splendeur mobile, si vivante, 
est cependant douce dans l'harmonie de ses 
rivages. Les monts de Savoie eux-mêmes, qui 
touchent à pic dans le lac, illuminés à cette 
heure, s'accordent au charmant sourire des col- 
lines du pays de Vaud. Peu à peu s'élaigissant des 
châtaigniers d'Evian au promontoire de Lausanne 



SUISSE. — LACS ET FLEUVES. 57 

le noble croissant devient une mer d'or, qui va 
scintillante jusqu'aux ombres du Jura. 

Ce qui ne se fait ailleurs que par degrés, de lac 
en lac, ici s'opère sous vos yeux. Vous voyez le trou- 
ble Rhône courir d'abord jaune, impur, puis se 
calmer, s'azurer. Nulle part on n'assiste mieux à 
l'épuration des eaux, à la pacification qu'elles 
éprouvent au sein des lacs. 

Et pour les hommes de même, tout autant que 
pour les eaux, celui-ci semble une aimable, une 
haute image de paix. Que de luttes il a vues jadis 1 , 
de combats de l'âpre Suisse et de la violente Sa- 
voie! Il a tout pacifié à la longue. Heureux inter- 
prète des races et des religions, par ses communi- 
cations charmantes et de toutes les heures, il unit, 
marie ses rivages. 11 est comme une religion com : 
mune de la Nature où, sans s'en apercevoir, dans 
une douce humanité tous les cœurs se sont en- 
tendus. 



1 Souvenirs trop oubliés. On les retrouvera dans le beau livre 
du Léman de Rodolphe Rey. 



58 SUISSE. — IACS ET FLEUVES. 

Un fort, lourd, petit bâtiment de pierre, n'est 
pas loin du pont de Lucerne ; de pierre, nul bois 
n'y est entré. C'est le trésor du canton ; vrai trésor, 
car là-dedans se trouve un coffre de fer, et dans 
ce coffre une chose précieuse entre les précieuses, 
c'est le drapeau dans lequel le magistrat de Lu- 
cerne, îe vaillant Gondoldingen, blessé à mort, 
s'enveloppa» Il est encore teint de son sang. Son 
vœu, sa dernière parole seront un jour la loi du 
monde : « Qu'on ne garde le magistrat jamais plus 
d'une seule année. » 

Du lac de Genève ici, tout a changé brusque- 
ment; on se croirait dans le Nord. Parmi d'énor- 
mes châtaigniers, des hêtres, les graves sapins se 
présentent au premier plan même et descendent 
au bord du lac. Et qu'il est austère, ce lac ! Nulle 
descente. Nulle route autour. A peine quelque sen- 
tier où le piéton même, au grand vent, n'est nul- 
lement en sûreté. 

Le grand Righi à ma droite, le noir Pilate à ma 
gauche, me tiennent sous leur sombre regard. Sur 
l'épaule de Pilate, deux froids géants (Silberhorn 
et Jungfrau, sa sœur) de travers observent le lac 5 
le contemplent de dix lieues. 

Nul salut en cas de naufrage. Et l'eau n'est pas 
seule à craindre. Tout le long de ces rivages, 
on ne voit que masses ruineuses qui font pen- 



SUISSE. — LACS ET FLEUVES. 59 

ser à l'épouvantable écroulement du Rossberg. 

De promontoire en promontoire, vous entrez 
clans ce bassin sombre, durement agité, soulevé 
entre ses énormes murailles, le tragique petit lac 
d'Uri. Ce lac a tout le caractère d'un dangereux 
taureau sauvage, brutal et capricieux. Les fa- 
meuses guerres de Suisse, les plus atroces com- 
bats, les Morat et les Sempach s'y continuent entre 
les vents, barrés, rembarrés, entre eux violem- 
ment contrariés. Au matin, le nord soufflait ; mais 
traîtreusement le Fœhn, le midi, surprend le lac, 
brouille tout. Les vertes vagues donnent l'assaut 
aux parois qui sont des précipices immenses. Qui 
vaincra des deux furieux?... 

Par derrière, voici que le Fœhn, qui soufflait 
déjà par devant, se glisse, suit un corridor dé- 
tourné, se trouve en face de lui-même et se combat. 
Alors, enîre lui et lui, c'est une rage, un tumulte, 
un chaos épouvantable. Trop heureux le batelier 
s'il peut sauter au Tell-Plat et faire, comme le hé- 
ros, du pied rejeter la nacelle. 

Qui croirait qu'un peu plus haut, sur les belles 
et vertes prairies tout est adouci tout à coup? Ce 
Fœhn, moins contrarié, est un vent méridional assez 
fort, mais agréable aux châtaigniers, aux vergers 
qu'on ne trouverait nullement sur les mêmes 
hauteurs du Jura. On reconnaît là la bonté^ la 



60 SUISSE. - LACS ET FLEUVES. 

placidité réelle du patriarche des montagnes, 
le vénérable Saint-Gothard. La vraie grandeur 
est débonnaire. En montant, dépassant la grande 
chute de la Reuss, on le trouve de plus en plus 
doux. 

Il est en réalité le centre du grand château d'eau. 
Moins élevé que bien d'autres, il fait de son énor- 
mité la conciliation des Alpes. En lui, toutes vien- 
nent se rapprocher. La chaîne partie du mont Blanc 
qui domine le Léman, le Rhône, les chaînes qui 
(d'Uri, Glaris, Appenzell) vont vers Constance, en- 
fin les chaînes Rhétiques qui, de trois cents gla- 
ciers, vont alimenter le Rhin, tout se soude au 
Saint-Gothard. Il garde peu, donne tout. C'est lui 
qui verse les grands fleuves aux quatre mers, 
comme ce mont sacré de la Perse, qui versait aussi 
quatre fleuves aux quatre côtés du monde. 



Chacun de ces personnages mériterait une lon- 
gue histoire. Que de bienfaits on leur doit! Ils 
abreuvent les nations; mais bien plus, ils les 
protègent ; ils sont la garde des empires. Tout à 
la fois ils entravent la guerre et servent la paix, 



SUISSE. — LACS ET FLEUVES 61 

le commerce, en sont la voie, les bornes intermé- 
diaires. 

Personne ne voit sans respect, leur source, la 
belle arche d'azur, d'où ils partent le plus souvent 
Personne qui n'admire leur élan, leur courage, 
aux cascades immenses où ils se lancent en témé- 
raires. Puis leur majestueux repos dans le mystère 
des grands lacs. Chacun d'eux, âme profonde de 
la contrée, en fait la vie souvent par ses défauts 
même. La sauvagerie qu'on reproche au plus grand 
(Inn et Danube) est ce qui défendit l'Europe. Sa 
férocité nous sauva. Ses renommés Portes de fer, 
ses rocs, si féconds en naufrages, ont mainte fois 
arrêté l'invincible élan des barbares. Il a mis son 
flot violent entre nous et la guerre turque. 

De même aussi le sombre Rhin, quand de la 
Via Mala, quand du brumeux lac de Constance, il 
a tourné enfin au nord, quel grand rôle d'arbitre il 
prend entre les races etlesempires, refoulant l'un, 
repoussant l'autre! S'il reçoit douze mille rivières, 
s'il mène jusqu'en Hollande son énorme alluvion 
(80 millions de pieds cubes), c'est la sécurité qu'il 
porte pour l'un et pour l'autre rivage. 11 ne tient 
pas à lui qu'à travers nos fureurs, nos ambitions > 
il ne donne la paix éternelle. 



62 SUISSE. — LACS ET FLEUVES. 

Non moins intéressant le Rhône, quoique plus 
capricieux. D'abord trouble, véhément, il a l'âme 
du Valais, les emportements savoyards. Il semble 
sur le chemin, quand il voit l'austère Lausanne, 
avant d'approcher de Genève, se faire sage et se 
convertir. Il prend ce bleu singulier, ce dur 
azur que jusqu'ici on n'a pas pu expliquer, et 
qu'il ne garde pas longtemps. Torrent d'abord, 
fleuve à Genève, repris par les eaux de Savoie, 
il se refait encore torrent. Telle est sa versati- 
lité. Né jaune et quelque temps bleu, le voilà 
devenu gris. Il a grand besoin que la Saône, son 
aimable et pesante épouse (qui en dot apporte le 
Doubs), le moralise, l'harmonise. A Àisnay, il se 
marie au fameux autel des Gaules, l'autel des Cent- 
Nations. Mais croyez-vous qu'il reste sage? Sur sa 
route, des folles charmantes, des deux côtés se 
jettent à lui. Il court, et il s'effarouche. Déplus en 
plus incapable de se contenir, il court ; c'est comme 
une bête échappée, un taureau de la Camargue, 
Malgré sa grandeur immense, il se retrouve en 
vieillissant à peu près ce qu'il est né, et meurt 
comme il a vécu *. 



1 En écrivant ceci sur le Rhône, j'avais sous les yeux le beau 
Mémoire de mon ami, le docteur Lortet, aussi excellent géogra- 
phe qu'excellent botaniste. Cette famille justement vénérée des 
Lortet a commencé par une sainte, la charitable herboriste des 



SUIbSE. — LACS ET FLEUVES. 65 

pauvres. Son fils est médecin, si populaire à Lyon. Ses petits-fils 
n'ont pas dégénéré. L'un, suivant la voie paternelle, a déjà mar- 
qué par d'importantes découvertes de physiologie végétale; je ci- 
terai plus loin son Mémoire sur la pressia, qui ouvre une voie 
si nouvelle. L'autre, l'habile peintre de la Suisse, a seul (depuis 
Galame) exprimé la verdeur vivante des Alpes, leur puissante na- 
ture. Il était au Cervin le jour de l'événement. Tout le monde 
a vu son saisissant tableau. D'autres sont dispersés dans les 
manoirs de l'Angleterre, qui se les dispute, 



VI 



LES HAUTS PASSAGES DES ALPES 



VI 



LES HAUTS PASSAGES DES ALPES 



« Nulle part on ne sent plus les libertés de 
l'âme. » J'en eus le sens très-vif, lorsque jeune, 
ignorait, je suivis pour la première fois ces routes 
sacrées, lorsqu'après une longue nuit passée dans 
les basses vallées, trempé du morfondant brouil- 
lard, je vis, deux heures avant l'aurore, les Alpes 
déjà roses dans le bleu du matin. 

Je ne connaissais guère l'histoire de ces con- 
trées, ni celle de la liberté suisse, ni celle des pro- 
scrits, des saints et des martyrs qui traversèrent 
ces routes. Je n'en senti s pas m oins ce que j'ai mieux 
connu depuis : c'est l 'autel commun de l'Europe. 



C8 LES HAUTS PASSAGES DES ALPES. 

Ces vierges de lumière qui nous donnent le jour 
quand le ciel même est sombre encore dans son 
azur d'acier, elles ne réjouissent pas seulement les 
yeux fatigués d'insomnie ; elles avivent le cœur, 
lui parlent d'espérances, de foi dans la justice, le 
retrempent de force virile et déjeune résolution. 

Ce n'est pas le ciel que regarde au réveil le 
pauvre laboureur de Savoie, ni le fiévreux marin 
de Gênes, ni l'ouvrier de Lyon dans ses rues 
noires. De toutes parts, ce sont les Alpes qu'ils re- 
gardent d'abord, ces monts consolateurs qui, bien 
avant le jour, les délivrent des mauvais songes, et 
disent au captif : « Tu vas voir encore le soleil. » 



L'antiquité, aux Alpes, avait mis trois autels : 

Au Dieu de la Nature, à l'âme universelle, à 
1 Esprit qui balance le jeu des éléments, les vents, 
pluies et tempêtes. On nommait cela Jupiter. 

À la force héroïque qui perça la montagne, fraya 
la voie. C'était Hercule. 

Rome ajouta un temple, un autel : A la paix du 
monde. 



LES HAUTS PASSAGES DES ALPES. 09 

Monuments vénérables que toute humanité au- 
rait dû respecter. 

Ils étaient de ces choses communes aux nations, 
aux races opposées même, au-dessus des débats 
du dogme passager. Hauts symboles de foi supé- 
rieure, inscrits dans l'homme et la nature, et qui 
vivront encore après la mort des dieux. 



Certes il le méritait, ce temple ou cet autel, ce- 
lui qui le premier ouvrit les périlleuses voies, qui 
dans ces lieux terribles, entre l'abîme et l'avalan- 
che, s'arrêta, prit pied, travailla à assurer et fonder 
le passage. Le désert, jusque-là, n'avait qu'un habi- 
tant, un Esprit de terreur. Sur la pente glissante, 
sur la corniche étroite, le vertige brouillait la vue, 
le cœur, aux plus vaillants. Pour rester et s'éta- 
blir là, conquérir la montagne, il fallut une force 
plus qu'humaine : « Il fallut Hercule. » 

L'Hercule gaulois fit cela le premier. Du coup 
il fit deux nations. Une Gaule naquit en Italie, une 
Italie se fit en Gaule. Même âme des deux côtés des 
Alpes. Dualité sublime, qui, je crois, sur la terre 



70 LES HAUTS PASSAGES DES ALPES. 

n'a rien de comparable, comme puissance d'huma- 
nisation. 

La Grèce, ingénieuse, dit que ce bon Hercule 
fut si content de lui après cette œuvre unique, 
bienfaisante entre toutes, qu'il s'assit, regarda 
l'Italie, de l'Etna aux Alpes, et qu'il dit : « ... Me 
trompé-je?. . . ïl me semble que je deviens Dieu . » 



Œuvre en effet divine. Dès ce jour chacune des 
nations nourrit l'autre. Aux passages se fait un 
éternel échange de bienfaits mutuels. On le sent 
aux temps de famine. Saussure rappelle l'émo- 
tion des Suisses, lorsque dans la détresse d'un 
hiver affamé, ils virent les longues files des mulets 
italiens, ouïrent le bruit gai des clochettes qui ap- 
portaient le blé, le riz de Lombardie. En retour, les 
troupeaux des bœufs suisses vont en toute saison 
nourrir les Italiens. Circulation constante et 
d'hommes et d'animaux (aux passages secondaires 
aussi) en plein hiver. Le Valaisan, par le Grimsel, 
passe ses vins contre les laitages d'Hasli. On le voit, 
nu Cervin, en novembre, non sans danger, traver- 
ser le glacier avec ses bestiaux, ses mulets, quand 



LES HAUTS PASSAGES DES ALPES. 71 

les abîmes et les crevasses se couvrant de neige 
assez dure, donnent au pied un appui craquant. 

La montagne n'est jamais sans vie. Les passages, 
les hospices sont la scène d'un grand mouvement. 
Les files de bruyants chariots, le son du cor et des 
clochettes, des voitures, des troupeaux, les ac- 
cents des langues diverses, tout cela rompt le 
grand silence des géants glacés qui dominent - 
Imposants personnages, moets, que l'on connaît 
à peine. Beaucoup, inexplorés, n'ont pas de nom 
encore. 

Le front inaccessible, couronné de diamants, ils 
ne regardent guère ce qui se passe en bas. Ils 
continuent paisibles leur rêve de cent siècles. 
(Tschudi.) 



Sous leurs pieds cependant un monde passe, l'ar- 
mée des oiseaux qui, au printemps et à l'automne, 
deux fois par an, franchit les Alpes. 

J'en ai parlé ailleurs. J'ai dit leurs dangers, 
leurs terreurs, mais pas assez peut-être l'ordre ad- 
mirable qui règle ce mouvement immense, cette 
grande transplantation d'un peuple. 



72 LES HAUTS PASSAGES DES ALPES. 

Dès la mi-février, la cigogne, quittant les mina- 
rets d'Egypte, de Tunis, de Maroc, cingle au nord, 
aux clochers, aux nids héréditaires qu'elle a con- 
stitués en Hollande. Le ciel méditerranéen tout 
à coup s'obscurcit de son nuage ailé, de son 
bizarre hiéroglyphe, mais le prudent oiseau évite 
les hautes Alpes centrales. Il prend par les deux 
bouts, l'ouest, Genève et le Jura, l'est, le Tyrol 
ou FEngadine. 

Ce froid de Tannée voit encore la bonne 
alouette qui a hâte d'aimer et chanter , — le pas- 
sage du petit héros que rien n'effraye, le rouge- 
gorge, de l'honnête pinson, le sage oiseau d'Ar- 
dennes qui revoit sa forêt avant la première 
feuille. 

L'hirondelle ne vient qu'en avril quand elle est 
sûre d'avoir table mise, et son festin prêt de mou- 
ches et moucherons. Tous les chanteurs la sui- 
vent et le dernier enfin, le pauvre rossignol, au 
grand cœur, à la faible tête, qui pose en bas, se 
confie aux buissons. Déjà la craintive fauvette a 
passé (mais de nuit) les sommets trop gardés le 
jour. 

« Heureux qui a des ailes! » dit-on, mais le pas- 
sage n'est pas pour les oiseaux si simple qu'on le 
croit. A 8 ou 10,000 pieds, l'air rare les fa- 
tigue, ils halètent. Tels n'endurent pas le froid. 



LES HAUTS PASSAGES LES ALPES. 73 

Tels ne résistent point eux chocs de la tour- 
mente. 

Et plus que la tourmente, ils redoutent leurs 
ennemis, les meurtriers ailés. Les uns les atten- 
dent au passage, affreux vautours, aigles cruels. 
Lourds oiseaux cependant que l'on peut éviter. 
Mais le pis, c'est que d'autres, plus âpres, plus lé- 
gers, les suivent, faucons ou éperviers, plus un 
horrible monde d'oiseaux de nuit. Tout ce que 
peut faire la sagesse, la stratégie, ils l'opposent 
au danger. Beaucoup ont une forte entente. Ils se 
mettent ensemble, et vont contre le vent, pour 
qu'on n'odore pas leur passage. Ils s'unissent en 
grandes légions. C'est un fort beau spectacle à l'au- 
tomne de voir les grues, les oies sauvages (oiseau 
de grande intelligence) former leurs triangles puis- 
sants ; mettant tour à tour à la pointe les vaillants 
et les forts qui percent l'air et rendent aux faibles 
la navigation plus facile. 



J'aurais voulu pouvoir demander aux oiseaux 
leurpensêe au moment critique. Je les interrogeais. 
Ils n'osaient s'arrêter. Mais l'on devine bien leur 

5 



74 LES HAUTS PASSAGES DES ALPES. 

terreur en voyant combien les autres animaux, 
moins poursuivis pourtant sont tristes et inquiets. 
Rien de mélancolique comme les grands moutons 
italiens qui l'été montent aux Alpes. Soit qu'ils 
aient le regret de leurs collines natales, soit 
qu'ils s'inquiètent vaguement des dangers d'un 
monde inconnu, ils ont la tête basse; point de 
jeu, point d'ébats; même les agneaux sont sé- 
rieux. 

Chose bien plus significative. Près de la Conta- 
mine, dans un col du mont Blanc qui mène en 
Italie, je vis la plus naïve image d'inquiétude et de 
terreur. C'étaient de très-jeunes mulets, vendus 
près de Sallenches, séparés de leurs mères, et qui 
allaient se faire revendre au dur Piémont, au sec 
pays de Gênes, riche en coups, pauvre en herbe, 
dans ses montagnes chauves. Ces très-charmantes 
petites bêtes ? douces comme les jeunes chevaux, 
étaient beaucoup plus fines. L'un d'un poil qu'on 
aurait dit de bourre de soie, semblait né ce ma- 
tin et à peine sorti de la mère. Tous avaient 
l'œil sauvage, joli, scintillant et profond, déjà 
passionné. Jamais je n'avais vu des natures aussi 
peureuses. La voilure qui passait, la triste et 
sombre route, tout leur faisait aiarme, ils se préci- 
pitaient, se serraient, semblaient prêts de sauter 
dans les précipices. Leurs petites mines folles, 



LES HAUTS PASSAGES DES AL1>ES. 75 

égarées, auraient paru comiques; mais on en était 
trop touché. 



Naïfs, enfants encore, ils disaient, exprimaient, 
dans cette étrange pantomime, ce que les autres 
(hommes et bêtes) ne disent pas mais roulent en 
eux-mêmes quand ils passent par ces tristes lieux. 
Lorsque, au grand Saint-Bernard, cet antique et 
rude passage que l'oiseau n'ose prendre jamais, 
on trouvait sur tel point jusqu'à 40 pieds de 
neige, lorsqu'on voyait (naguère encore) la mor- 
gue, l'hospice, son exposition permanente des morts 
conservés par les glaces, on sentait bien le tra- 
gique du lieu. 

Dans le Simplon, la montée italienne si désolée, 
dit assez le péril par ses précautions excessives. 
Huit galeries voûtées, six abris, vingt refuges, ras- 
surent, mais avertissent que la mort est sur votre 
tête. De moment en moment, frappe aux voûtes 
retentissantes, d'écho en écho roule le lourd 
tonnerre de l'avalanche. 

Rien de plus imposant que les galeries du Splû- 
gen, cette œuvre colossale du génie italien. On 



76 LES HAUTS PASSAGES DES ALPES. 

est effrayé et ravi. Elles ont bien moins l'air d'un 
passage que d'un palais bâti sur l'abîme pour les 
invisibles. Les fenêtres, arcades admirables qui 
encadrent les vues des monts, des précipices, sont 
d'effet fantastique. Des paysages immenses, se suc- 
cédant si vite, aperçus par lueurs, semblent une 
illusion de ces voûtes. C'est comme un cloître des 
esprits. 



Chacun de ces passages a beaucoup vu et poli- 
rait raconter. Que de choses tragiques et tou- 
chantes s'y sont passées ! Que de séparations à cette 
limite des deux mondes ! Que de déchirements ! 
Qui dira les douleurs de ceux qui, de là-haut, 
jetaient sur la patrie l'adieu et le dernier regard ! 
Mais ce livre ne veut, ne doit pas toucher à l'His- 
toire. Elle attristerait la Nature. 

Je laisse au haut du Saint-Bernard, dans sa soli- 
tude éternelle, le bon et le vaillant Desaix, qu'on a 
relégué là pour sa victoire de Marengo. 

Je laisse toutes les tragédies des longues perse- 
cutionsromaines, aux seizième, dix-septième siècle, 
la lamentable file des proscrits de la foi, des libres 



LES HAUTS PASSAGES DES ALPES. 77 

penseurs, fugitifs, qui s'arrachaient de l'Italie. Quit- 
ter le soleil, l'art, ces villes admirables de marbre, 
qui sont de vrais salons, les ravissants berceaux de 
toute humanité — c'était un peu plus que mourir. 
Le Nord (boue et fumier) était si noir alors! N'im- 
porte, ils s'arrachaient. Un d'eux, grand dans l'É- 
glise, et plus grand de génie, ayant atteint les 
Alpes, dépouilla, déchira, jeta la robe fatale dans le 
précipice italien, tout son passé aussi, et famille et 
patrie, tous les chers souvenirs. Nu, il descendit 
vers le Nord, l'indigence et liberté. 

En retour, que de fois, de nos jours, la liberté 
même, son génie, le grand Italien (tant poursuivi, 
surpris jamais) a passé, repassé, sur ces mêmes 
sommets, dans les cinquante années où il conçut, 
créa, mûrit, enfanta la Patrie ! 

Tout cela sera dit un jour. Pour aujourd'hui, un 
seul fait, et pas plus, que personne ne connaît 
encore. Je ne résiste pas au plaisir de conter com- 
ment le dernier proscrit des libertés religieuses 
(M. Muston), fut sauvé par les Alpes même. Il y a 
trente-six ans de cela. 

Son livre des Vaudois l'avait signalé en Piémont 
aux fureurs de l'intolérance. Il fuyait par les monts 
à travers l'horreur de l'hiver. On le serrait de près. 
Il atteignit la nuit les sommets, frontières du Pié- 
mont. Nul chemin devant lui qu'un précipice im- 



78 LES HAUTS PASSAGES DES ALPES. 

mense, effroyable glissade, de la hauteur des 
Alpes. 

Il était plein d'histoires, des vaillances de ses 
aïeux, de tant d'hivers que Léger l'indomptable, 
le grand historien, passa dans les cavernes, du re- 
tour héroïque des quatre cents qui, pour alliés, 
ayant l'hiver et la montagne, arrêtèrent l'effort de 
deux rois. Muston, du même cœur, se confia aux 
Alpes, leur remit son salut, se lança sur la pente. .. 
Il tomba... mais vivant... en France — la France 
de juillet, une more qui le prit dans ses bras. 



Yïî 



PYRÉNÉE8 



Vil 



PYRÉNÉES 



Les Pyrénées, filles du feu, n'ont pas la jeunesse 
des Alpes, n'ont pas leurs abondantes eaux. Elles 
sont riches de métaux, de marbres, d'eaux chaudes, 
vivantes, vivifiantes. Elles sont riches surtout de 
lumière. 

Leur mur redoutable, austère, ininterrompu, 
est la barre entre l'Europe et l'Afrique, cette 
Afrique qu'on nomme Espagne. Divorce absolu, 
tranché, que nulle gradation ne prépare. Les Alpes, 
dans leur épaisseur, font passer assez aisément 
d'Italie en Provence, à Lyon. Mais si, parti de Tou- 
louse, par-dessus les Pyrénées, leur rapide versant 

5. 



82 PYRÉNÉES. 

du midi, vous tombez à Saragosse,vous avez fran- 
chi un monde. 

Avec des pics moins élevés, dans leur continuité 
elles sont plus hautes que les Alpes. Moins compli- 
quées, elles imposent par leur simplicité grandiose 
et de style sublime. 

Dans une belle opposition symétrique, leurs 
deux grands fleuves descendent en sens inverse, 
l'un à l'est, l'autre à l'ouest; l'Ëbre à la Méditer- 
ranée, la Garonne à l'Océan. Mais l'Ëbre va roidc 
et droit. Dans la courbe de la Garonne, s'in- 
scrit, non sans quelque grâce, le beau torrent de 
l'Adour. 



Leur sublime est dans la lumière, dans les ar- 
dentes couleurs, dans les éclairs fantastiques dont 
les couronne à toute heure ce monde âpre du midi 
qu'elles cachent, qu'on voudrait voir. Là il faut 
bien avouer que les Alpes cèdent et pâlissent. Aux 
Pyrénées, les verts d'eau si singuliers de leurs 
gaves, certaines prairies d'émeraude, en contraste 
avec leurs ruines, le marbre vert, le marbre 






PYRÉNÉES. 83 

rouge qui perce le noir rocher, tout cela est fort à 
part. 

Un miracle incessamment se fait voir à leurs 
sommets, une transfiguration constante, clans un 
certain léger bleuâtre, dans l'inexprimable rosé 
(qui passe entre l'aube et l'aurore), dans la pour- 
pre, dans les ors, et dans les flammes du soir. 
Cela varie selon l'heure, mais non moins selon la 
distance; à 50 lieues, à 20 lieues, à 10, tout est 
différent. Vous avez saisi le pinceau, et vous croyez 
les fixer. Un pas de plus dans la plaine, tout change. 
Ces montagnes fées ont pris un autre visage. 
Leur charme léger du matin, à midi, c'est l'aus- 
térité. 

Dans un été chaud, orageux, que je passai à 
Montauban, j'avais, sur le Tescou, le Tarn, sur 
l'immense et énorme plaine, une fenêtre qui pla = 
nait de haut, fenêtre extrêmement large, comme 
une galerie vitrée. Toute la ligne des Pyrénées, cle 
Bayonne au Pic du Midi, et de là au Roussi lion eût 
tenu dans ma fenêtre. Mais à une telle distance, 
je ne distinguai cette ligne qu'à certaine heure, 
certain jour. Quand l'air devenait transparent, le 
jour qui précédait Forage, j'en voyais l'image flot- 
tante. Lavoyais-je? Était-ce un nuage? Non, c'é- 
taient vraiment leurs cimes. Seulement parfois 
elles semblaient neigeuses plus qu'elles ne le sont 



84 PYRÉNÉES. 

en effet. La belle, grande et riche plaine (je crois, 
la première du monde) , par mille accidents gran- 
dioses de campagnes, de rivières, par l'infinie 
variété, m'avertissait assez de l'éloignement. Mais 
je n'étais que plus avide de cette vue, plus insa- 
tiable, en raison même du douteux, du fuyant, 
du décevant de la vague apparition. Des heures 
entières, nous restions dans la contemplation 
rêveuse, jamais froide, émue toujours. Que de 
songes du passé, d'imaginations, de chimères, 
nous suspendions à ce nuage incertain, réel pour- 
tant, qui par moments reparaissait, à cette barrière 
d'un monde, à l'inconnu d'au delà I 



Cet inconnu est pays de roman, d'aventures 
improbables, d'éléments tranchés sans nuance. 
Du Maure au Goth, de l'Espagne à l'Espagne, 
nulle conciliation, un combat éternel, un champ 
illimité pour la folle espérance. Les Châteaux en 
Espagne flottent déjà sur les Pyrénées. Ce grand 
mur qui ne baisse qu'aux deux bouts, a là pour 
portiers deux têtes chaudes (Basques et Catalans) 






PYRÉNÉES. 85 

qui ouvrent dignement l'étrange pays de don 
Quichotte. 

Les pors, les prétendus passages qui, dit-on, 
ouvrent le grand mur, sont d'effroyables casse- 
cou où six mois de l'année ni le mulet, ni l'homme 
ne se hasarderaient. La fameuse brèche de Roland 
qu'il ouvrit de sa Durandal était naguère encore 
à grand'peine franchie par le contrebandier, le 
bandit poursuivi. Mais outre ces obstacles entre 
les deux royaumes, les Pyrénées, par les âpres 
collines qui leur servent de contre-forts, séparent 
profondément les vallées, les populations que l'on 
trouve à leurs pieds. Tribus fort discordantes. Au- 
près des Basques (Ibères), vous trouvez les Celtes 
gascons; aux deux bouts (Perpignan, Bayonne,) 
abonde l'émigration Moresque. 

Innombrables contrastes dans la langue et dans 
les costumes. Même aujourd'hui beaucoup se 
voient aux foires de Tarbes. Souvent à la fois on 
y trouve le bonnet blanc du Bigorre, le brun de 
Foix, le rouge du Roussillon, quelquefois môme 
le grand chapeau plat d'Aragon, le chapeau rond 
de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye. Le voitu- 
rier basque y viendra sur son âne avec sa longue 
voiture à trois chevaux; ilporteleberretduBéarn; 
mais vous distinguerez bien vite le Béarnais et le 
Basque ; le joli petit homme sémillant, qui a la 



86 PYRÉNÉES. 

langue si prompte, la main aussi, et le fils do la 
montagne, qui la mesure rapidement de ses grandes 
jambes, agriculteur habile et fier de sa maison dont 
il porte le nom. 



Les austères Pyrénées ne sourient qu'une fois, 
au point central d'où part l'aimable fleuve, un 
peu fantasque, la Garonne, c'est un fleuve à sur- 
prises. Joyeuse fille de la plus sombre mère, 
la noire Maladetta, elle s'amuse d'abord aux 
prairies ; mais une chute de 80 pieds la fait 
tourner sur elle dans un bassin où un gouffre 
l'avale pour ne la rendre au jour que 2,000 pieds 
plus bas. Elle est là, on la sent, aux rosiers, 
aux beaux arbres, aux mille plantes qu'elle favo- 
rise. Enfin, heureux coup de théâtre, elle sort en 
cascade, elle emporte une petite Garonne venue du 
sud. Que d'aventures l'attendent ! et quelle prodi- 
gieuse fortune ! Elle va faire sur la route un 
monde, créer des champs, créer des villes, jusqu'au 
point où énorme, immense, oubliant sa monta- 
gne, et son rustique nom, elle voit l'infini, la Gi- 
ronde. 



PYRÉNÉES. 87 

L'habitant primitif desPyrénées paraît cire le Bas- 
que, libère, antique race du monde qui précéda 
Je Celte môme. S'il a pourtant quelque analogue, 
c'est chez les Celtes de Bretagne, d'Ecosse ou d'Ir- 
lande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des 
races d'Occident, immuable au coin des Pyrénées, 
a vu toutes les nations passer devant lui : Cartha- 
ginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Nos 
jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency 
disait à l'un d'eux : « Savez-vous que nous datons 
de mille ans? — Et nous, dit le Basque, nous 
ne datons plus. » 



MUl 



SUITE •- PYRENEES 



vin 



SUITE — PYRÉNÉES 



La mer et la montagne ont là toutes leurs illu- 
sions. Rien de plus Imaginatif que les hommes 
de ce rivage, amants de l'impossible, chercheurs 
acharnés du péril, aux abîmes des monts, aux 
sombres mers des pôles. Ils pouvaient les courir 
sans en trouver de pire que la leur, sa Côte des 
fous. Les monts secondaires qui s'y dressent, tel 
fantasquement découpé, tel demi-ruiné, pendant 
et menaçant, ont des airs chimériques. Au pied, 
les grandes landes, peuplées la nuit de visions, 
étaient au moyen âge les temples du sabbat. Des 
sommets ruineux à la furieuse mer, trônait le 



92 SUITE. — PYRÉNÉES. 

Prince des vents, l'esprit de trouble et de tem- 
pêtes, promettant des trésors et grand maître 
en mensonges. Parmi ses sorcières, les plus 
folles du monde étaient les sorcières basques, 
dangereuses, charmantes (dit Lancre) sous leurs 
cheveux ébouriffés, quand, par un prestige infer- 
nal, à travers le brun sombre se jouait l'or du so- 
leil. 



N'en tint-il pas un peu, notre éloquent Ra- 
mond, l'amant du Monde Perdu, que si obstiné- 
ment il poursuivit? Jeune, il avait crédulement 
suivi d'autres illusions, les rêves de Cagliostro, 
et son culte de la Nature. D'un cœur ardent, gé- 
néreux, il s'était élancé plus tard au seuil de la 
Révolution, espérait la délivrance, le bonheur de 
l'espèce humaine. Mais bientôt quel cruel retour! 
quel dur désillusionnement! Refoulé sur lui-même, 
proscrit, au désert, sans s'abattre, d'un même 
élan, il se tourna vers la nature. ïl sonda l'énigme 
du globe. 11 avait fait déjà un beau livre sur les Py- 
rénées, plein d'observations très-fécondes. Mais 
cette fois il cherchait autre chose, brûlait d'at- 



SUITE. — PYKÉNÉES. 93 

teindre ce qu'on voit de partout, le mont qui dis- 
paraît sans cesse et semble se cacher. 

Saussure eut moins de peine. Il tenait le mont 
Blanc d'avance et savait où le joindre, savait ce 
qu'il était, un dôme de granit. Ramond cherchait 
le mystère d'une cime qui, quoique calcaire, a 
monté aussi haute que les pics de granit eux- 
mêmes. Avec une incroyable ardeur il suivit dix 
ans cette étude dans ses courses aventureuses, ses 
ascensions solitaires. A cette époque de guerre, les 
Espagnols qui gardaient leur frontière sur le Tail- 
lon, à la hauteur de 10,000 pieds, voyaient en bas 
dans les grands cirques déserts, ou dans les pré- 
cipices, la figure de cette âme errante, et disaient: 
« Quel est cet Esprit? » 

Les seuls êtres que Ramond rencontrât aux val- 
lées profondes qui s'étendent entre les deux chaînes 
du double mur des Pyrénées, c'étaient les moutons 
espagnols, qui chaque année viennent de loin cher- 
cher l'herbe, la fraîcheur. Leurs sauvages conduc- 
teurs qui se croient un peu sorciers, sont aisément 
visionnaires. Leur seule intimité* est avec leurs 
bêtes elles-mêmes; bêtes rêveuses qui en sa- 
vent, ce semble, plus qu'elles ne disent. Le ber^ 
ger les croit des âmes, seulement âmes non chré- 
tiennes, n'ayant pas été baptisées. 

En Espagne, le berger règne et dévaste le pays. 



94 SUITE. — PYRENEES. 

Autorisés de la Mesla (une puissante compagnie), 
cinquante ou soixante mille bergers, et leurs 
triomphants mérinos mangent tout de l'Estrama- 
dure à la Navarre, à F Aragon. Ce berger, avec sa 
peau de mouton au dos, et aux jambes Pabarca de 
peau velue, de loin semble lui-même un sauvage 
mérinos. 



J'écrivais dans l'histoire de France (avant 1855): 
Ce n'est pas à l'historien d'expliquer les Pyré- 
nées. Vienne la science de Cuvier^ de Buch, d'Élie 
de Beaumont. Qu'ils racontent cette histoire anté- 
historique. Ils y étaient eux, et moi je n'y étais pas, 
quand la nature improvisa sa prodigieuse épopée, 
quand la masse embrasée du globe souleva Faxe 
des Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que 
la terre, d'un titanique enfantement, poussa contre 
le ciel la noire et chauve Maladetta. Cependant une 
main consolante revêtit peu à peu les plaies de la 
montagne de ces vertes prairies qui font pâlir 
celles des Alpes. Les pics s'émoussèrent et s'or- 
rondirent en belles tours. Des masses inférieures 
vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardèrent 



SUITE. — PYRÉNÉES, 05 

la rapidité, et formèrent du côté de la France, cet 
escalier colossal dont chaque gradin est un mont. 
Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au 
mont Perdu, mais seulement au por de Pailîers, où 
les eaux se partagent entre les deux mers, ou bien 
entre Bagnères et Baréges, entre le beau et le su- 
blime. Là, vous saisirez la fantastique beauté des 
Pyrénées, ces sites étranges, incompatibles, réunis 
par une inexplicable féerie ; et cette atmosphère 
magique, qui tour à tour rapproche, éloigne les 
objets. Mais bientôt succède l'horreur sauvage 
des grandes montagnes qui se cachent derrière, 
comme un monstre sous un masque de belle 
jeune fille. N'importe , persistons , engageons- 
nous le long du gave, par ce triste passage, à 
travers des entassements infinis de blocs de 5 et 
4,000 pieds; puis les rochers aigus, les neiges per- 
manentes, puis les détours du gave, battu, rem- 
barré durement d'un mont à l'autre ; enfin le prodi- 
gieux cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze 
sources alimentent le gave qui mugit sous des 
ponts déneige, et cependant tombe de 1,500 pieds 
la plus haute cascade de l'ancien monde. 



OC SUITE. — PYRÉNÉES. 

Nulle part autant qu'aux Pyrénées on ne se sent 
en rapport avec l'âme de la terre. Eile est sensi- 
blement dans ces sources profondes où sa vie sou- 
terraine remonte jusqu'à nous. Nulle analyse 
n'explique leur puissance. Nous avons beau 
mêler et combiner tous les éléments qu'on y 
trouve, nous ne produisons rien encore, un tra- 
vail inconnu se fait toujours en bas. Un émi- 
nent métallurgiste, M. de Sénaimont dit : « La 
nature n'a pas interrompu la création minérale. 
Nombre d'espèces ne sont pas reproduites. Leurs 
éléments ne paraissent pas avoir obéi aux 
mêmes affinités que nous mettons en jeu. Les 
réactions, les affinités chimiques peuvent être 
soumises à d'autres lois. » ( Ann. de chim., 
t. XXX, p. 129.) 

On le sent à Barèges, aux Pyrénées centrales. 
On le sent en Bohême, au sombre entonnoir de 
Carlsbad. Ce sont là des eaux sérieuses et de redou- 
tables puissances. Ne les comparez pas aux sour- 
ces innombrables, simples eaux de lavage, qui 
traversant des couches minérales, simulent les 
thermes véritables par des imitations, des teintures 
affaiblies. Celles-ci donnent la vie, mais quelquefois 
la mort aux prétendus malades qui viennent à la 
légère les profaner de leurs amusements. Il ne 
faut s'y jouer. Gens de plaisir, allez. Respectez ces 



SUITE. — PYRENEES. 07 

lieux graves où la puissante Mère communique 
avec ses enfants. 

On ne s'y méprend pas quand on monte à Baré« 
ges. Elle est là secourable, et redoutable aussi, 
son génie austère est présent. Quiconque y vient 
non prévenu, en est saisi. Les grands travaux 
de la montagne qui se fait, s'élabore elle-même, 
ces choses ailleurs cachées sont ici manifestes. 
C'est sous la ruine même, suspendue, mena- 
çante, qu'on vient chercher la vie. Et sur la rive 
en face c'est la ruine qui^fit la prairie; les maisons, 
les troupeaux sont établis dessus. On le sent, tout 
est éphémère. L'homme est admis par grâce en ce 
lieu dangereux, en ce sombre laboratoire des 
grandes forces de la nature. 

Son travail est encore plus visible à Olette, son 
combat, son effort pour amener ici l'esprit d'en 
bas. Il a lutté mille ans pour se révéler tout à fait. 
On le sentit dès Gharlemagne, et peu après 800 on 
y bâtit un sanctuaire. Une âme chaude était dans 
la. contrée. On savait laquelle. On l'appelait XÈxa- 
lada. On la sentait à de grands signes. Sur cet 
escalier de montagnes (Graus d' Olette), tel gradin 
donnait quelque eau chaude, tel du cuivre mêlé 
d'argent. Mais un grand travail intérieur se pour- 
suivait. Par moments des désastres effrayaient la 
contrée et la rendaient déserte. Des moines qu'on 



98 SUITE. — PYRÉNÉES. 

y mit d'abord ne purent conjurer ces puissances in- 
connues et s'enfuirent dans le bas pays. 

Le Roc des trépassés témoigne des ruines, des 
catastrophes de ces temps. Les tremblements de. 
terre étaient continuels. L'esprit captif frémis- 
sait, s'agitait. ïl a fallu mille ans pour faire sa 
délivrance. 



C'est le mont Canigou, le pic du Roussillon, ce 
solitaire, à part des Pyrénées, qui verse autour 
toutes ces sources, d'Olette, d'Amélie, de Vernet. 
En ses chaudes entrailles, il a gardé la vie, redou- 
table autrefois, aujourd'hui bienfaisante. 

On a vu là (comme à Java, comme aux An- 
tilles au départ du Gulfstream) que plus coule l'eau 
chaude, plus les tremblements diminuent 1 . Trente 
sources peu à peu parurent, et telles des plus 
chaudes du monde (une à 78°.) L'ensemble 
donnerait par jour 1,800 mètres cubes, dix 
mille bains à la fois. C'est toute une rivière de 



1 C'est ce que montre le Livre vert, ms. antique, conservé 
à Perpignan. — Yoy. les travaux intéressants de MM Renard, 
Bouis (Olette, 1852). 



SUITE. — PYRÉNÉES. 99 

santé, d e jeunesse, de force, un vrai fleuve de 
vie. 

La plus grande merveille, c'est la diversité des 
sources. Toute température, toute combinaison y 
est représentée. Dans ce lieu si étroit, vous trou- 
vez réunies les eaux des Pyrénées, Cauterets, Ba- 
gncres et Baréges, je ne sais combien d'autres se 
sont donné là rendez-vous. Et d'autres sources 
encore, tressaillant sous vos pieds, réclament, et, 
des ténèbres perçant à la lumière, semblent dire : 
« Enfin c'est mon tour. » 



IX 



LE KOLLENTE - AGQUI 



IX 



LA BOLLENTE - ACQU1 



« Le travail est mon dieu. Il conserve le 
monde. » Moi, il m'a \raiment conservé. Ma vie, 
grâce à lui, très-égale, s'est maintenue toujours la 
môme, en augmentant sa force productive. Sauf un 
accident (vers trente ans), je ne soupçonnais rien 
de nos misères du corps. 

Enfermé dans l'histoire, dans la construction de 
mon énorme pyramide, rarement et fort tard je 
regardai vers la Nature. Il fallut qu'elle-même m'a- 
vertît, me prouvât qu'on ne peut pas rester loin 
d'elle impunément. Par le cœur, le souci d'un in- 
térêt Irès-cher, me voici un matin plongé aux 



104 LA BOLLENTE. — ACQUI. 

sciences de la vie — non comme un curieux cher- 
chant l'amusement — mais comme un voyageur en 
péril dans la frêle barque, sur la vague incertaine 
qu'il voudrait percer du regard. Cela me servit 
fort. Un si vif intérêt, doublant l'attention, donne 
une seconde vue, tout au moins fait saisir dans les 
choses de vives lueurs. 

Rassuré d'un côté, je fus atteint de l'autre. Avec 
chagrin, surprise (j'allais dire presque, indigna- 
tion), je me trouvai malade (1855). Pour la pre- 
mière fois, le monde avait eu prise. Je languis à 
Nervi, près Gênes. Cet admirable pli de l'Apennin 
m'enveloppait. Le soleil italien, l'air léger, la cor- 
niche basaltique où je me traînais à midi, étaient 
des protecteurs. Compagnon du lézard sur cette 
côte aride, je me consumais de repos. L'action, 
pour qui a gardé l'âme entière, est un besoin crois- 
sant, pressant, impérieux. Sans doute, l'oisif qui 
ne vit pas, ou qui a trop vécu, jeté au vent son 
âme, s'en va plus aisément. Mais, celui qui en 
pleine course, en plein élan, est arrêté, ressent 
bien autrement le coup. Je mourais plein de vie, 
d'idées, d'études et de projets, d' œuvres fortes, rê- 
vées, commencées. L'histoire, mon grand devoir, 
réclamait, gémissait de ne point s'achever. La na- 
ture réclamait. Je l'avais entrevue par la science 
et par le bonheur. Par quelle malignité sauvage; en 



LA BOLLENTE, — ACQUI. 105 

m'entr'ouvrant son sein, tout à coup me repous- 
sait-elle? Ironie violente, de briser, en disant: 
« Vis et jouis encore ! » 



L'Italie est toujours le pays des grands médecins. 
Leur oracle infaillible m'imposa un remède ex- 
trême. L'arrêt fut celui-ci : « Qu'il rentre dans la 
lerre. Inhumé, sous la terre brûlante, il revivra. » 

Le lieu salutaire et funèbre, où l'on s'ensevelit, 
est Acqui dans le Montferrat. Petit pays, maigre et 
sauvage, qui serait inconnu sans sa position mili- 
taire, ses guerres où l'on s'est tant tué pour avoir 
la porte des Alpes. Le fer, le soufre et le silex, 
sont la constitution même du pays. Autour des 
bois mesquins, et de petites vignes d'un vin 
blanc, chaud, et qui sent le silex. Par la vallée 
s'en va laBormida, rivière? torrent? qui ne man- 
que point d'eau, mais ses chutes, ses sauts vio- 
lents, la rendent comme ses sœurs, les rivières 
du Piémont, insociable, inhospitalière. Ces cours 
d'eau qui servent si peu, où jamais barque ne 
paraît, semblent tristes, farouches» Les animaux 
aussi, ce semble. J'y vis un petit bœuf qui me re- 



106 LA BOLLENTE. — ACQUI. 

gardait de travers, et qui s'en alla, sans raison, 
frapper de la corne un cheval. 

Un reste d'aqueduc romain pare et ennoblit la 
vallée. Ce débris ruineux, encore debout, sur le 
vague terrain que les eaux couvrent en certaine 
saison, disparaîtra un jour dans ces fureurs subi- 
tes qu'a par moments la Bormida, et laissera ce 
lieu à sa monotonie. 

Les deux rives abondent d'eaux chaudes. Sur la 
rive gauche est la ville, avec sa belle source, très- 
célèbre, la Bollente. Elle coule à gros bouillon, 
limpide, mais fortement soufrée. Elle coule, ou 
plutôt elle lance, avec une roideur qui témoigne de 
la hauteur d'où elle vient, du riche fonds dont 
elle part. Jadis l'aqueduc romain la prenait, et 
par-dessus le fleuve la portait aux Bains sur l'au- 
tre rive. Aujourd'hui délaissée, dans le quartier 
des Juifs, elle suit le sort de la ville, jadis évê- 
ché souverain, maintenant peu peuplée, pourtant 
intéressante, dans sa noble ceinture de superbes 
platanes qui l'entourent d'un côté, et qui s'en vont 
déserts en remontant la rive de la déserte Bormida. 

Le grand mystère est sur la rive droite. Toute la 
terre est travaillée, les collines minées profondé- 
ment d'eaux chaudes. Le secret justement est cette 
mort de la montagne qui, tamisant incessamment 
ces eaux, va se détruisant elle-même. Les bains 



LA BOLLENTE. — ACQUI. 107 

romains furent, il y a trois siècles, engloutis d'un 
éboulement. Et le même travail se fait et se pré- 
pare encore. A la chute, l'on vit que tout le pays 
bouillonnait. Pour pouvoir bâtir quelque chose, il 
fallut contenir, étouffer d'innombrables petites 
sources. Elles se turent, mais elles vivent souter- 
raines, elles rendent la terre vibrante. Aux petits 
bois qui entouraient les bains, à la fontaine où l'on 
va boire l'eau froide, aux collines et partout on a 
ce sentiment que quelqu'un, mal enseveli, s'agite, 
tressaille sous vos pieds. 



Les bains sont une sorte de cloître, divisé en 
logements de trois côtés. Le quatrième, avec des 
arbustes, un petit parterre, est ouvert et forme 
l'entrée. Le logement des pauvres est loin, tout à 
fait séparé de ceux qui payent pension. Cette sépa- 
ration n'existait pas, il y a quarante ans. Sous un 
rapport, je le crois regrettable. Plus près de leurs 
misères, on serait, je crois, moins léger. Bon gré 
mal gré, on se souviendrait mieux des communes 
destinées humaines. Noire directeur vénérable 
(chevalier Garrone) se piquait fort de s'assurer 



108 LA BOLLENTE. — ACQUI. 

lui-même des aliments qu'on leur donnait. Nous 
étions touchés de le voir, ce digne militaire de 
grande taille, revenir le matin décoré à sa bou- 
tonnière de la cuiller d'essai qu'il portait avec 
lui, se parer noblement des insignes de la cha- 
rité. 

S'ils étaient bien nourris, leur logis, en revanche, 
était triste, serré. Les cours étroites et nues, sans 
arbres, sans ombre en ce climat brûlant. Cepen- 
dant, disait-on, ils guérissent plus vite, et en bien 
plus grand nombre que les malades aisés. Cela 
s'explique bien par leur vie régulière et sobre. Ils 
guérissent, ce mot me frappait. Il leur donne un 
vrai droit : l'eau, la source est à eux. La nature les 
a faites pour ceux qui sauront y guérir. 

Ah! disais-je, à la place de ce logis serré, si 
Ton voyait sur les deux rives descendre un double 
amphithéâtre, double piscine immense, hospita- 
lière, où viendraient des peuples entiers, ne serait- 
ce pas un centre pour la fraternité future des na- 
tions italiennes? C'est ici que pourrait guérir de sa 
profonde infirmité, l'esprit d'isolement, de divorce, 
— le grand malade, l'Italie (1854)! 



LA BOLLEiNTE. — ACQUI. 109 

Les bains sont accessoires, accessoire l'eau 
froide qu'on boit. Le point, c'est le très-chaud 
limon où l'on doit être enseveli. 

Limon nullement sale. Le fond était de la si- 
lice, du caillou brisé, réduit à l'état de poudre 
impalpable. Un mélange de soufre et de fer lui 
donnait une teinte noirâtre. Dans un lac res- 
serré où l'on concentre le limon, j'admirai le 
puissant effort des eaux qui, l'ayant préparé, ta» 
misé dans la montagne, puis l'ayant coagulé, lut- 
tant contre leur œuvre même, à travers son opa- 
cité, voulant percer, le soulèvent de petits trem- 
blements de terre, le percent de petits jets, des 
volcans microscopiques. Tel jet n'est que bulles 
d'air, mais tel autre permanent indique la con- 
stante présence d'un filet qui, gêné ailleurs, après 
mille et mille frottements, finit par vaincre, obte- 
nir ce qui paraît le désir, l'effort de ces petites 
âmes, charmées de voir le soleil. 

J'arrêtai sur cette terre noire, vivante, un sé- 
rieux regard. Je lui dis : « Chère Mère commune! 
Nous sommes un. Je viens de vous, j'y retourne. 
Mais dites-moi donc franchement votre secret. Que 
faites-vous dans vos profondes ténèbres, d'où vous 
m'envoyez cette âme chaude, puissante, rajeunis- 
sante, qui veut me faire vivre encore? Qu'y faites- 
vous? — Cequetuvois,ce que je fais sous tes yeux.» 

7 



110 LA BOLLEiNTE. — ACQUI. 

Elle parlait distinctement, un peu bas, mais 
d'une voix douce, sensiblement maternelle. 

On exagère ses mystères. Son travail est simple, 
clair, dans ces lieux, où, pour ainsi dire, elle fonc- 
tionne au soleil, 



J'étais arrivé le 5 juin, extrêmement faible 
encore. J'avais eu une défaillance en descendant 
de voiture. Je dormis douze heures de suite, et 
me trouvai un peu mieux. Une belle chambre 
avec terrasse nous ouvrait la perspective limitée, 
mais agréable, d'un petit bois, coupé d'assez belles 
charmilles, qui vous reçoit à l'entrée. La végé- 
tation était maigre, et tout autour l'odeur de 
soufre était forte. 

Odeur puissante de vie. Dans quelques sources 
voisines, l'eau rend ivre autant que le vin. Cette 
ivresse de l'air et des eaux stimule, réveille les 
sens, bien avant de rendre les forces. On oublie 
qu'on est malade. Le 9 me revint l'étincelle. Déjà 
je me crus vivant. 

La nuit était une féerie. Cet air de soufre et 
d'amour enivrait nos lucioles. Plus agiles que 
celles du Nord, ailées, dans leurs danses ardentes, 



LA BOLLEKTE. — ACQUI. 111 

elles scintillaient sous la sombre obscurité du petit 
bois. ïl n'en semblait que plus noir derrière ces 
jeux de diamants. Elles variaient à l'infini dans 
leurs flammes, étincelantes aux rencontres, parfois 
pâles et défaillantes de désir ou de langueur. 

Elle ne sont pas les seules. Dans ce lieu fort sé- 
rieux où il y a de vraies souffrances, infiniment 
douloureuses, dans l'absence des plaisirs bruyants, 
la nature d'autant plus agit, et avec peu de mys- 
tère. D'aveugles lucioles humaines se cherchent 
un moment, voltigent, puis s'en vont sans sou- 
venir. Notre vie, plus concentrée, nous tenait un 
peu à part. Nous préférions suivre le soir le rivage 
de la Bormida, éclairée d'un beau couchant, ou 
bien remonter la colline par l'ancienne voie ro- 
maine. De là on découvre la ville en face sur l'autre 
rive; on voit les détours du fleuve ; môme on dé- 
couvre de côté le Viso, si élevé, qui couronne le 
paysage sans lui donner de la grandeur. Au re- 
vers de la colline, tout disparaît, on ne voit plus 
que l'âpre vallée étroite du torrent^ le Ravanesco, 
et, fort à part, le cimetière, des maisons aban- 
données. 

Un jour, sur cette colline, le beau jour de la 
Fête-Dieu, nous eûmes la triste rencontre d'un 
convoi fait sur le tard, à la hâte. On abrège fort 
pour n'attrister pas les malades, surtout les demi- 



112 LA EOLLENTE. - ACQUI. 

malades dans leurs petits amusements. On en- 
terrait un jeune homme, qui, comme eux, avait 
oublié pourquoi il était venu. Ce convoi inattendu, 
dans ce beau moment de l'année, à travers les 
impressions fort douces d'un été italien, la desti- 
née, la mort, les Alpes, tant de grandes et hautes 
idées, faisaient rêver; elles disaient qu'aux vains 
entraînements du monde il est un remède, l'a- 
mour. Il est sa mesure, sa barrière. Dans sa ten- 
dre inquiétude, il est la sagesse même. 



Le 19 juin, Dien préparé, je fus enfin enseveli, 
mais à mi-corps seulement. Dans mon cercueil 
magnifique de marbre blanc, je reçus la première 
application du noir limon, onctueux, et qui pour- 
tant ne salit guère, n'étant au fond que du sable. 
Une autre baignoire de marbre, à côté, vous reçoit 
après, et vous lave en un instant. 

Celui qui me mit ce limon, le fangarolo, le si- 
gnor Tomasini, était un homme intelligent, 
agréable, adroit. Il était même lettré, avait fait sa 
philosophie. Nous causâmes. Il dit que l'hiver il 
gagnait sa vie à la chasse, attrapait des petits oi- 



LA BOLLENTE. — ACQUI. 115 

seaux ; il n'y a pas d'autre gibier. Il avait un peu de 
terre, environ vingt-cinq mille francs. Un de ses flls 
devaitiui succéder. Mais, pour l'autre, il avait l'am- 
bition de le faire notaire. 11 ne regrettait pas son 
sort. Son souci était seulement sa rivalité avec les 
anciens fangaroli, jusque-là héréditaires. N'y étant 
que depuis vingt ans, il était jalousé par eux 
comme un nouveau venu. 

Le 20 juin, la terre m'envahit plus haut, jus- 
qu'à l'estomac, me couvrit presque entièrement. 
Le 21, je disparus. Le visage seul resta libre pour 
respirer. Je pus m'apercevoir alors du talent de 
mon ensevelisseur. Il était sculpteur habile dans 
le genre égyptien. Je me vis (sauf le visage) tout 
entier fort bien moulé dans ce funèbre vêtement. 
Je pouvais me croire déjà habitant du sombre 
royaume. 

Déguisement étrange. Rien cependant qui doive 
étonner fort. Ne serai-je pas ainsi en terre dans quel- 
que temps, dans bien peu d'années sans doute? De 
cette tombe à l'autre faible est la différence. Notre 
berceau, la terre, où naquit notre race, n'est-eîie 
pas aussi un berceau pour renaître? Espérons-le. 
Nous sommes en bonne main. 

Je ne sentis d'abord qu'un bien-être indistinct. 
Etat voisin du rêve. Après plusieurs épreuves,j'y dé- 
mêlai des états successifs, qui différaient entre eux. 



114 LA BOLLENTE. — ACQUI. 

Ali premier quart d'heure, quiétude. La pensée, 
libre encore, s'examinait. Je revins sur moi-même, 
mon mal, son origine. Je n'accusai que moi, et 
ma volonté mal réglée, l'excès de cet effort pour 
revivre à moi soûl la vie du genre humain. Les 
morts avec qui si longtemps je conversai, m'atti- 
rent, me voudraient sur l'autre rivage. Nature me 
tient encore, me veut sur celui-ci. 

Dans le second quart d'heure, sa puissance aug- 
mentait. L'idée disparaissait dans mon absorp- 
tion profonde. La seule idée qui me restait, c'était 
Terra mater. Je la sentais très-bien, caressante et 
compatissante, réchauffant son enfant blessé. Du 
dehors? Au dedans aussi. Car, elle pénétrait de ses 
esprits vivifiants, m'entrait et se mêlait à moi, 
m'insinuait son âme. L'identification devenait 
complète entre nous. Je ne me distinguais plus 
d'elle. 

A ce point qu'au dernier quart d'heure, ce 
qu'elle ne couvrait pas, ce qui me restait libre, 
le visage, m'élait importun. Le corps enseveli 
était heureux, et c'était moi. Non enterrée, la 
tête se plaignait, n'était plus moi; du moins, je 
l'aurais cru. Si fort était le mariage ! et plus qu'un 
mariage, entre moi et la Terre ! On aurait dit 
plutôt échange de nature. J'étais Terre, et elle 
était homme. Elle avait pris pour elle mon infir- 



LA BOLLENTE, — AGQUI. 115 

mité, mon péché. Moi, en devenant Terre, j'en 
avais pris la vie, la chaleur, la jeunesse. 

Années, travaux, douleurs, tout restait dans le 
fond de mon cercueil de marbre. J'étais renou- 
velé. Sorti, j'avais sur moi je ne sais quelle lueur 
onctueuse. Certain élément organique, à part des 
minéraux, et dont on ignore la nature, donne 
l'effet d'un contact animé, d'avoir communiqué 
avec l'âme invisible, et l'heureuse chaleur qui la 
communique à son tour» 



La Nature, oubliée pour le travail farouche qui 
si aveuglement éludait le bonheur, ne m'en voulait 
pas trop. D'une infinie douceur, elle m'avait rou- 
vert les bras, et m'attendait. Elle m'avait grandi 
de vie et de puissance. Puissé-je en être digne 
(disais-je), y puiser ses torrents, et d'un cœur plus 
fécond, entrer dans son unité sainte ! 

L'Oiseau, la Mer, l'Insecte, en vinrent, avec la 
Renaissance, et celui qui les fit, et qui fait tout : 
V Amour, 



LA MONTEE DE LA TERRE — SON ASPIRATION 



LA MONTÉE DE LA TERRE — SON ASPIRATION 



Telle la Terre fut pour moi dans sa bonté d'Ac- 
qui, telle je la vis monter en vapeur, en liquide, 
à travers ce divin limon qui me sauva, — telle je 
crois qu'elle agit dans les couches nombreuses 
qui font son énorme épaisseur. 

Sa vie, c'est l'expansion, qui, des foyers pro- 
fonds, à travers ses parties solides, travaille, trans- 
forme, électrise ses éléments, exaltés par la cha- 
leur, liquéfiés, aérifiés, les amène à la surface 
pour se vivifier, s'animaliser tout à fait. 



120 LA MONTÉE DE LA TERRE. — 'SON ASPIRATION. 

Cela ne put se comprendre tant qu'elle semblait 
inerte, pétrifiée par la Genèse, la tradition Bibli- 
que. Mais cela se comprit très-bien quand Lavoi- 
sier nous apprit ce que c'est qu'expansion, et com- 
bien facilement les trois états delà matière (solide, 
liquide, aérien), s'échangent de l'un à l'autre. 
Cela se comprit quand Laplace expliqua et calcula 
son rapport avec le soleil. Qu'il soit son père, son 
amant, ou tous les deux, il est sûr que c'est lui 
qu'elle regarde, qu'elle suit de son grand mouve- 
ment, et non moins dans tous ses actes de circu- 
lation, de fécondation. 

Dans les âges ténébreux où les vapeurs l'enve- 
loppaient sous un voile d'atmosphère opaque, elle 
le sentait déjà, le cherchait du fond de son rêve. 
Cette obscurité subsiste, dans son énorme épais- 
seur. Quelle faible partie de la Terre a le bonheur 
de le voir ! Mais ce qui se fit jadis, se fait toujours. 
Au plus profond, dans le plus noir de l'abîme, 
la même tendance subsiste et le même élan en 
haut. 

La sombre terre des ténèbres a incessamment 
envie de se faire la terre lumineuse, la terre d'a- 
mour qu7/ féconde. 

Que d'obstacles pour cela ! On avait supposé d'a- 
bord qu'au dedans tout était liquide, igné, une 
mer de feu, où du fond à la surface tout eût aisé- 



LA MONTÉE DE LA TERRE. — SON ASPIRATION. 121 

ment passé. Hypothèse abandonnée. Il est bien plus 
vraisemblable qu'à côté des parties ignées (des lacs 
incandescents peut-être), elle a des roches énormes, 
des masses dures, lourdes, inertes, de minerais, des 
métaux, qui sont ses os, la soutiennent, mais qui 
contrarient fortement son âme expansive et brû- 
lante, qui, palpite, se soulève pour monter à la 
lumière. 

Dure condition de la Terre. Ce n'est pas la dame 
oisive, qui créée une fois, parée, dirait : « C'est 
bien; je suis belle. » C'est l'infatigable ouvrière, 
née pour travailler, lutter. îl n'en est que mieux 
peut-être. Elle paraît si éprise de la lumière pater- 
nelle, que, dans la lutte et les obstacles, l'amour 
lui ferait oublier peut-être l'amour Ae soi, perdre 
l'équilibre intérieur. Elle fuirait hors d'elle-même. 

Tous nos petits travaux d'atomes que nous fai- 
sons à la surface, sont des contrefaçons mesquines 
de l'énorme laboratoire qui travaille dans l'épais- 
seur. Quel spectacle si on pouvait voir les opérations 
immenses, par lesquels les éléments d'en bas doivent 
s'élaborer pour faire leur ascension ! On les devine 
pourtant. Penché sur le limon brûlant, bouillon- 
nant, cette miniature des grands travaux de la 
Terre, assistant à tous les efforts que la vertu inté- 
rieure fait pour sortir et monter, j'imaginai aisé- 
ment tout ce dont elle est capable pour se rappro- 



122 LA MONTÉE DE LA TERRE. — SON ASPIRATION. 

cher de celui que toujours elle regrette, et vers 
qui, par tous ses arts, elle tend éternellement. Les 
procédés mécaniques, les combinaisons chimiques, 
filtration, trituration, expansion, éruption, fermen- 
tations qui dépassent la portée du minéral, elle fait 
tout, l'impossible même. Elle réussit à percer. Elle 
finit par monter. Elle monte augmentée de puis- 
sances. Car la vie croît par la vie, l'obstacle et le 
frottement. Elle arrive enrichie, cette âme, d'élec- 
tricités inconnues. Quel voyage ! que de change- 
ments elle a dû subir en route ! Si son noyau est 
plus dense que l'acier (comme dit Thompson), si 
c'est un aimant (Poisson), immense est la méta- 
morphose, pour, de cet acier, de ce fer, du granit 
presque égal au fer, tirer tant de choses ductiles, 
les mobiliser, briser, liquéfier, vaporiser, et, des 
vapeurs retombées à l'état de bouillantes eaux, 
nous amener vers la surface ces puissants élixirs 
de vie. C'est l'animalité liquide. Seulement les or- 
ganes manquent. Mais elle se mêle aux nôtres, se 
fait aisément notre sang. Pourquoi pas? c'est tout 
naturel; car c'est le sang de notre Mère qui s'ouvre 
la veine pour nous. 



LA MONTÉE DE LA TERRE. — SON ASPIRATION. 123 

Dans une période assez courte, d'environ un 
demi-siècle, nous avons pu assister à deux grandes 
révolutions. «Quelles? celles de 1815? de Juillet? 
de Février? »— Point. Je parle de révolutions plus 
grandes et plus importantes, de celles qui s'éten- 
daient au globe, à toute la terre. 

Ces révolutions du globe ont concordé parfai- 
tement avec les faits politiques qui se passaient 
en môme temps. Elles se sont singulièrement 
modelées sur le caractère des deux générations 
d'hommes qui dans ce même demi-siècle se sont 
succédé. 

Ceux qui avaient- assisté à l'éruption terrible du 
volcan révolutionnaire, aux catastrophes des 
grandes guerres, aux soulèvements nationaux 
de 1815, à l'immense tremblement de terre où 

l'Epire fut abîmé, — ceux-là ne virent nulle 
autre chose dans les origines du globe. Ils obser- 
vaient avec les yeux, les mêmes yeux qui voyaient 
ces événements politiques. Le plus grand miné- 
ralogiste du siècle, Léopold de Buch n'aperçut 
dans les montagnes que l'action révolutionnaire 
du feu central, les soulèvements de la terre en 
travail. Il trouva ici en France un fanatique ad- 
mirable, infatigable observateur et calculateur 
violent, M. Élie de Beaumont, qui dans ces soulè- 
vements mît un esprit de système, qui groupa, 



124 LÀ MONTÉE DE LÀ TERRE. — SON ASPIRATION. 

disciplina les montagnes soulevées, osa suivre 
sous la terre, calculer les coulées immenses de 
granit qu'on trouve en Finlande et qu'on retrouve 
en Bretagne. Audacieuse tentative, d'incontestable 
grandeur, que l'état peu avancé de la science 
ne permettait pas peut-être, mais qui reste comme 
un but, un haut idéal futur. Oui, la terre, aux cou- 
ches voisines qui s'étendent sous sa surface, sera 
tôt ou tard calculée. 

Cette révolution hardie des soulèvements se fai- 
sait, il ne faut pas l'oublier, non-seulement contre 
la Bible, le Déluge, etc., mais contre les papes du 
temps, par Buch contre son maître Werner, par 
Élie de Beaumont contre son maître Cuvier. Eile 
n'en fut pas moins acceptée de hautes autorités, 
des Arago, des Rilter, des Alexandre de Humboldt. 
Une seule voix osait contredire, celle de Constant 
Prévost. 

Voilà la géologie qu'on faisait sur le continent, 
sur la terre des révolutions. Mais l'immobiie 
Angleterre qui n'avait pas eu chez elle nos 
grandes secousses sociales, jugeait le globe autre- 
ment. Qu'avait-elle vu dans son sein? Une constitu- 
tion progressive qui s'est faite peu à peu sans grand 
changement — un gouvernement d'équilibre qui 
change infiniment peu — une nouveauté, il est vrai, 
l'Angleterre industrielle qui assez rapidement, 



LA MONTÉE DE LA TERRE. — SON ASPIRATION. 125 

mais sans crise, sans combat, s'est peu à peu éle- 
vée. Tout cela s'était fait de soi, comme on voit dans 
une grande ruche l'industrie laborieuse élever, su- 
perposer les gâteaux de cire, de miel. Ou, pour 
prendre une plus grande comparaison, plus exacte, 
on voit ainsi dans les mers du Sud les polypiers 
construire d'un travail paisible les blanches cein- 
tures rosées de leurs îles, les étendre, les élever 
à la hauteur des mers. 

La conquête britannique, tant de courses, d'éta- 
blissements, de voyages et 'de séjours même, d'ob- 
servations prolongées, eurent le plus heureux effet. 
Ce fut une enquête immense d'observateurs minu- 
tieux. Attentifs et d'apparence flegmatique, tâ- 
chant de ne voir que la réalité en soi, ils l'ont 
vue avec des yeux où était imprimée d'avance leur 
Angleterre, l'idée d'une création industrielle. Au 
fort de nos soulèvements, à peu près vers 1850, 
quand Buch, Élie de Beaumont semblaient ré 
gner, s'éleva une voix grave, la géologie de Lyell. 
Livre puissant, ingénieux, où pour la première 
fois la terre figure comme une ouvrière qui, d'un 
labeur pacifique, incessant, et sans secousse, se 
manufacture elle-même. 

Lamarck avait, dès i 800, dit que la lente douceur 
des procédés de la Nature, que l'influence des mi- 
lieux, surtout l'infini du temps, suffirait à tout 



126 LA MONTÉE DE LA TERRE. — SON ASPIRATION. 

expliquer, sans violence, sans coup d'État pour 
créer ou pour détruire. Qui eût cru que l'Angle- 
terre, pays tellement biblique et longtemps si ar- 
riéré, reprendrait la tradition de Lamarck, un peu 
écartée, oubliée de la France même? Les fruits en 
furent admirables. Les voyages de Darwin nous 
montrèrent dans la mer du Sud le silencieux 
travail de ces polypes innombrables qui nous font 
la terre future où. nous habiterons peut-être. Et 
l'Allemand Ehrenberg démontrait en même temps 
que l'énorme exhaussement des Andes et d'autres 
montagnes, n'est que l'ensevelissement d'un monde 
microscopique, de coquilles, de silex, de calcaire 
organisé, qui, doucement, s'est entassé là pendant 
des millions d'années. 

Voilà l'école de la guerre et l'école de la paix. 
— Celle-ci gagne du terrain. L'esprit de la paix 
à tout prix, que Gobden a fait prévaloir dans les 
affaires de son pays, semble animer Lyell, Darwin. 
Ils suppriment dans la nature le combat, veulent 
que la terre fasse toutes ses affaires sans secousse, 
qu'avec des millions de siècles insensiblement 
elle change et se transforme elle-même. 

Ce qui fortifie cette géologie des transformations 
paisibles, c'est le secours fraternel qu'elle trouve 
dans les naturalistes, les grands maîtres en mé- 
tamorphose, notre Geoffroy Saint-Hilaire, Goethe, 



LA MONTÉE DE LA TERRE. — SON ASPIRATION. 127 

Oken, Owen, Darwin, qui montrent comment l'ani- 
mal, sous l'influence variée des milieux, et par 
l'élan instinctif qui lui fait choisir ce qui lui est bon, 
comment, dis-je, l'animal s'est fait et modifié. 
La nouvelle géologie est une classe en réalité de 
la grande histoire naturelle, c'est l'étude des 
mouvements, des changements que fait en lui 
ce bel animal, la Terre. On l'étudié comme on 
ferait de l'éléphant, de la baleine. Seulement, 
grande différence , celui-ci tellement énorme 
et supérieur en grandeur, est aussi infiniment 
lent. 11 ne change qu'à force de siècle?. Qu'a- 
t-il besoin de se presser? Il semble savoir qu'il 
a en propriété le temps, toute l'éternité devant 
lui. 

La réaction se fait en faveur de cette école nou- 
velle, légitimement, je crois, mais non pas sans 
injustice pour l'école antérieure. Est-il aisé de 
supprimer ces crises, ces soulèvements, que tous 
admettaient hier avecRitter et Humboldt? Nombre 
de montagnes témoignent de bouleversements vio- 
lents; c'est l'effet de la première vue. ïl faut bien 
des raisonnements pour en revenir, pour croire à 
l'action lente et paisible. 

Même dans la vie animale la mieux réglée en 
fonctions, il y a une part pour les crises, parfois 
des crises morbides, parfois des crises naturelles. 



128 LA MONTÉE DE LA TERRE. — SON ASPIRATION. 

Faut-il croire que V animal-Terre n'ait subi rien 
d'analogue, qu'il n'ait eu dans sa longue vie nul 
passage brusque, violent? 



Mais ce qu'on pourrait croire en toute vrai- 
semblance, c'est qu'à son premier âge, tout fut 
facile et doux. Ne rencontrant encore aucun 
obstacle dans Fécorce qui n'existait pas, elle put 
librement suivre son essor naturel vers la lu- 
mière et l'astre aimé. Pourquoi lui supposer les 
détonations explosives d'un creuset strictement 
fermé? Cela se voit fort bien dans ses antiques 
granits (bien antérieurs à l'âge des volcans). Un 
grand observateur de ces terrains, le norwégien 
Scheerer dit qu'elle poussait à sa surface sa 
double vie mêlée, et solide et liquide, les trois 
bases qui font le granit (silex, mica, feldspath), 
dans une pâte molle encore qui, se figeant, s'est 
arrondie. 

Là ni scories, ni cendres, ni laves vitrifiées, rien 
de ce qui, plus tard, fera la terreur des volcans. 
Plus on remonte haut dans l'infini des âges, moins 
on voit ces chaos, ces guerres des éléments. Tout 



LA MONTÉE DE LA TE11RE — SON ASPIRATION. 129 

est paisible encore. Et l'aînée du monde est la 
Paix. 

Il ne faut pas grand bruit aux coraux de la mer 
du Sud pour nous faire un monde aujourd'hui. 
Eh bien, on ne voit pas pourquoi il eût fallu plus 
de bruit, plus d'éclat, aux premiers mouvements 
de la Terre vers le ciel, qui firent le monde du 
granit. Dans une douceur majestueuse montèrent, 
non pas en jets aigus, mais en dômes arrondis, les 
premières des montagnes. Les beaux vallons d'Al- 
sace, les mamelons des Vosges ont les plus douces 
formes qu'offre la création. C'est en porphyre un 
sein de femme. 

Ce sein, non en relief, mais rentrant au con- 
traire dans la forme opposée (et non moins ma- 
ternelle), se voit dans ces vallées circulaires, ces 
anneaux qu'ouvrit aux premiers temps la jeune 
effusion delà Terre. Telle sa vallée de Cachemire, 
son paradis suave dans l'austérité du granit. 

De son naïf élan, elle a offert au ciel le calice 
de sa fleur profonde. 



Brillante aujourd'hui, si parée, peut-elle ne- 
core penser à ces temps éloignés où elle existait 



130 LÀ MONTÉE DE LA TERRE. — SON ASPIRATION. 

à demi? Gela se pourrait bien. C'était grande 
douceur d'avoir si peu d'obstacles, de porter 
en haut, d'un jet libre, son élan intérieur, de 
voir (malgré les brumes et les vapeurs sans 
doute), maïs de voir à toute heure celui vers qui 
gravite tout son être. L'écorce aujourd'hui l'a 
voilé. 

En toute vie individuelle, on sait ce qui se passe. 
Nous nous entourons de nos oeuvres, de nos acqui- 
sitions, nous triomphons d'être augmenté ainsi, 
Mais par moments nous nous apercevons que notre 
personnalité n'est plus légère. Nous avons disparu 
sous ce qui fait notre richesse. Nous la trouvons 
pesante, et parfois nous en gémissons. 

La Terre n'éprouverait-elle pas quelque chose 
décela? ne se souviendrait-elle pas du temps où 
elle fut moins chargée de ses œuvres? On croirait 
qu'elle y songe, que sous la superbe enveloppe 
qui s'est tant épaissie, elle halète parfois. Et je ne 
parle pas des convulsions volcaniques, ni même 
de ces vastes contrées qui paraissent monter (la 
Suède), baisser (le Groenland). Je parle de certaines 
vibrations intérieures que l'on a comparées aux mad- 
rées de l'Océan. 

Même aux parties solides n'a-t-elle pas aussi sa 
marée? Reste-t-elle insensible au passage voisin 
d'astres amis? N'a-t-elle pas, même en ses ténè- 



LA MONTÉE DE LA TERRE. — SON ASPIRATION. 131 

lires, le sens des mouvements du Soleil, ce père, 
cet amant adoré. Son élan vers lui, comprimé, 
semble par moments soulever, gonfler son sein... 
Regret? Aspiration? toujours vaine, incomplète, 
impuissante, comme toute chose de ce monde. 
L'aspiration retombe, comme si elle avait réfléchi, 
se contenait, mais non pas sans soupir 



XI 



SES DEUX GRANDES MONTAGNES APPELÉES 
CONTINENTS 



XI 



SES DEUX GRANDES MONTAGNES APPELEES 
CONTINENTS 



Un ingénieux spectacle, le géorama, charmait 
M. de Humholdt. 11 y restait de longues heures ; 
c'était une grande pièce sphérique. Le spectateur, 
placé au centre, voyait de tous côlés la terre, 
comme du dedans au dehors. Les deux superbes 
montagnes qu'on appelle les deux continents, 
leurs belles lignes si imposantes, les sinus arron- 
dis des mers, les ravissantes ceintures d'îles qui 
la parent des deux côtés et semblent les deux 
foyers les plus brûlants de la vie, tout charmait; 
on ne pouvait en détacher ses regards. 



136 SES DEUX GRANDES MONTAGNES 

Mais aucune représentation ne donne la réalité. 
Nulle n'exprime les hauteurs, les profondeurs re- 
latives. Nulle ne peut (les anciennes cartes es- 
sayaient en vain de le faire) marquer sur chaque 
région les manifestations vivantes, infiniment va- 
riées, de ses puissances intérieures. 

Nos sens, ici, nous trahissent : c'est trop grand ; 
tout nous échappe. D'un ballon un peu élevé, on 
ne voit plus guère qu'une grande carte géographi- 
que. C'est plutôt par la pensée, l'imagination soli- 
taire, loin de tout objet qui distrait, qu'on peut 
embrasser ce bel et prodigieux être, infiniment 
plus compliqué que tout être sorti de son sein. 

Beau dans son élan harmonique — expansifet 
contenu — vers la lumière, l'amour, la vie. 

Beau dans son manteau superbe de l'écorce ter- 
restre, comme une énorme Haliolide aux cent 
couleurs, aux cent refïefs. 

Si charmant, si amoureux dans la plante, dans 
la merveille de son immense langage, trois cent 
mille espèces de fleurs, — si puissant, si énergique 
de révélation animale, d'innombrables petites pla- 
nètes, àl'image delà grande, qui errent sur le sein 
maternel, la parant de grâce infinie et des jeux de 
la liberté. 

Sa beauté de lignes et de formes s'anime et 
s'embellit encore de sa beauté de mouvement. 



APPELÉES CONTINENTS. V>1 

Son mouvement concentrique, ses courbes élé- 
gantes tracées autour du soleil ; — son mouvement 
d'elle à elle, par l'ascension incessante de ses 
forces intérieures, — son mouvement électrique, 
si sensible à Péquateur, et ses courants magné- 
tiques, si sensibles vers les pôles, — sa circula- 
tion liquide dans les courants de la mer, — sa 
circulation aérienne, si rapide et si légère, qui, 
par un constant échange des nuages et des va- 
peurs, harmonise sa vie de surface. 



En la Terre sont réunies les deux formes les 
plus belles, — le cercle, absolu du beau, — et la 
grâce, V harmonie de dualité qu'on admire dans les 
êtres supérieurs. La forme arrondie est heureuse 
pour la forte unité de l'être, heureuse pour son 
mouvement. Dans ses parties supérieures (les plus 
sensibles, sans doute, et les plus organisées), elle 
est géminée, présente deux moitiés, deux conti- 
nents, que ses courants généraux, galvaniques et 
aériens, relient sans cesse et unissent. 

Si elle nous eût consultés sur la forme qu'elle 
avait à prendre , l'aurions-nous bien conseillée ? 

8. 



458 SES DEUX GRANDES MONTAGNES 

Les uns, dans leur idéal d'harmonie trop harmo- 
nique, eussent imprimé à sa surface la perfection 
circulaire, l'uniformité monotone, peu propre à 
favoriser la variété de la vie. D'autres, moins ma- 
thématiciens, plus artistes , auraient voulu que 
géminée, comme l'homme, elle eût les formes hu- 
maines, deux moitiés qui semblent égales. Égalité 
qui se voit exacte dans nos statues, mais bien 
moins dans la nature. L'inégalité réelle des deux 
moitiés est justement ce qui permet l'action. Si 
les deux côtés étaient tout à fait de même force, 
chacun tirant également, dans un balancement 
parfait, l'être resterait immobile. La vie ne pren- 
drait pas l'essor. Rien ne pourrait commencer. 

Le trait original, hardi, fort contraire à l'art 
humain, mais d'un instinct supérieur, est de pré- 
senter deux moitiés, non-seulement inégales, mais 
de forme différente, de différentes directions, d'au- 
tant plus propres à répondre à des besoins très- 
divers. L'une va surtout en latitude d'est en ouest, 
sur la route du soleil, des grands courants élec- 
triques. Ses voies ouvertes en ce sens furent celles 
du genre humain. L'autre court du nord au sud, 
touchant presque les deux pôles, les deux points 
où se sent le plus le magnétisme du globe, et peut- 
être raccordant ses courants intérieurs. 

Utile irrégularité qui, plus qu'aucune chose., a 






APPELÉES CONTINENTS. 130 

fait la fécondité de la terre. Ses deux montagnes 
principales, qu'on appelle continents, dans leur dis- 
cordance apparente, ont pu varier à l'infini le théâtre 
delà vie, la susciter, l'abriter, l'élever, dans toutes 
les expositions, toutes les conditions diverses, de 
lumière, chaleur, terrain. 



Le sentiment que j'aurais en voyant ma mère 
elle-même, je l'ai en contemplant celle dont l'im- 
mense et riche sein, à l'orient, à l'occident, averse 
les nations. Qui n'est pénétré de respect, qui ne 
se sent devant l'objet le plus vénérable ici-bas, en 
voyant la majesté, la maternité de l'Asie? D'elle 
est sortie certainement la race qui exprima le 
mieux l'âme profonde de la terre. D'elle tant d'arts 
et tant de pensées ! La langue même dans laquelle 
j'écris, les mots dont je me sers ici, ce sont ceux 
qu elle trouva, il n'y a guère moins de cent siècles, 
dans son plus lointain orient. 

Je vois la sainte montagne, ou pour mieux dire 
ces plateaux si hauts qui dominent le monde, où 
l'homme et la femme ensemble ont trouvé le pre- 
mier hymne à l'aurore, à la lumière, au foyer, au 
bon Agni. 



140 SES DEUX GRANDES MONTAGNES 

Entre les plaines de Chine et l'arrière-plaine 
tartare, entre les plaines d'Euphrate , les collines 
de la Perse, commande d'en haut l'Asie. Ayant 
cent fois plus de plateaux élevés que l'Amérique 
(Hiimboldt), dans son énorme groupe central, elle 
regarde sous elle toute la surface du globe. 

Cette grande mère delà vie, l'Asie en ses féconds 
organes, s'ouvre vers le vent austral ; c'est du sud 
qu'elle conçoit. Mais par quels ménagements, com- 
bien changé, transformé, il lui vient! Son souffle 
si redoutable , son long flot si menaçant, barré 
par la Nouvelle-Hollande, barré par d'innombrables 
îles, forcé de tournoyer autour, de circuler à tra- 
vers leurs anneaux et leurs détroits, arrive bien 
plus humain et tiède de riches vapeurs. 

Lorsque j'avais le bonheur, en 1863, de lire le 
poëme béni, le divin Ramayana, je voyais dans ses 
tableaux (infiniment plus fidèles que tous ceux des 
voyageurs) combien l'Asie est variée, que d'Afriqucs 
et que d'Europes elle contient dans son sein. En 
montant d'étage en étage ses admirables ceintures, 
on trouve tous les climats. C'est le soleil des tro- 
piques ; mais dans la grande hauteur, on respire, 
on reçoit les brises. De l'été on monte au prin- 
temps. L'Himalaya, ce géant, deux fois plus haut 
que les Alpes, sur ses élages moyens, a nos vergers 
et nos fruits. Il a de fraîches forêts, et près de 



APPELÉES CONTINENTS. 141 

scs pics sublimes, sa clémence accepte encore, to- 
lère la Flore qui, chez nous, expire 10,000 pieds 
plus bas. 

Que de jours charmants j'ai passés*au pied de la 
sainte montagne, entre Rama et Sita, devant les 
neiges étincelantes, entre les gracieuses cascades 
et les forêts chargées de fleurs 1 ! Là, des quatre 
saisons de l'Inde, l'une des plus belles est l'hiver, 
délicatement sévère, parfois même givré le matin 
d'imperceptibles cristaux ; mais le soleil, mais le 
printemps, mais le regard de Sita, raniment la 
féconde chaleur. 

L'été est la sombre saison. La terre, un moment, 
est en pleurs. Elle s'accorde tout entière au veu- 
vage de Rama. Les déluges et les torrents dans 
toute la chaîne des Galtes s'harmonisent à sa dou- 
leur. Pleurs féconds, qui s'en vont pourtant désal- 



1 Rien de plus délicieux que les vers du grand poème (V. ma 
Bible, % v) : « Depuis que j'ai vu les merveilles de cette ma- 
gnifique montagne,' le saint mont Tchitra-Koûta, je n'ai souci 
de mon exil, de cette vie solitaire. Que je coule ici ma vie avec 
toi, ma chère Sita, avec mon frère Laclismana, je n'en ai aucun 
chagrin... Vois-tu ces crêtes sublimes qui montent au ciel étin- 
celantes. Les unes en masses d'argent, telles ou de pourpre ou 
d'opale, d'autres d'un vert d'émeraude. On dirait de celle-là un 
diamant plein de soleil, » etc. — Description fort analogue à celle 
d'Hodgson, dans son ascension aux sources du Gange. 11 avoue la 
stupeur qu'il eut en voyant de près, face à face, ces montagnes de 
diamants. (Asiatic Researches.) 



142 SES DEUX GRANDES MONTAGNES 

iérer la plaine en feu, qui lui rendront bientôt sa 

joie, lui ramèneront sa Sita et tout son charme de 

jeunesse 1 . 



L'Océan, maître de la Terre, qui la serre de tant 
de côtés et la berce de ses flots, lui serait trop 
redoutable, si ses grands courants d'est-ouest pou- 
vaient accumuler leurs vagues, de l'Europe jus- 
qu'à l'Inde, sans rencontrer de barrière, battait ou 
l'Inde ou l'Europe du poids terrible de deux mers, 
frappait avec l'Atlantique et le Pacifique à la fois. 
La Terre, entre, a résisté; elle a coupé l'Océan, 
soulevant du nord au midi, comme un long serpent 
onduleux, l'Amérique, sa crête sublime, parée de 
volcans et de neiges, avec leurs grands déversoirs, 



1 Rien ne m'a plus contristé que de lire tout récemment que 
«l'Inde, aujourd'hui, semble vieille. » Oh! quelle accusation 
pour l'homme, et quel grief contre ses maîtres! Qu'a-t-on fait 
des œuvres admirables qui, pendant si longtemps maintinrent la 
salubrité de ses plaines et l'économie de ses eaux?... Quoi qu'il en 
soit, espérons. C'est le pays des renaissances, le premier berceau 
delà vie; l'Inde en a toujours le secret. Si l'Italie est sortie du 
tombeau, pourquoi pas l'Inde? Le deuil de Rama finira. Sita lui 
reviendra plus belle,, affranchie deRavana. 



APPELÉES CONTINENTS. 143 

les savanes et les campos. L'Océan en deux bas- 
sins, contenu, discipliné, des deux côtés bat et 
gronde sous le dominant regard de ce superbe dra- 
gon, enflammé, qui dompte les mers. 

Enlre ses deux fortes moitiés, l'être énorme, 
(c'est là sa grâce) est articulé par un fil, un simple 
fil, Panama, comme celui qui réunit les moitiés de 
la guêpe, et donne à ce puissant insecte une fine 
originalité de délicatesse extrême. 

A ce fil tient de bien près le ravissant ornement 
du dragon, un cercle d'îles, scintillant de brûlante 
vie. 

Sa vie, sa respiration, il l'exhale incessamment, 
vers l'ouest, en ce torrent d'eau bouillante et d'a- 
zur sombre qui jaillit sous les Antilles, vers l'est 
dans ces pics si fiers qui fument éternellement. 



La haute affaire de l'Amérique est de régler 
les feux, les eaux. De ses volcans, elle allège, 
elle soulage les sourds étouffements de la terre, 
prévient ses convulsions. Du dos neigeux de ses 
Andes, elle arrête, elle soutient tout un océan 
suspendu. Des masses épouvantables d'eau (la va» 



144 SES DEUX GRANDES MONTAGNES 

peur du Pacifique), montent à une si grande hau- 
teur au-dessus du Pérou, qu'il n'en a pas eu une 
goutte en quatre-vingt-huit ans, dit-on (Ulloa). ùhis 
elles ont beau monter : elles rencontrent les domi- 
nantes, les souveraines Cordilières, qui défendent 
de passer. Elles payent un énorme péage, ne peu- 
vent aller vers Test qu'en alimentant d'abord 
les 1,800 lieues de neige, qui, sur une lar- 
geur de 20, prolongent leur barrière infinie. Ces 
neiges en ont assez et trop. Elles en donnent à la 
plaine en fleuves, qui ne sont pas des fleuves, mais 
plutôt des mers d'eaux douces, des Maragnon, des 
Orénoque, leurs vastes inondations. 

Mais ce qui passe de vapeurs est prodigieux en- 
core. On le voit au pavillon noir qu'elle tendent 
sur l'Atlantique, on le voit à la zone sombre des 
pluies de trois cents jours par an, dont elles écra- 
sent l'Afrique, l'énervant sous l'équateur, la ren- 
dant inhabitable, effrayante pour toute vie (voyez 
Chaillu et les voyages récents aux sources du Nil). 



L'hémisphère américain a deux admirables 
rôles. 



APPELÉES CONTINENTS. 145 

C'est un grand médiateur. — Il a un œil sur 
l'Europe, l'autre sur la Chine et l'Inde. 

C'est un grand communicateur ouvert et hospi- 
talier. 

L'Afrique équatoriale est si horriblement touf- 
fue, qu'on ne peut la traverser. L'Europe est dé- 
chiquetée, vous arrête à chaque pas. En Asie, tout 
est difficile; les steppes même, dit Humboldt, 
sont enchevêtrés de montagnes. — Tout est facile 
en Amérique. Le plus faible, sans obstacle, s'y pro- 
mène d'un pôle à l'autre. Le colibri, quand il n'a 
plus de mouches au Canada, va au Pérou, au Chili. 
La mer même est hospitalière. Les armées mi- 
croscopiques des atomes à coquilles (qu'on appelle 
foraminifères), chaque année, du monde austral 
vont au monde boréal des deux côtés de l'Amé- 
rique, portés dans les eaux maternelles par des 
courants réguliers du cap Horn jusqu'aux Florides, 
au delà, et font comme en songe un voyage de 
6,000 lieues. 



L'Asie semble un absolu, parfait et complet en 
soi; elle paraît un suffisant monde. L'Amérique 

9 



146 SES DEUX GRANDES MONTAGNES, ETC 

est un relatif; elle aspire, elle a besoin du globe, 
et tend hors de soi. — Infériorité? au contraire. 
C'est ce qui la met plus haut que chaque monde 
isolé, et la fait vraiment humaine. 

Sa moitié Nord, sortie de nous, toujours regarde 
vers nous, semble attendre de nous l'aurore. 
Malgré ses jeunes fiertés, l'Amérique brûle pour 
l'Europe, sa mère en civilisation, d'où elle reçut le 
souffle, tout le passé du genre humain. Elle re- 
garde vers cette mère, comme la terre vers le so- 
leil. On a vu ses fêtes touchantes, son ivresse, quand 
la télégraphie, rapprochant les deux rivages, lui 
promit le dialogue, la réplique par minute, entre 
New-York et Londres. Son espoir, en ce moment, 
c'est qu'un pont naturel se fait; le rivage améri- 
cain, soulevé sur certains points, tend à abréger 
la mer (Stevens, 1867); les deux mondes ne se- 
raient plus qu'à quatre jours l'un de l'autre. 



XII 



MONTAGNES DE GLACE _ J.E POLE 



XII 



MONTAGNES DE GLACE - LE POLE 



Nous l'avons dit, les Cordillères, les Alpes, dans 
leurs sommets qui glacent et fixent les vapeurs, 
sont des pôles intermédiaires. Et le Pôle à son 
tour fait penser aux Andes et aux Alpes. Les res- 
semblances ont été observées. Marquons aussi les 
différences sur lesquelles on insiste moins. 

Celui qui gravit la montagne, monte vers la 
lumière. Quand, à 5 ou 6,000 pieds, il est 
sorti de la zone incertaine, de l'océan mobile des 
brumes et des vapeurs, il voit sur cette houle, 
dans la lumière sereine, émerger les pics et 
glaciers. 



150 MONTAGNES DE GLACE. — LE POLE. 

Celui qui navigue au contraire vers le Pôle, s'en 
va vers la nuit, monde obscur et étrange, où ce 
qui reste encore de lumière a l'effet de fantasma- 
gorie douteuse. 

C'est la nuit, non la mort. La vivante âme de la 
terre y apparaît assez, dans ses puissants soulève- 
ments, dans ces pics qui percent les glaces, dans 
ces flammes qui flambent aux deux bouts ténébreux 
du globe. Érèbe au sud, Jan Mayen au nord, deux 
phares imposants, solennels. 



Là dans une épaisseur énorme, inconnue à nos 
Alpes, glace sur glace, hiver sur hiver, s'est mons- 
trueusement entassé! Elle a doublé, triplé ses 
dures murailles de cristal, conquis la mer môme, 
lui a imposé le repos. Émue et des courants du nord 
et des derniers échos des orages du sud, elle s'a- 
paise et prend d'abord comme une apparence hui- 
leuse, se fige, et enfin est saisie. 

Les glaciers n'eurent pas là les tourments des 
glaciers des Alpes, leurs accidents divers. Ceux 
des vallées en pente, cheminant sans efforts, 
ont atteint, envahi leur voisin l'Océan. Ceux 



MONTAGNES DE GLACE. — LE POLE. 151 

qui ont rencontré l'abîme de quelque excavation, 
descendant sur eux-mêmes, ont créé au rivage 
des cathédrales à eux, piliers, arcades et voûtes, 
ogives , arcs-boutants , toute une architecture , 
parfois bâtie en l'air, parfois sur la mer même, 
qui , grondant en dessous , subit leur morne 
fixité. 

Le froid est l'architecte. Mais quels matériaux ? 
La nuée. Nos Alpes n'en reçoivent que ce que le 
vent leur apporte. Mais qu'est-ce auprès du Pôleî 
auprès du monde énorme de brumes qu'y élève 
la mer ! Chaude encore, sous ces pics glacés, elle 
fume en vapeurs qui d'abord traînent et pèsent, 
mais qu'appelle et élève l'air raréfié d'en haut. La 
mer incessamment sert, enrichit ainsi son ennemi, 
l'hiver qui l'emprisonne. La neige tombe, tombe, 
comme affolée. Avec le froid piquant, les flocons 
sont aiguilles, de fines aiguilles de glace. Des 
prismes transparents, des miroirs se produisent 
pour réfracter les jeux bizarres de l'aurore 
boréale. 



Ce monde fantastique et terrible semble porter 
le joug fatal, invariable, d'une seule loi, la cristal- 



152 MONTAGNES DE GLACE. — LE POLE. 

lisation. Loi dure des formes rectilignes, des an- 
gles et des pointes, qui menacent, proscrivent les 
formes adoucies de la vie. La puissance animale 
résiste à la rigueur. Des amphibies, des phoques, 
cuirassés de leurs graisse, l'oiseau, ce foyer de 
chaleur, le plus brûlant de la nature, subsistent 
dans les glaces. Mais la plante, si vulnérable, aura- 
t-elle, parmi ces terreurs, un abri, une petite place 
un jour, un moment de clémence ? Osera-t-elle s'y 
hasarder? On ne le croyaitpas. Longtemps, près 
du rocher qui reflète une pâle lumière, on mar- 
chait sur des mousses sans démêler des minia- 
tures de plantes qui s'y tenaient cachées, imper- 
ceptibles, naines. Il a fallu deux siècles pour dé- 
couvrir leur existence. 

Les voyageurs au Pôle Nord ont parfois comparé 
ces pauvres créatures aux fleurs des hautes Alpes. 
Que de choses pourtant différentes entre ces ré- 
gions et faites pour modifier les conditions de la 
vie ! La latitude du Spitzberg peut correspondre à 
l'altitude des montagnes. Mais y a-t-il entre les 
climats d'autres ressemblances? 

Plus on monte dans les Alpes, plus l'air est sec 
et léger. Aux pôles, l'atmosphère est pesante des 
vapeurs qui la saturent. A travers cette épaisseur, la 
lumière peut-elle agir comme à travers un air sub- 
til qui laisse passer le soleil, en transmet toutes les 



MONTAGNES DE GLACE. — LE POLE. 153 

puissances, et caloriques et chimiques? Dans les 
montagnes, l'air ne retient rien, la terre s'appro- 
prie la lumière, la chaleur. Au Spitzberg, le gra- 
nit reste morne et glacé. 

L'hiver, tout est égal peut-être. Mais au prin- 
temps, quand les plantes de nos Alpes percent la 
neige, elles trouvent pour les aider un soleil labo- 
rieux, qui se lève tôt, s'en va tard, monte haut, 
plonge au fond des vallées. Véritable éveilleur du 
monde, bon, vrai soleil joyeux. Est-ce bien le même 
que je vois là-bas tant de jours, tant de nuils, 
pâle à travers la brume, qui monte à l'horizon si 
péniblement, disparaît? 

Le 21 avril, il fait effort, ne se couche plus, 
commence un jour de quatre mois. Mais qu'il 
est faible et bas! La terre, qui n'en reçoit qu'un 
oblique, rayon, en sent peu la chaleur. Son sau- 
veur est l'oiseau, cette puissante créature, qui, de 
l'excès de sa vie, avive et chauffe le sol. La petite 
âme de la plante le bénit de ne pas mourir encore. 

Si la plante a un rêve, un vœu, c'est d'être mère. 
Que ne fera-t-elle pour l'être? Mais celle qui à peine 
tire d'un sol indigent sa petite vie, comment atfein- 
dra-t-elle ce haut luxe de l'existence, ce grand mo- 
ment d'amour et de génération? Pour l'avoir, on la 
voit s'amoindrir elle-même, se faire une miniature 
de plante. Elle réduit tous ses organes, en mainte- 

9. 



154 MONTAGNES DE GLACE. — LE TOLE, 

nant partout l'équilibre dans la petitesse. Elle se 
réduirait à l'atome plutôt, pour atteindre son but, 
annulerait le corps, ne serait plus qu'esprit. A ce 
prix, elle arrive à ce qu'elle a voulu : avoir la vie 
complète, aimer, perpétuer son âme. 



Quatre mois de lumière, un jour interminable 
sans repos, sans sommeil, c'est la vie du Spitzberg. 
Doit-elle être enviée des Alpes? Ne plus dormir, 
quelle dure loi pour les animaux, pour les plantes ! 
On sait le sort du coq de lord Dufferin, emmené 
dans les mers Arctiques. Quand les jours s'allon- 
gèrent, mélancolique et inquiet, craignant de man- 
quer son devoir de chanter l'heure au point du 
jour, il parut égaré, troublé, fit entendre parfois 
une voix insolite. Enfin, la nuit cessant, il fut pris 
de délire, rêva à demi-voix, et s'envola par dessus 
le bord, se noya. 

Ce jour de quatre mois (fort nécessaire sans 
doute, puisque sans lui l'hiver envahirait le monde 
et le reprendrait dans ses glaces), n'en est pas 
moins pénible aux êtres qu'il condamne à l'in- 
somnie. La fleur qui ne dort pas, languit et s'étiole. 



MONTAGNES DE GLACE. — LE POLE. 155 

Voyez au contraire clans les Alpes, le bonheur 
qu'a la gentiane, après sa journée faite, à Fer- 
mer son étoile, pour la rouvrir demain rafraîchie, 
rajeunie. La triste fleur du pôle est déplorable- 
ment condamnée au travail de toujours se sen- 
tir, de toujours se voir vivre, sans trêve, sans 
oubli ni repos. 



Monde sombre, qui au premier coup d'oeil 
semble déshérité, vide, un royaume de la mort. 
Mais la vie générale y triomphe au contraire. Les 
deux âmes du globe, magnétique, électrique, cha- 
que nuit font leur fête dans le désert du Pôle* 
Leur aurore boréale est sa consolation sublime. 

Les courants aériens, les courants de la mer, en 
sont le véhicule. Les deux torrents d'eaux chaudes, 
qui, de Java, Cuba, s'en vont au nord se faire re- 
froidir et glacer, qui, revivant ensuite, retournent 
incessamment au cœur qui les lança, aident à la 
correspondance magnétique, électrique, de l'équa- 
teur au pôle. Leurs orages sont solidaires. L'dié, 
quand la fonte polaire, quand les courants du 
nord nous viennent, rafraîchissent la terre, lé- 



156 MONTAGNES DE GLACE. — LE POLE. 

lément magnétique semble aller au-devant de 
l'électricité centrale. De là ces violents orages, 
surtout près de ce centre, ces éclats du tonnerre, 
effrayants à nos sens troublés. 

Tout au contraire au Pôle, la foudre ne s'en- 
tend presque jamais. Dans cette nuit profonde 
d'hiver, tout semble assoupi. Et quel ciel cepen- 
dant contient plus d'orages ! Presque chaque soir 
vers dix heures, il éclate dans sa puissance. La 
terre, les neiges, les glaciers, en sont subitement 
illuminés. Leurs arêtes vives, l'atmosphère remplie 
de particules glacées, en brisent, en renvoient 
les rayons palpitants. 



Ce fait mystérieux ne fat observé de très-près 
qu'en 1838. M. Bravais d'une part, et sur un 
autre point ses collaborateurs, le suivirent, le 
notèrent de minute en minute, pour comparer 
ensuite, contrôler leurs observations. Sous ce ciel 
si sévère, ils persévérèrent treize nuits (9-22 jan- 
vier). 

D'abord un rideau sombre s'élève, des brumes 
violettes, mais assez transparentes pour voir les 



MONTAGNES DE GLACE. — LE POLE. 157 

étoiles à travers. Plus haut, une lueur d'incendie. 
Lueur? Bientôt lumière. Un grand arc lumineux 
apparaît les deux pieds posés sur le sombre horizon. 

L'arc s'élève lentement, toujours plus lumineux. 
Des observations et calculs de Bravais il résulte- 
rait qu'il monte aux limites extrêmes de l'atmo- 
sphère, plus de 25 lieues de hauteur, et peut- 
être à 50 lieues (V. Notice d'Élie de Beaumont). 
Hauteur prodigieuse, celle de la région où l'étoile 
filante, le bolide, deviennent lumineux et incan- 
descents. Certes, rien de si grand ne se voit en ce 
monde. 

Rien de plus solennel. La terre entière assiste, 
on peut le dire ; elle est spectateur et acteur. La 
veille, ou plusieurs heures d'avance, sa préoccu- 
pation est partout constatée par l'aiguille aimantée. 
Dans tout l'hémisphère boréal, l'aiguille est émue, 
agitée, et même de l'un à l'autre pôle. Lorsque le 
phénomène se passe au pôle austral, jusqu'au 
nôtre, on est averti. 

Mais voilà que dans l'arc majestueux d'un jaune 
pâle, dans sa paisible ascension, éclate comme une 
effervescence. Il se double, se triple, on en voit 
souvent jusqu'à neuf. Ils ondulent. Un flux et reflux 
de lumière les promène comme une draperie 
d'or qui va, vient, se plie, se replie. 

Est-ce tout? Le spectacle s'anime. De longues 



158 MONTAGNES DE GLACE. — LE POLE. 

colonnes lumineuses, des jets, des rayons sont dar- 
dés, impétueux, rapides, changeant du jaune au 
pourpre, du rouge àl'émeraude. 

Ils jouent? ou se combattent? Les premiers qui 
les virent, nos vieux navigateurs, croyaient y voir 
un bal. Pour un œil pénétrant, un cœur plus atten- 
tif aux émotions delà nature, c'est toutun drame. 
On n'y peut méconnaître le frémissement d'âmes 
captives, leurs profondes palpitations. Puis des 
alternatives, des appels, des répliques violentes, 
des oui, des non, des défis, des combats. Des vic- 
toires et des défaillances. Parfois des attendrisse- 
ments, comme ceux delà fille des mers, qui flam- 
boie la nuit, la Méduse, quand tour à tour sa lampe 
rougit, languit, pâlit. 

Un témoin tout ému paraît prendre à ce drame 
une vive part, l'aiguille aimantée. Par ses agita- 
tions elle correspond visiblement et s'intéresse à 
tout, en exprime les phases, les crises, les péripé- 
ties. Elle paraît troublée, effarée, affolée (c'est le 
mot qu'emploient les marins). 

Mais personne n'est calme à voir cela. Un si pro- 
digieux mouvement sans aucun bruit, cela paraît ' 
moins nature que magie. Dans les lugubres lieux 
d'où l'on voit le spectacle , il n'est pas égayant, 
mais d'un effet funèbre. 

Quelle en sera l'issue? La terre est inquiète. Qui 



MONTAGNES DE GLACE. — LE TOLE. 450 

vaincra, qui l'emportera de ces lumières vivantes? 
Les deux pôles se le sont demandé. 

Il est onze heures du soir. Voici le grand mo- 
ment. Le combat s'harmonise. Les lumières ont 
lutté assez. Elles s'entendent, se pacifient et s'ai- 
ment. Elles montent ensemble dans la gloire. Elles 
se transfigurent en sublime éventail, en coupole 
de feu, sont comme la couronne d'un divin hy- 
ménée. 

A l'âme terrestre, magnétique, reine du Nord, 
l'autre s'est mêlée, l'électrique, la vie de l'Equa- 
teur. Elles s'embrassent, et c'est la même âme. 



XIII 



MONTAGNE DE FEU ~ JAVA 



XIII 



MONTAGNE DE FEU — JAVA 



La Terre a-t-elle un cœur? un tout-puis anl or- 
gane, où ses énergies se révèlent, où elle aspire, 
respire, palpite de sestransformations?Si cet organe 
existe, on doit moins le chercher aux foyers téné- 
breux de son noyau central, où elle est comprimée 
de sa masse elle-même. ïl doit être plutôt là où son 
effort intérieur arrive enfin à la surface, à la libre 
expansion, là où son âme de désir rencontre la 
grande âme d'amour et de fécondation. Admirable 
mystère! mais point du tout caché. La terre, par 
ses deux faces, dans ses deux océans, librement 
le met au grand jour, au plus brillant soleil, et sur 



164 MONTAGNE DE FEU. — JAVA. 

la mer étincelante, dans l'illumination sublime du 
grand cercle de ses volcans. 

Ce souverain organe de vie, d'amour, d'aspira- 
tion, se manifeste, d'un côté, dans la mer des 
Indes, au brûlant cercle d'îles, où domine Java ; 
— de l'autre, dans la bouillante cuve d'Haïti, de 
Cuba. 

C'est un cœur en deux lobes. L'écartement n'est 
qu'apparent. Ils ont leur unité dans le grand cou- 
rant galvanique de la Ligne qui relie la Terre. 
Pour l'électricité, qu'est l'espace ou le temps? 

Leur grand signe commun, c'est la superbe ar- 
tère dont chacun est pourvu, le grand torrent 
d'eaux chaudes qui jaillissent vivantes de ce double 
foyer. Le jet est si roide et si fort, qu'il court 
longtemps à part, azuré dans la verte mer, for- 
mant un dos sur elle. A 1,000, 1,500 lieues, 
on en sent la chaleur. 

L'unique différence entre ces deux foyers, c'est 
qu'au foyer Indien la force volcanique a son acti- 
vité. En celui des Antilles, beaucoup de volcans 
sont éteints. Haïti tient les siens comprimés qui 
mugissent. Les soupiraux voisins du continent 
peut-être les suppléent, ou le grand fleuve d'eaux 
chaudes. Ces eaux, dans bien des lieux, font chô- 
mer les volcans. 



MONTAGNE DE FEU. — JAVA. 165 

Hitler a fort bien dit que les îles et presqu'îles 
ont fait beaucoup pour les progrès du globe, en 
ont été d'heureux organes. C'est un spectacle cu- 
rieux de voir l'Amérique et l'Afrique, les trois 
péninsules d'Asie, les trois d'Europe, comme au- 
tant de pointes électriques, toutes dirigées vers le 
sud, appeler, pour ainsi dire, l'électricité qu'ap- 
porte le ilôt. La Terre, de toutes ces pointes, aspire 
à l'Océan, qui, n'aspirant pas moins vers elle, 
vient la caresser, la mouler, prêter à ses ri- 
vages la grâce de la vague onduleuse. Il la tiédit 
de chauds courants salés. Puis, au contraire, sou- 
levé, transformé en vapeurs, en eaux douces, il 
la domine, il la pénètre, la rafraîchit, la rajeunit. 

Les îles, évidemment, sont ses petites terres 
favorites. 11 les entoure, les enveloppe; il veille à 
leur sûreté. De sa lame électrique il y éveille in- 
cessamment la vie, on dirait qu'il l'aiguise. Les 
plus hautes puissances de l'homme, l'esprit dans 
sa vivacité la plus ingénieuse, a éclaté aux îles et 
presqu'îles de l'Inde, de la Grèce et de l'Italie. Les 
pointes opposées, les détroits, anses, golfes, baies, 
les Méditerranées, où l'Océan demi-captif se débat 
dans une douce lutte, et, par ses frottements, 
exalte les puissances vitales, ont été de féconds 
berceaux. y 

Lieux ordinairement volcaniques. Les îles grec- 



106 MONTAGNE DE FEU. — JAVA. 

ques n'étaient que volcans, ainsi que les Antilles, les 
îles de l'Océan indien. Ceux qui veulent que les vol- 
cans ne soient qu'un accident, un hasard de surface, 
alimenté par l'eau de mer, ne nous expliquent pas 
pourquoi ils sont liés si bien entre eux, et se ré- 
pondent. L'hypothèse antérieure qu'avait trouvée 
d'abord le bon sens du genre humain, est bien 
plus vraisemblable. Elle explique bien mieux 
la régularité visiblement systématique de leur 
position sur la terre. 

L'antiquité les crut les bouches nécessaires, na- 
turelles, du monde inférieur. Quand on voit sur 
l'insecte des stigmates, ou des ouvertures laté- 
rales aux coquilles de l'Haliolide, on dit : « C'est 
par là qu'ils respirent ; qu'on les ferme, ils étouf- 
feront. » Et la Terre étouffe, en effet, quand ses 
volcans fonctionnent mal. Elle éprouve les con- 
vulsions qu'on appelle tremblements de terre. 
Leurs longues vibrations n'indiquent point du 
tout ce que quelqu'un prétend, qu'ils viennent 
de chutes de rochers, de simple effondrement. 
On y ressent très-bien la circulation violente de 
l'haleine intérieure qui ne peut s'échapper, la dis- 
tension de la vapeur comprimée qui veut une 
issue. 

La submersion de l'Atlantide n'est nullement 
invraisemblable (ïïumboldt). Les tremblements 



MONTAGNE DE FEU, — JâVA. 167 

pouvaient être terribles, aux temps intermédiaires 
où l'écorce durcie ne se prêta plus au passage, à 
l'ascension ordinaire des éléments plutoniens, où 
la brillante terre d'en haut refusa l'expansion à 
la terre ténébreuse, à sa sœur jalouse d 5 en bas. 
De vastes catastrophes purent arriver alors, jus- 
qu'à ce que le globe, complétant ses organes, se 
créa des voies de respiration, de dégagement, les 
volcans. Comment ce!; être planétaire d'où nous 
dérivons tous, n'eût-il pas eu un appareil de vie, 
si nécessaire, qu'on voit chez les moindres de 
nous? 

Dans la respiration, cette première fonction vi- 
tale, et la plus nécessaire, la Terre a déployé une 
régularité qu'on voit bien moins dans tout le 
reste. Elle est marquée presque au compas dans 
îa disposition des mille volcans que Ritter appelle 
le Cercle de feu. Cette terrible illumination qui 
fait l'effroi du monde, en fait aussi la sûreté. 
Les gardiens de l'Asie, de la Polynésie, regardent 
ceux des Andes. L'Océanie, criblée d'innombra- 
bles volcans éteints, en a deux cents en action. 
La ceinture tourne au nord, par le Japon, le 
Kamtchatka, les feux polaires et l'extrême Amé- 
rique, puis au midi, au Mexique, au Pérou. 

Chacun de ces imposants personnages a sa phy- 
sionomie à lui. Ceux de la Chine, glaciers percés 



168 MONTAGNE DE FEU. — JAVA. 

de feux, ne rappellent en rien le mexicain Jorullo 
entouré de sa progéniture brûlante, grand volcan 
qui fait des volcans. Encore moins le monstre 
volcan de Quito et sa croupe de 700 lieues car- 
rées. 

Il ne faut nullement s'en exagérer les terreurs. 
Ces géants enflammés, dans leurs bras, sur leur 
sein, à des hauteurs énormes, portent et bercent 
de grandes villes qu'on dirait des nids de condor, 
nobles habitations de l'homme, qu'une certaine tié- 
deur du sol rend agréables et douces si près des 
neiges et dans les vents de mer. Quito, la plus 
haute ville du globe, paisiblement occupe le sol, 
travaillé, tourmenté par les volcans, les tremble- 
ments de terre, jette sur leur abîme ses ponts, 
et sans y prendre garde sous ses pieds les entend 
gémir. 



Si le regard pouvait embrasser cet ensemble, 
porter du Pacifique à l'Inde, à l'Amérique, cette 
grande assemblée de volcans paraîtrait sans nul 
doute imposante, terrible. C'est pourtant au milieu 



MONTAGNE DE FEU. — JAVA. 109 

que la Terre fait sa fête, la grande noce de la Na- 
ture. 

Dans un ravissant collier d'îles, sur la mer em- 
baumée de trop puissants parfums, l'amour, la 
mort, ont leur combat brûlant. Java y fume au ciel 
de ses cimes embrasées, la mortelle, la féconde, la 
divine Java. 

Elle est dotée de feux. Si petite, elle en a au- 
tant que l'Amérique entière et plus terribles que 
l'Etna (Rafles). Ajoutez son volcan liquide, sa 
veine d'azur sombre (le Japon l'appelle Fleuve 
noir), qui court au pôle nord, chauffant les mers, 
salé, plus salé que le sang de l'homme. 

Mer chaude, soleil torride, volcan de feu, volcan 
dévie. Pas un jour sans orage [sur les Montagnes 
bleues, et des éclairs terribles que la vue ne peut 
soutenir. Par torrents, des pluies électriques qui 
enivrent la terre, font délirer la plante. Les forêts, 
elles aussi, fumant de leurs vapeurs sous le soleil, 
semblent des volcans à mi-côte. 

Elles sont souvent inaccessibles aux plus abrupts 
lieux, et parfois si serrées, si sombres, qu'il y faut 
des torches à midi (A Tour in Java, Asiatic Journal). 
La nature, sans témoin, fait là tout à son aise des 
orgies de végélatipn, des colosses (dit Brume) et des 
monstres de fleuve. 

Des rizanthées sans tige s'emparent du pied d'un 

10 



170 MONTAGNE DE FEU. — JAVA. 

arbre, s'y gorgent de sévc et de vie. L'une a, dit- 
on, 6 pieds de tour. Leur éclat, dans la nuit de 
la forêt, étonne, effrayerait presque. Ces filles 
des ténèbres ne doivent nullement à la lumière 
leurs éblouissantes couleurs. Posées si bas dans la 
tiède vapeur et grasses des souffles de la Terre, elles 
semblent ses luxurieux rê*/es, bizarres fantaisies 
de désir. 

La conquête en est chère. Beaucoup, sans hé- 
siter, l'ont payée de leur vie. On ne peut qu'être 
ému en lisant, au début de la Flora Javœ, le lugubre 
récit que fait le botaniste Blume de tous ceux qui 
le précédèrent et qui n'en revinrent pas. Désolante 
odyssée. Le narrateur lui-même, que leur destin 
ne put décourager, se trouva un moment à Nusa, 
une petite lie, merveilleuse en fleurs, en poisons, 
dans un état désespéré. Tout était mort autour de 
lui, ses plus chers serviteurs, et il s'était aban- 
donné lui-mênie. Les Javanais y vinrent et le tirè- 
rent de là. Il avait vu la mort, mais ne regrettait 
rien, ayant conquis ce miracle de fleurs. « Malade 
et en danger, dit-il, j'écris vite et j'imprime; car 
peut-être je mourrai demain. » 



MONTAGNE DE FEU, — JAVA. 171 

Java est à deux faces. Au midi, c'est l'Océanie 
déjà, un souffle pur, et les rochers vivants des po- 
lypes, des madrépores. Au nord , c'est encore 
l'Inde en ce qu'elle a de plus malsain ; une noire 
terre d'ail uvion y fermente du mortel travail de la 
nature sur elle-même, composition et décomposi- 
tion. Il a fallu abandonner la riche ville de Ban- 
tam. Ce n'est plus que ruines. La superbe Batavia 
est un triomphant cimetière. En trente années 
de l'autre siècle (1750-1752), elle a mangé un 
million [d'hommes, soixante mille en une année 
(1750). Moins terrible aujourd'hui, elle est un peu 
purifiée. 

Des animaux de l'ancien monde oubliés là, ce 
semble, ont un aspect funèbre. Le soir, des chauves- 
souris, énormes et velues qu'on ne voit pas ailleurs. 
Le jour, à midi même, ne craint pas de paraître 
ce revenant des époques lointaines où le serpent 
avait des ailes, l'étrange Dragon volant. Nombre 
d'animaux noirs , accordent leur couleur avec le 
noir basalte qui porte les montagnes. Noir est le 
tigre aussi, ce destructeur terrible qui, en 1830 
encore, mangeait par année trois cents hommes. 



172 MONTAGNE DE FEU. — JÀYA. 

Sur ces terreurs d'en bas plane et triomphe la 
sublime terreur des volcans. Ils ont l'air d'être des 
personnes. Les anciens habitants voulaient les apai- 
ser. On leur faisait des temples. (On en voit quatre 
cents en ruine sur un seul rocher.) Ils avaient des 
autels, ils avaient des statues. La peur avait fait 
l'art. Les sculptures qui subsistent témoignent de 
l'effroi des Malais, de leur adresse aussi et de leur 
ingénieuse main. 

Ces géants de feu diffèrent tous. Ils ont des noms 
à part. Tels sont des dieux indiens , des héros du 
Ramayana. Tels ont des noms bizarres, effrayants 
(des dieux du pays?) Le Gununy Tengger, est 
béant d'un, monstrueux cratère, large de 20,000 
pieds, d'où jaillissent, fument, quatre Etnas, au 
fonds d'un précipice affreux de 2,200 pieds. 
Un autre se fait jour dans un désert étrange, 
incrusté par les sources, il en perce les durs 
cristaux. Tel s'épanche périodiquement, comme 
un animal bien réglé. Tel bouillonne en eaux 
sulfureuses qui même refroidies dans de petits 
étangs ont toujours la fièvre et frissonnent. L'un 
verse un lac de lait, de blancheur fantasmagori- 
que. — Ailleurs, c'est toute une contrée, criblée de 
grosses sources salées, dont la plus grosse joue et 
danse, en grondant, tonnant, dessous. Elle joue 
à la balle avec des pelotes de terre énormes , des 



MONTAGNE DE FEU. — JAVA. 173 

boules de 20 pieds, qui crèvent, éclatent, lancent 
la terre de tous côtés. — L'Arjouna, leRao, roulent 
avec la fumée des flots acres, bouillants. L'idjen, 
un beau matin, s'éveillant, verse une rivière. 

Voilà de leurs caprices, et chacun a le sien. 
Mais en dessous, ils sont moins à part qu'il ne sem- 
ble. Parfois quand l'un s'allume, un autre aussi 
prend feu, et non pas le plus proche, mais à grande 
distance. Qu'un tremblement de terre ait lieu ici, 
souvent là-bas un volcan éloigné s'éteint comme 
ferait une bougie que Ton a soufflée. 

Une de leurs singularités les plus originales, 
c'est que tous ils sont cannelés. Assis sur les ba- 
saltes antiques qui semblent la base de File, ils 
aiment la forme basaltique. Leurs rayons, leurs 
profonds sillons, imitent grossièrement la noble 
architecture de ces noirs aînés de la terre, les co- 
lonnades de Staffa, de Fingal. On prétend expli- 
quer cela par un accident variable, l'eau qui creu^ 
serait des sillons. Mais elle n'arriverait pas à une 
telle régularité. Elle n'irradierait point leurs cônes 
de cette forme étrange qui semble le rayonnement 
des baleines d'un parapluie. Singulier uniforme 
qui fait d'autant saillir et marquer leurs diversités. 
Tous frères, tous pourtant différents, d'air bizarre, 
fantasque et terrible. 



10. 



itt MONTAGNE DE FEU. — JAVA. 

Ces furieux qui grondent, tonnent toujours, au 
fond se sont un peu humanisés. Depuis leur der- 
nière crise (1772), ils ne font pas grand mal. On 
ne leur voit plus ces accès, où ils semblaient vou- 
loir lancer la montagne elle-même, couvraient 100 
lieues de mer de ténèbres et de cendres. Leurs 
exploits d'aujourd'hui sont plutôt de verser des 
eaux salées et des flots de limon. Ils font trem- 
bler le sol, secouent l'île. On s'y habitue. Leurs 
éclairs, leurs orages, ne font point d'ouragans» 
Dans ce continuel mouvement, Java, quoique sous 
l'équateur, n'a pas la lourde zone noire qui at- 
triste l'Afrique et l'accable de pluies éternelles. 
Elle n'a pas non plus les ravages des torrents des 
Gaithes. Ses pluies, mieux ménagées, mais riches 
de vapeurs volcaniques, en font, sous le coup des 
orages, le sel fécond, joie de la terre. Elle boit 
le volcan, boit l'orage, est ivre de vie. (Bunsen, 
Gaz des volcans,) 



La double chaîne qui fait comme l'épine du dos 
de Java, offre des vallées intérieures, concentrées, 
abritées. Ses nombreuses vallées latérales, en sens 



MONTAGNE DE FEU. — JAVA. 475 

inverse, varient l'exposition. La diversité des ter- 
rains fait celle de la végétation. En bas, un sol ma- 
clréporique, naguère vivant. Plus haut, la base 
granitique, et les fécondes ruines, les chauds dé- 
combres des volcans. Le tout dans une vaste 
échelle qui, de la mer aux monts, offre six climats 
différents, depuis la flore marine et la flore de 
marais jusqu'à la flore des Alpes. Superbe amphi- 
théâtre, riche et plein à chaque degré, portant les 
plantes dominantes et les plantes de transition 
qui conduisent d'un degré à l'autre, si bien que, 
sans lacune, sans brusque saut, on monte, et l'on 
ne peut tracer entre les six climats aucune limite 
rigoureuse (C. Mùller). 

Au bas, regardant l'Inde et la chaudière bouil- 
lante, le manglier concentre les vapeurs. Mais, 
vers l'Océanie et le monde aux cent îles, le cocotier 
s'élève, le pied dans le flot vert, légèrement se ba- 
lance au vent frais. 

Le palmier compte peu. Au-dessus du bambou 
et des arbres à gomme, Java a sa noble ceinture, 
sa forêt javanaise. C'est uniformément le teck, le 
premier bois du monde, chêne des chênes, l'in- 
destructible teck. C'est un géant platane, le su- 
perbe liquidambar, 

Tout aliment humain, toutes les nourritures des 
cinq mondes surabondent ici. Le riz et le maïs, les 



176 MONTAGM DE FEU. — JAVA. 

figues et bananes de l'Inde, poires de Chine, pom- 
mes du Japon, y prospèrent avec la pêche, l'orange 
et l'ananas; — qui le croirait? la fraise même ! elle 
multiplie près des ruisseaux. 

Innocente nature. Mais à côté une autre, re- 
doutable, commence, celle des hautes énergies 
végétales, les plantes de la tentation, les sédui- 
santes, les fatales, qui doublent, mais abrègent la 
vie. 

Elles régnent aujourd'hui en ce monde, de l'un 
à l'autre pôle. Elles font, défont les nations. La 
moindre de ces fées terribles a plus changé le 
globe qu'aucune guerre. Elles ont mis le volcan 
dans l'homme, et je ne sais quelle âme, un esprit 
violent, qui semble moins humain qu'un esprit 
de la planète. Grande révolution qui surtout 
a changé l'idée de la durée. Le tabac tue les 
heures et les rend insensibles. Le café les abrège 
par l'excitation de l'esprit; il en fait des minutes. 
Ainsi le temps est mort, et demain nous aurons 
vécu. 

En tête des ivresses du trouble, mentionnons 
d'abord l'alcool. Le sucre, en huit espèces, qui 
prospèrent à Java, donne abondamment ce délire, 
cette force-faiblesse. Non moins abondamment 
croît le tabac, l'herbe du rêve, dont la vague fu- 
mée a obscurci le monde. 



MONTAGNE DE FEU. — JAVA. 177 

Mais, par bonheur aussi, dans une fécondité 
immense, Java en produit le remède, le café. Il 
combat le tabac. Il supplée l'alcool. A elle seule, 
la petite Java donne le quart du café qui se boit 
sur le globe. Café fort supérieur, quand on le sèche 
assez, sans craindre d'alléger le poids. 

Le café a le tort d'alanguir l'estomac, ce bon 
réparateur de l'homme. Il subtilise trop ; il mine 
et il énerve les forces de l'amour. Dans les pays 
brûlants, où le puissant climat, où le plaisir facile, 
sollicite sans cesse, où, sous un double feu, l'homme 
fond et s'écoule, il appelle au secours ses régéné- 
rateurs d'un moment, les épices. Ces acres stimu* 
lants, la brûlure de la bouche et le feu des en- 
trailles, le ravivent pour le dévorer. Java et les 
îles voisines jadis n'étaient connues que comme 
îles des épices, et aussi des drogues violentes, des 
poisons de la médecine. On faisait des contes 
effrayants de ses plantes funestes dont le suc était 
du venin, de son Bohon-Upas, qui, au plus léger 
tact, frappait à mort et foudroyait, 



178 MONTAGNE DE FEU. — JAYA. 

Qui veut voir l'Orient, dans la révélation de ses 
forces magiques, et voluptueuses, et sinistres, doit 
îe voir, aux lumières, voir îe grand marché de 
Java. Les bijoux singuliers de fine main indienne 
s'étalent là aux désirs de la femme, tentation et 
prix du pbisir„ Autre séduction, la furie végétale 
des savanes mordantes et brûlantes qu'on cherche 
tant, les parfums exaltés d'herbes et de fleurs 
terribles que l'on n'a pas nommés encore. La 
nuit est merveilleuse, profonde, et de repos suave, 
après les violences du jour. Mais n'en jouissez 
trop : à mesure qu'elle avance, on ne respirerait 
que la mort. 

Remarquez-le : ce qui donne au marché si bril- 
lant un effet funèbre, c'est que toute cette foule 
est obscure, de teint sombre, et tous les animaux 
sont noirs. Contraste singulier dans ce pays d'é- 
clatante lumière. La chaleur semble avoir tout 
brûlé, tout teint de ténèbres» De tout petits che- 
vaux passent, repassent, comme un noir éclair. 
Les buffles qui lentement arrivent chargés de 
fruits, de iïeurs, des plus brillants dons cle la 
vie, portent le deuil d'un noir bleuâtre. Je ne 
voudrais pas à cette heure m'écarter trop, mon- 
ter. Je trouverais peut-être la panthère noire, 
dont les yeux verts flambloient la nuit d'ef- 
frayantes lueurs. Et qui sait? le tyran superbe de 



MOMAGKE DE FEU. — JAVA. 170 

la forêt, îc tigre noir, a commencé sa promenade. 
Redoutable fantôme qu'à Java le Malais croit un 
Esprit de mort. 



SECONDE PARTIE 



ZONES DE PAIX — LES PRAIRIES 



ij 



ZONES DE PAIX — LES PRAIRIES 



c< Le combat pour la Vie. » (Darwin.) Cette 
grande et simple formule inaugura une ère nou- 
velle dans l'histoire naturelle. Elle exprime à mer- 
veille la violente concurrence de tant d'êtres 
(animaux, végétaux) intéressés à vivre, cruels et 
innocents, qui tuent pour exister. 

Combat, dis^je, innocent, qui faisant l'équi- 
libre et l'harmonie de la Nature, donc, sa paix 
d'elle à elle, n'est pas même un combat; — c'est 
échange plutôt, roulement. Sous les tropiques, il 



184 ZONES DE PAIX. — LES PRAIRIES. 

est accéléré, infiniment rapide 1 . Chaque être a son 
heure, et la prend; sa part d'éléments, s'en saisit. 
Point de retardataire. Nul sursis pour garder ce 
qu'un autre réclame. De minute en minute chacun 
dit : « C'est mon tour. » Tourne la roue! Roule la 
meule ! Spectacle éblouissant. Un torrent d'étin- 
celles brille et passe. Et ce sont des vies. Mais 
l'étincelle humaine, mais l'Esprit, en passant, 
regarde. 



Ici, la roue tourne moins vite. Le combat est 
moins fort. Et pour le regarder, nous avons un 
peu plus de temps. Les êtres organisés ont moins 
besoin de se détruire entre eux. Le spectacle, aux 
climats d'Europe, n'est pas moins grand, mais 
bien plus doux. Nos plantes ne sont pas si ter- 

1 Cela créa un art, celui de profiter de cette lutte. Contre la 
furie productive d'une terre trop puissante qui, de funestes 
plantes, en un moment fait des forêts, l'Inde ingénieusement 
avait compris la guerre des plantes. Dans les cultures d'épices, 
une herbe se glisse, le lalang, effrayante d'envahissement. On 
n'y peut rien. Elle étoufferait tout, si l'on ne connaissait son enne- 
mie jurée, le gambir, herbe encore plus terrible. Comme un lion 
lâché sur un tigre, le gambir s'acharne au lalang, l'extermine et 
l'anéantit. Dangereux allié. Par bonheur, épuisé, il meurt de sa 
victoire, et sert de nourriture à la terre délivrée. 



ZONES DE PAIX. — LES PRAIRIES. 185 

ribles dans leurs haines et leurs guerres. Elles 
se tolèrent entre elles, se souffrent plus débon- 
nairement. Elles se serrent, s'étouffent parfois 
quelque peu dans la plaine et sur la rive hu- 
mide, mais plus haut s'éclaircissent, et se favo- 
risent plutôt, de la prairie à la forêt. 

Ce simple mot, prairie, qui le comprendrait 
hors l'Europe? Nos plantes de prairies se retrou- 
vent sans doute en ces climats plus forts ; elles y 
gravissent les montagnes, mais combien diffé- 
rentes d'elles-mêmes, dures, sauvages et fibreuses. 
Ici, quoi de plus doux que la prairie? 



Une seule chose rivaliserait, l'épais tapis de ve- 
lours vert que font les mousses. Le plus tendre 
pied nu de la femme, du petit enfant, le sent plus 
tendre encore; il en est caressé. Ce vert est le 
charme de l'œil. Il est sombre et gai à la fois, si 
plane et si uni ! Vu de près, c'est un monde de 
miniatures de plantes qui protègent elles-mêmes, 
nourrissent d'autres miniatures plus petites. 

Si celles-ci étaient plus fortes, elles iraient plus 
haut, des mousses aux herbes, se mettraient sous 



186 ZONES DE PAIX — LES PRAIRIES. 

le patronage de ces nobles géants, les graminées, 
dont la forêt est appelée gazon. Les graminées, fa- 
mille incomparable. Ce sont, entre les plantes, les 
plus légères (leur fleur s'envole au vent) ; d'autre 
part, les plus graves. Ce sont elles qui nourrissent 
l'homme. Elles sont les protectrices, éducatrices, 
d'un monde de menues plantes qui joueront un 
grand rôle. Elles hébergent, couvrent, préparent 
la forêt naine qui sera la -forêt. Tel arbre, puis- 
sant, dans cent ans, est trop heureux d'avoir été 
d'abord dans l'humble compagnie des graminées. 
Ces douces petites sœurs l'ont soutenu entre elles, 
lui ont sauvé le vent. Que fût-il devenu s'il avait 
commencé sous l'ombrage touffu de son père, ' 
qui lui aurait ôtè et l'air et le soleil? 

Il le leur rendra bien. Devenu haut et fort, il 
les garde à son tour, les abrite contre les tempêtes. 

Aimable monde de mutualité, d'hospitalité fra- 
ternelle. Sous les mousses, les herbes, les plantes 
et les buissons, un même esprit circule de socia- 
bilité facile, de tolérance et de douceur. De la 
prairie à la forêt, de. la forêt à la montagne, on le 
respire, on monte dans la paix vers un monde 
serein, moins riche en apparence, mais où l'on 
trouvera des puissances inconnues de vie. 



ZONES DE PAIX, — LES PRAIRIES. 187 

Aux lieux favorisés où l'ombre et le soleil ont 
leurs alternatives heureuses, sur ces pentes bé- 
nies où toute vie salutaire est étagée, je regarde et 
je cherche. 

Je vois d'ici les plantes de la patrie, qui par- 
laient d'avenir, la verveine et le gui, qui dit qu'on 
ne meurt pas. Je vois mes plantes de famille, la 
salvia (celle qui sauve), la plante tant aimée de 
mon père, prisée si haut du moyen âge. Je vois 
mes chers parfums amers, plus salubres cent fois 
que les odeurs sucrées, équivoques, des fleurs 
des tropiques, aussi saines au cerveau que lui 
sont dangereuses les ivresses de ces étrangères. 
Les nôtres, romarin, marjolaine, d'aspect simple 
et sauvage, sont toutes nos légendes d'Amour, les 
histoires de celui « qui rend l'amer si doux, fait 
savourer les pleurs. » (Qui duïcem curis miscet ama- 
ritiem.) 

La vertu curative de nos plantes indigènes s'ex- 
plique bien. En elles est notre esprit, en elles nos 
charmants souvenirs. Elles eurent toutes nos con- 
fidences. Elles sont bien plus en rapport avec notre 
sang, notre cœur, bien plus dans la mesure de nos 
tempéraments. Hommes des zones moyennes et 
modérées, nous profitons bien mieux de celles-ci 
que de leurs analogues, de leurs brûlantes sœurs. 
La médecine vioJente, issue des temps atroces, 



188 ZOKE'S DE PAIX. — LES PRAIRIES. 

de l'âge militaire où la chirurgie était tout, la mé- 
decine à mort qui va par coups d'Etat, a dû les 
préférer comme énergies brutales, de force expé- 
ditive. Elles guérissent des noirs , des jaunes, 
des hommes de climats différents, de santé diffé- 
rente, des hommes de régime, d'habitudes oppo- 
sées, partant, des maladies tout autres. Qu'en con- 
clurai-je? que, si elles les sauvent, ici elles me 
tueront. Leur violence mêle garantit. 

La dangereuse Flore des tropiques y a forcé les 
doses, concentré dans l'atome un infini de force. 
L'effet est l'opposé de la vraie médecine, qui pré- 
tend faire durer les faibles. La nature tropicale, 
au contraire, les abrège, met sa joie, son triomphe 
à faire succéder vite les êtres aux êtres, à rendre 
plus rapide le passage incessant, la roue de la 
vie. 



Ma prairie, ce n'est point la pelouse uniforme, 
le gazon ras tondu du parc Anglais où la petite 
herbe, incessamment coupée et réprimée, n'aura 
jamais l'amour, jamais le court bonheur, l'instant 
qu'a l'éphémère. Refoulée tous les jours dans ses 



ZONES DE PAIX. — LES PRAIRIES. 189 

élans, elle reste si bas près de terre qu'elle n'a 
plus figure de plante ; elle n'est plus qu'un fil du 
grand tapis, une fine pointe qui tend vers la lu- 
mière. Impitoyablement la faux la décapite. Triste 
objet de pitié. Le regard s'en écarte; il se porte 
plutôt vers la prairie sauvage, libre, heureuse et 
comble de fleuri . C'est une petite mer ondoyante 
qui va et vient au flux et reflux de la brise. L'agri- 
culteur lui-même, qui n'y voit qu'une nourriture, 
la sert et attend son moment, l'heure où la plante, 
riche d'une double sève d'amour et de maternité 
naissante, livre à la fois l'arôme et la fécondité. 

On plonge jusqu'au genou dans les prés, dans 
les herbes fleuries des premières pentes. Les gra- 
minées à fleurs légères, les mélilôts dorés, les 
trèfles rouges, les minimes géraniums violets, 
l'orobe aux grappes de sang, jouent l'arbuste, si- 
mulent en miniature la forêt vierge, et, luttant 
sous vos pas, dégagent une aimable senteur. Ces 
fleurs, dont le feuillage semble souvent ailé, sont 
les altières, les dominantes, les dames de la prai- 
rie. Aux haies, la pervenche rouge l'entoure mo- 
destement et lui fait sa guirlande. Aux sentiers où 
l'eau printanière abonde, fait de petits torrents, 
se plaît le grand myosotis. Dans l'ombre moins 
humide, fleurit la véronique dont le regard d'azur 
fascine, malgré son innocence, de sa limpidité, 

11. 



190 ZONES DE PAIX. — LES PRAIRIES. 

de son intensité, semble une âme qui parle à 
Fâme. 



Comment, ayant chez nous tant de fleurs déli- 
cates, en rapport avec nous, et fines interprètes de 
la nature Européenne, cherchons-nous par toute 
la terre la décoration de nos jardins? 

Un fait immense au dernier demi-siècle a changé 
noire Europe, l'invasion subite, aveugle et effrénée 
de toutes les flores étrangères. L'acacia vint avant 
ma naissance.* Enfant, je vis entrer dans un temps 
déplorable le triste hortensia. Jeune, le vulgaire 
dahlia. Homme, le fuchsia et tout à la fois cent 
mille plantes. Beaucoup sont déjà dégénérées. 
Telles, exquises chez elles, ici vivant d'engrais, 
devenues grosses et grasses, sont maintenant tout 
ornementales, fleurs grossières de décoration. A 
la vraie Flore française, un peu pauvre, il est 
vrai, mais charmante, exquise, épouse légitime 
de notre esprit national, ont succédé ces concu- 
bines, que la culture pousse à grossir, à prendre 
les voyantes couleurs qu'aime la barbarie de ce 
temps. Nos énormes parterres, chargés et surchar- 



ZONES DE PAIX. — LES PRAIRIES. 191 

gés, font penser à ces châles, si lourds, si colo- 
rés, qui ont tué le vrai cachemire, abruti les arts 
d'Orient. 

Les saisons manquent leur effet, leur poésie na- 
tive et profonde, étant troublées par les appari- 
tions imprévues des fleurs étrangères, qui souvent 
viennent à contre-temps, ne savent pas les heures 
de notre année, qui, par exemple, rient dans nos 
mélancolies d'automne. Moment pâle et touchant; 
la flore des antipodes croit que c'est le printemps, 
et nous fait au travers tout son tapage de couleurs» 

L'œil s'habitue pourtant à leur bizarre concert, , 
comme l'oreille s'est endurcie aux instruments de 
cuivre. Des sens grossiers nous font aussi l'âme 
grossière, pour le plaisir quelconque, sans goût, 
sans souvenir. 

Si Rousseau eût été comme nous blasé de ces 
flores étrangères, il n'eût pas dit trente ans après : 
« Ah ! je reconnais la pervenche ! » 

Un temps plus artiste viendra où ces intrusions 
n'auront plus lieu, comme aujourd'hui, brusque- 
ment et étourdiment. On n'admettra plus une 
plante sans connaître ses amitiés, les plantes sœurs 
qui l'entourent, qui lui font compagnie, et même 
(autant qu'on peut) toutes les grandes harmonies 
locales où elle est encadrée. La plus belle, hors de 
là, peut être ridicule. L'acacia, arbre charmant, 



192 ZONES DE PAIX. — LES PRAIRIES. 

de son port exotique, de son léger feuillage, dans 
la gravité imposante de nos arbres du Nord, fait 
sou vent le plus pauvre effet. 

Une chose grave, en France, c'est la destitution 
du chêne. Qui peut voir sans douleur dans la forêt 
de Fontainebleau les arbres utilitaires le rempla- 
cer? Le maigre pin sans ombre, et sans herbes 
dessous, parant l'hiver d'un faux printemps, est 
un bien triste successeur pour les ombrages sé- 
culaires de ce roi des forêts qui a connu, abrité 
nos aïeux. 

Qu'ils étaient dignes et graves, les clans origi- 
naires de nos arbres et plantes des Gaules ! c'étaient 
des parentés, c'étaient des amitiés. Parents entre 
eux, ils l'étaient avec nous. Ils connaissaient et di- 
saient nos pensées, nous parlaient selon nos be- 
soins. Qu'aux jours d'épreuves, on allât voir les 
chênes, ils vous enseignaient l'énergie. Avec leur 
rudesse apparente, ils n'accueillaient pas moins le 
deuil. L'affligé les voyait, non sans consolation, 
dans l'étreinte du lierre, dans l'amitié du houx aux 
cent pointes piquantes, mais si beau en revanche 
par le sombre éclat de ses feuilles, par la pourpre 
superbe dont ses baies s'ornent pour l'hiver. 
Nobles enseignements des royautés de la douleur, 
des beautés, graves et fortes, d'une âme qui com- 
bat et domine le sort. 



FORETS — L'ARBRE DE VIE — LE RAMEAU D'OR 



FORÊTS — L'ARBRE DE VIE - LE RAMEAU - D'OR 



L'arbre gémit, soupire, pleure d'une voix hu- 
maine. Vers 1840, nos Français d'Algérie qui en 
coupaient plusieurs, en furent émus, presque 
effrayés. Des arbres, mêmes intacts, gémissent et 
se lamentent. On croit que c'est le vent, mais 
c'est souvent aussi leur circulation intérieure, 
moins égale qu'on ne croit, les troubles de leur 
sève, les rêves de l'âme végétale. 

L'antiquité n'avait jamais douté que l'arbre n'eût 
une âme, — confuse, obscure, peut-être, — mais 
une âme aussi bien que tout être animé. L'huma- 
nité crut cela dix mille ans, avant les âges sco- 



196 FORÊTS. — L'ARBRE DE VIE. 

lastiques qui ont pétrifié la Nature. Cette idée 
orgueilleuse de croire que l'homme seul sent et 
pense, que tant d'êtres ne sont que des choses, est 
un paradoxe moderne du moyen âge. La science 
aujourd'hui nous enseigne tout le contraire et se 
rapproche fort des croyances antiques. Tout être, 
nous dit-elle, le moins avancé même, a en lui le 
travail, l'effort, un certain sens d'assurer, aug- 
menter sa vie, le choix (mot de Darwin), l'usage 
quelquefois très-habile des moyens qui mènent à 
ce but. Chacun a son art personnel pour être et 
croître, et se créer sans cesse. 



Dans les villes et dans les écoles, l'esprit subtil 
et vain peut rire de Yâme de l'arbre. On n'en rit 
pas dans le désert, dans les climats cruels du 
nord ou du midi, où l'arbre est un sauveur. On y 
sent bien le frère de l'homme. 

Le Scandinave croyait que l'homme primitif 
avait été un arbre, qui fit la vie universelle, la 
puisa dans le ciel, dans la terre et la nuit. 

Ce culte a-t-il cessé? Jamais entièrement. Un 
voyageur récent l'a trouvé au Caucase, Chardin en 



LE RAMEAU D'OR. 197 

Perse. A Ispahan, naguère, on honorait un pla- 
tane; on le chargeait de dons, tout comme on 
voit dans Hérodote Xerxès orner, parer son pla- 
tane de l'Asie Mineure. 

Un arbre, dans les steppes, dans leur infini 
monotone, oh! un arbre, c'est un ami! Sur 
les bords de la Caspienne, pendant 300, 400 
lieues, on ne voit rien, on ne rencontre rien 
qu'à mi-chemin un arbre isolé et unique. C'est 
l'amour, c'est le culte de tout homme qui passe. 
Chacun lui offre quelque chose, et le Tartare 
lui-même (au défaut d'autre don) s'arrachera un 
peu de barbe ou de cheveu (voy. le bel et curieux 
Atlas de M. B. Zaleski), 



Toute idée se juge à ses fruits. L'erreur ne crée 
jamais. L'idée qui crée un monde, sans nul doute, 
c'est la vérité. Cette touchante idée de la fraternité 
de l'arbre, infiniment féconde, a créé, enrichi, 
doté le monde antique. Elle seule lui donna 
l'étonnante puissance agricole qui l'a fait et refait, 
qui, à travers les guerres et malheurs de tout 
genre, fut constamment sa renaissance. 



198 FORÊTS. — L'ARBRE DE VIE. 

L'enfant parle en légendes. Dans ce monde 
encore jeune, deux superbes légendes ensei- 
gnaient que l'arbre est une âme : 

L' arbre de vie (c'est l'idée de la Perse), une âme 
bienfaisante et féconde, qui fait les riches sour- 
ces, les quatre fleuves vers les quatre côtés du 
monde. 

Et Y arbre de douleurs (c'est l'idée égyptienne, 
syrienne), une âme prisonnière, vulnérable, 
souffrante, enterrée sous l'écorce. 

Les deux croyances avaient le même effet, un 
grand respect de l'arbre, un soin religieux de sa 
conservation, un sentiment très-tendre. L'arbre 
l'a reconnu. Il a réellement créé, multiplié les 
sources, rafraîchi, enrichi la terre. 



L'idée persane, vraie, autant que sublime, est 
celle-ci, que le cyprès, l'arbre pyramidal dont la 
pointe imite une flamme, est un médiateur pour 
la terre et le ciel. Il est incontestable qu'il attire 
et recueille les rosées, les vapeurs trop rares de 
ces climats. Les arbres à larges feuilles (le pla- 
tane par exemple, honoré aussi en Asie) s'en pé- 



LE RAMEAU D'OR. 199 

nètre profondément. L'un prend la nue au ciel, 
et l'autre la donne à la terre. On est sûr que près 
d'eux le trésor désiré, imploré, tant cherché, l'eau 
va sourdre, faibie d'abord, en imperceptible ruis- 
seau. Mais attendez. Des arbres qui sont proches, 
un autre filet va venir au secours du premier. 
D'autres plus tard. De cent cours d'eau se forme 
comme un réseau d'irrigation qui fait la vie de la 
contrée. 

Quand on lisait c(ans Hérodote que la Perse avait 
eu quarante mille canaux souterrains, on s'éton- 
nait et l'on doutait. Lord Maîcolm, vers 1800, en 
a trouvé bien plus. Douze mille dans une seule 
province ont laissé trace, et témoignent encore 
de la richesse merveilleuse de ce jardin de l'Orient 
(voy. ma Bible de V humanité). 



L'idée égyptienne est forte et saisissante. 
L'homme, dans ses misères, ses travaux excessifs, 
rentrant chez lui, contait tout à son arbre, « lui 
remettait son cœur » dans la fleur ou le tronc. 
Pourquoi la mimosa discrète se ferme-t-elle si 
bien le soir? C'est pour garder le cœur de l'homme. 



200 FORÊ r S. — L'ARBRE DE VIE. 

Dieu! si on îe coupait cet arbre méchamment, 
que deviendrait le cœur? Aussi il ne confie qu'à 
sa bien-aimée femme dans quel arbre il Fa mis. 
L'arbre gardant ce cœur, après lui, est pour elle 
son amour, son dieu même, un dieu mort et vi- 
vant. Souvent la femme a vu à travers ses pleurs, 
qu'il pleurait. 

Rien de plus pathétique qu'Isis retrouvant son 
époux dans un arbre devenu colonne d'un palais 
de Syrie. Nulle histoire plus touchante que celle 
de l'innocent Satou, faussement accusé, enfermé 
sous l'écorce du perséa-laurus par sa méchante 
épouse, enfin glorifié, devenu Pharaon, et, pour 
toute vengeance, la mettant au trône avec lui. 

Les captivités, les commerces d'esclaves et les 
enlèvements d'enfants donnèrent lieu à des my- 
thes, des légendes navrantes. Adonis mutilé, 
immolé barbarement, survit dans un pin de 
Byblos. Il y pleure éternellement. En Phrygie, 
c'est Athis, tendre et charmant enfant, que l'on 
entend gémir dans l'amandier en fleur. Par bon- 
heur, l'arbre s'ouvre et on le voit sortir. Quelle 
joie! La femme, hors d'elle-même, était noyée de 
pleurs, la foule en délirait. On peut juger si l'ar- 
bre, avec de telles légendes était aimé, soigné, 
caressé dans l'Asie. 



LE RAMEAU D'OR, 201 

Les chênes de Dodone vivent et parlent encore. 
Mais déjà chez les Grecs faiblit cette religion. Ils 
rient de voir Xerxès amoureux d'un platane. 
Malgré leurs jolis mythes de Daphné et de Cy- 
paris, ils honorèrent peu l'arbre et le ménagèrent 
peu. Leurs sources d'autant diminuèrent. La terre 
fut moins fertile. Puis, les Chrétiens, les Musul- 
mans viennent avec un dédain profond de la na- 
ture. L'arbre meurt. L'eau tarit. La Méditerra- 
née, sur ses rivages arides, ne montre plus qu'un 
désert chauve. 

Le point milieu du temps, qui clôt l'antiquité, 
ouvre le moyen âge, point vraiment touchant, c'est 
Virgile. Chez lui, la forêt est rêveuse, mélancoli- 
que, pleine de songes. Elle semble parente de la 
forêt celtique. Le gui de l'immortalité qui est clans 
celle-ci coupé par nos sibylles, en son reflet doré, 
rappelle le rameau d'or virgilien. 

Que fait-il ce rameau? il évoque la vie. Il vaut 
le caducée, qui conduisait les morts. Il ramène 
l'âme disparue, l'oblige de se rendre à nos re- 
grets, d'apparaître (du moins en songe), d'écou- 
ter nos soupirs, nos prières, et de nous répondre, 
de pleurer encore avec nous. 

Miracle attendrissant! Mais, s'il est si puissant, 
qu'il lui est plus facile d'arrêter ici-bas l'âme ai- 
lée qui s'envole, qui va nous échapper, qu'en vain 



202 FORÊTS. — L'ARBRE DE VIE. 

nos bras retiennent. Dans les douleurs muettes, 
dans les noires prévoyances, qu'on cache à l'être 
aimé, qui n'a de tout son cœur fait le vœu de 
Virgile : « Oh I si, dans la forêt, je te trouvais, ra- 
meau ! » 



Vaste forêt! mer de feuilles et de songes... 
Que de temps j'y errai ! Où passa ma jeunesse, si- 
non dans la recherche sombre jusqu'au jour où 
je vis, je pris ce rameau d'or, dont j'évoquai les 
nations. 

C'est le prix de ma vie d'avoir ressuscité tant 
d'hommes oubliés, méconnus, d'avoir été pour 
eux l'instrument de justice et le réparateur du 
sort. Cette idée me revient aux tristes heures de 
nuit et fortifie mon cœur. Mais le don d'évoquer 
le monde évanoui, l'ai-je obtenu pour rien? Com- 
ment l'ai-je atteint, ce rameau? En aimant trop la 
Mort. Jeune, j'ai habité les sépulcres. Je ne me 
lassai pas d'en réveiller l'esprit. 

Et le temps est venu où la Mort me plaît moins, 
où je lui dis : « Attends ! » 

Parlé -je ainsi pour moi? — Oui pour moi. 
J'aime encore. 



LE RAMEAU D'OR. 205 

Pourtant j'ai fait beaucoup. Comme œuvres et 
labeurs, j'ai dépassé trois vies. J'accepterais le 
sort, si parmi ces pensées une autre ne venait, 
une autre inquiétude au point si vulnérable où 
bat, vibre mon cœur. 

Grande forêt où j'ai trouvé jadis ce fier rameau 
qui refaisait des mondes, ne me direz- vous pas où 
vous gardez pour moi la petite herbe du salut? 

Vous avez, je le sais, le secret de la vie. Vous la 
donnez à tous. Vos innombrables feuilles, d'une 
invincible aspiration, fixant les eaux flottantes, 
les versent à nos champs, alimentent le monde. 
L'arbre noir que Ton croit funèbre, tout au con- 
traire, avec ses fines pointes, attire la nue vivante, 
électrique, la joie de la terre. Forts de puissante 
sève qui vous refait sans cesse, de cet or résineux 
qui conserve et guérit, vous voyez passer l'homme, 
et vous durez mille ans. Tel peut vivre cent siècles. 
Plus ferme et plus durable que tous les porphyres 
de l'Egypte, il vit le premier Pharaon, il entendit 
chanter le premier chant du Rig-Veda. 

Vieux pontifes, puissants médecins, dites-moi, 
je vous prie, le mystère d'immortalité. Une initia- 
tion tout entière est en vous, dans les forêts de la 
montagne. On monte, et à chaque gradin, on laisse 
quelque chose de ses misères d'en bas. 



ni 



L'AMPHITHÉÂTRE DES FORÊTS 



III 



L'AMPHITHEATRE DES FORETS 



L'amphithéâtre des montagnes, à son premier 
gradin a les grands châtaigniers. Ils font à la forêt 
une entrée vénérable. 

Ce sont des patriarches, dans un grand esprit 
de famille. Moins ambitieux que fécond, s'il ne 
porte pas haut la tête , l'arbre central , fort 
large, rejette de toutes parts cinq ou six châtai- 
gniers. Postérité heureuse qui le rassure sur les 
blessures, les pertes qu'il subit. Toute creuse 
qu'elle peut être, cette tige originaire verdoie, 
joyeuse de se voir ces enfants. Ceux-ci lui tien- 
nent fort, si fort que souvent ils se soudent, restent 



208 L'AMPHITHÉÂTRE DES FORÊTS. 

mêlés avec elle et entre eux. Il en résulte un être 
étrange, parfois prodigieux, que vous trouvez un 
monstre. Et point du tout, c'est excès de nature, 
de mutuel attachement. Les jeunes n'ont pas pu 
s'arracher de la bonne mère qui longtemps s'é- 
puisa pour eux. 



Le châtaignier veut de l'air, de l'espace. Il se 
plaît dans les éclaircies. Ses feuilles, si vertes de 
vie, étendues comme une main, sont de forme 
(ce semble) parlante. Ces belles mains, autant 
qu'elles peuvent, cherchent la lumière, s'y étalent, 
s'en imbibent avidement. Mais, quoique superpo- 
sées dans l'abondant feuillage, elles s'arrangent 
pour ne pas trop se nuire entre elles, ne pas se 
faire ombre, se voler le soleil. Il chérit le granit, 
le sable des grès dont il sent aux racines le chaud 
rayonnement. Il ne craint pas la lave. Il la prend 
tiède encore, plonge en ses noires entrailles. De 
ses scories luisantes, il se fait autour un foyer qui 
lui réverbère la chaleur. Sur nos volcans éteints 
d'Auvergne, il se loge au cratère et jusqu'en leur 
bouche béante, la pare de sa verte jeunesse. 



L'AMPHITHÉÂTRE DES FORÊTS. 209 

Il aime les volcans, iî aime les ruines. Près de 
Chiavenna, au fond de sa chaude vallée, un bois de 
châtaigniers s'est emparé de l'effroyable éboule- 
ment du Monte Gonto. Sur les 60 pieds de débris 
qui couvrent aujourd'hui le village de Pleurs, 
ils se sont établis, verdoient. 



La vraie foret touffue ne commence vraiment 
que plus haut par le hêtre. Si son feuillage épais 
fait de trop fortes ombres, en revanche, il est gai, 
riant, dit qu'on peut se fier, pénétrer sous ses 
voûtes, monter avec lui les grands monts. On le 
trouve partout, de l'Apennin à la Norwège. Ce fagus 
de Virgile, qui ombragea Tityre, vous le retrouvez 
dans le Nord; il n'est nulle part plus grand, plus 
gai, qu'aux brumeuses îles du Danemark, au pays 
d'Hamlet. C'est l'enfant de l'Europe, le mieux 
équilibré des arbres. Il accepte tous nos climats. 

Fournissant tant de feuilles, il est bien forcé 
d'être avide. De tous côtés il cherche, étendant 
ses racines en quête de nourriture. Et pourtant il 
n'est pas trop ^tyran pour les autres arbres. Il 
souffre le frêne aux torrents, dont la vapeur 

12. 



2!0 L'AMPHITHÉÂTRE DES FORÊTS. 

nourrit aussi son autre frère, le beau tilleul. Dans 
le sable, c'est le bouleau, le tremble, toujours en 
mouvement, dont le pâle feuillage nuance de sa 
mélancolie l'uniforme gaieté du hêtre. 

Il sourit aux forêts. Il sourit au foyer ; il y 
flambe et pétille, il y fait la braise cerise. C'est du 
hêtre que vient l'orgueil du paysan, sa rustique 
chaussure, ses sabots magnifiques, sujet inspi- 
rateur d'un des plus beaux chants du Midi. 

Le hêtre a contre lui sa richesse de feuilles. Si 
ombreux, il exclut le jour et ne pare point la 
terre. Sous lui, peu de plantes, de fleurs. La 
fougère, la blanche spirée, presque seules, se ré- 
signent à cette humidité. Il en souffre lui-même. 
Son ombre se fait ombre, dense, multipliée, ob- 
scurcie, cherchant incessamment le jour. Au con- 
tourneraient de ses branches, on voit bien leur 
effort vers l'air et la lumière. On voit qu'il veut, 
aspire. Son allure semblerait celle d'une personne 
en mouvement. 

C'est ce qui fait sans doute que, sensible et pre- 
nable au froid, il se hasarde cependant, monte, 
afin de respirer mieux. De là mainte et mainte 
aventure. L'austère et fière montagne, en ses ca- 
prices de rigueur, réprime les audaces du hêtre 
qui se permet d'aller trop haut. Quoiqu'il attende 
en mai pour hasarder sa feuille, il a souvent de 



L'AMPHITHÉÂTRE DES FORÊTS. 211 

rudes coups. La nuit du 24 mai 1867 fut terrible 
dans toutes les Alpes. Le 23, la tempête éclata au 
lac de Genève. La gelée vint la nuit et par-dessus, un 
brusque soleil. Les arbres au moment délicat où 
fermente la sève, ne s'attendaient à rien. Le noyer 
fut rôti, devint un spectre noir. Le hêtre fut roussi, 
prit son habit d'automne, très-splendide, il est 
vrai, qui rougit la montagne des belles teintes 
ardentes qu'adorent les coloristes. 

Mais d'avoir été pris au plein cours de sa sève, 
brusquement arrêté au moment de l'amour, cela 
lui était dur. Il songeait, paraissait trouver l'été 
bien long jusqu'à son réveil d'août. Et même en 
août qu'a-t-il? la fleur? non ; l'amour? non, mais 
la consolation de quelques feuilles, d'être assuré 
de vivre encore. 

Plus bas le châtaignier, plus haut les résineux 
ont des chances meilleures, une espèce d'immor- 
talité. Le châtaignier qui se refait sans cesse et 
tout autour par ses enfants, qui subsiste mêlé avec 
eux dans leur jeune vie, n'a aucune raison de mou- 
rir. Les sapins et les pins, contre le froid, le vent et 
ses insultes, ont la garantie de leur résine qui les 
garde, les tient fermés. Leur vie économique dure 
indéfiniment, s'épanchant peu, ne donnant guère 
en feuilles (le sapin les garde dix ans). Le hêtre est 
très-prodigue. Jetant chaque printemps un océan 



212 L'AMPHITHÉÂTRE DES FORÊTS. 

de feuilles, il verse la vie sans compter. Aux mal- 
heurs, aux blessures, il n'oppose que cette vie, 
forte dans son écorce, qui guérit aisément ; jeune 
toujours et gaie contre le sort. 



La forte vie de la montagne, sa robuste exis- 
tence en ses larges ceintures, tient à l'amitié de 
deux arbres fort différents, mais sociables, le hêtre 
vert, le noir sapin. Le hêtre rit, le sapin pleure, 
n'importe. Ils vont ensemble dans les mêmes hau- 
teurs. Parfois on les trouve mêlés, mais plus sou- 
vent voisins. Ils se partagent le domaine. Le hêtre 
est au flanc du midi, le sapin vers le nord, aux 
pentes sans soleil, plongeant jusqu'en la vallée 
basse, humide, lugubre de brouillards. 

C'est le grand sapin blanc (abies pectinata), 
géant de double deuil, blanc en dedans, noir en 
dehors. Ses longues et fortes branches sur leurs 
longs peignes sombres, portent la neige, et si le 
poids les plie, les fait gémir dans sa noble dou- 
leur, il n'en est que plus solennel. 

Est-ce un fantôme immense ? on le croirait à 
certaine heure. Parfois hérissé de cristaux, il 



L'AMPHITHÉÂTRE DES FORÊTS. 213 

semble un oiseau redoutable qui ouvre de mena- 
çantes ailes. Aux contrées du Midi, on le trouve 
funèbre. Mais dans le Nord, on l'aime. Des bords 
de la Baltique, des sables de la Prusse aux déserts 
sibériques, il est l'abri puissant et la consolation. 
Baissant ses branches jusqu'à terre, mystérieux 
dans sa nuit protectrice, il est réellement la mai- 
son vénérable de bien des existences qui ne dure- 
raient pas sous le ciel. En ces climats sévères com- 
bien mourraient sans lui! Muet comme la tombe, 
uniforme, infini, se ressemblant toujours, il cache 
d'autant mieux le misérable errant. Sûr entre ses 
bras noirs, ainsi que l'écureuil, l'homme ira 
700 lieues de sapin en sapin. Celui-ci, qui re- 
garde au sud et y tourne ses branches, guide le 
fugitif et lui sert de boussole. Que de fois il cou- 
vrit, conduisit, sauva l'exilé! 



Ici, c'est le sauveur, le vrai gardien de la mon- 
tagne. Ces deux grands travailleurs, le sapin et le 
hêtre, à eux deux la protègent. Ils y font la grande 
œuvre, le vrai métier de la forêt. 

Il faut songer qu'au haut, sur des plateaux 



214 L'AMPHITHÉÂTRE DES FORÊTS. 

étroits, la forêt sera peu de chose, mais qu'ici où 
nous sommes, à la base et à la ceinture, elle est 
encore immense, et son travail prodigieux. 

Travail double. Elle reçoit, elle arrête et divise 
tous les ravinages d'en haut qui dépouilleraient la 
montagne. 

D'autre part, la forêt répare incessamment ses 
pertes, l'enrichit. Elle y entasse ses débris. Elle 
fixe des masses de substance flottante. Comme 
un puissant organe d'aspiration, elle prend au 
passage les brumes et les brouillards épais et 
tout ce qui navigue avec eux dans cette épaisseur. 
Elle appelle, commande ces passants aériens, les 
oblige à descendre. Là le sapin est admirable. Il 
attire la nue de ses pointes. Le hêtre la boit de ses 
feuilles. Speciacle magnifique, pour peu que, dans 
la brume, le soleil introduise un oblique rayon. 
On dirait que la forêt fume. Et réellement elle 
respire. 



Sous ces sapins, qu'il fait bon de marcher! 
Nette en tout temps, libre d'obstacle, la terre 
donne une noble idée de pureté. Quoi de plus 



L'AMPHITHÉÂTRE DES FORÊTS. 215 

pur que l'air, en ces odeurs salubres! Quel grand 
apaisement vous sentez peu à peu ! N'en soyons 
pas surpris. Ces arbres respectables aux premiers 
temps du globe , soutirèrent de leurs pointes 
l'excès de l'électricité qui faisait du monde un 
orage. C'est ce qu'ils font encore. Nos orages in- 
térieurs se calment au milieu d'eux, nos agitations 
vaines. Si la forêt est sombre, si comme, on a trop 
dit, « les songes légers volent, posent sous chaque 
feuille, » les lourds rêves d'en bas en sont absents 
du moins, les sinistres fantômes qu'élevaient les 
vapeurs. La vie, en montant, plus légère, a moins 
d'illusions. La nuit même est claire et limpide. 
A travers l'arbre noir elle montre l'étoile scintil- 
lante, les astres souriants, la divine lumière et la 
réalité. 



Je ne sais quelle gaieté d'énergie nous saisit 
dans ces régions supérieures. Le grand sapin mé- 
lancolique nous quitte. 11 fait trop froid. Ses longs 
bras sont trop grands pour les agitations d'en 
haut. Il nous faudrait ici un arbre plus robuste, à 
bras courts, qui n'eût pas à porter tant de neiges. 
Un arbre courageux, montagnard, gorgé de ré- 



216 L'AMPHITHÉÂTRE DES FORÊTS. 

sine, qui en fût tout entier pénétré et gardé. Il 
faut le picéa, ce dur lutteur des Alpes, qui s'a- 
charne et les suit jusqu'aux pentes improbables, et 
s'accroche dans les précipices. Il ne craint que la 
brume, l'humidité d'en bas. Il affronte le froid, 
mais cherche le ciel pur. Il boit avidement le soleil 
par ses quatre rangs de stomates. En montant, il 
n'a plus les fortes nourritures d'en bas, l'excita» 
tion de la vie fermentée. Il en a une autre, plus 
haute, celle de l'air et de la lumière, parfois l'ap- 
pel du fœhn, l'électricité des orages. 

Le picéa n'a plus les grandes ailes du sapin 
blanc. Il sacrifie les branches, et s'enrichit en 
feuilles. Il en met tout autour du rameau qui 
dardent et aspirent de tous côtés, qui l'alimentent, 
le fortifient. Tout son souci, c'est de se dresser en 
colonne, d'être un puissant mât de navire, qui 
brave aujourd'hui la tempête de la montagne, et 
demain l'Océan. 



Ces vaillants arbres ne font nul frais pour eux. 
Point de luxe. Nul ornement. Ils ont bien autre 
chose à faire aux pentes dangereuses où ils montent 



L'AMPHITHÉÂTRE DES FORÊTS. 217 

à l'assaut. Vent glacé, rocher nu. Ils montent, ils 
étendent, ils attachent, comme ils peuvent, leurs 
maigres racines et tiennent à peine au sol. C'est en 
se pressant, en serrant leurs rangs, leurs légions, 
qu'ils se soutiennent entre eux et soutiennent aussi 
la montagne. 

Dans ses crises qui sont les dégels, sans eux elle 
serait perdue. Elle éclate, se fend. Là des eaux fu- 
rieuses, profitant de ces fentes et les agrandissant, 
ruinant, démolissant, vont tout lancer dans la 
vallée. Eux seuls arrêtent tout. On la croirait en- 
tendre qui crie : « Mes enfants, tenez bon. » 

Mais voici que d'en haut un monstre d'avalanche, 
neige et glace, rochers pêle-mêle, d'un coup terrible 
part, bondit de pointe en pointe. Malheur aux pi- 
céas! C'est sur eux que d'abord passe l'épouvan- 
table tempête. Ils crient, craquent... Un moment 
abîmés, ils ont disparu. Dans quel état, grand 
Dieu ! on les revoit après? Roulés, racines en hauf, 
misérablement fracassés ! Lamentable ruine ! . . . Ce- 
pendant de leurs pointes ils ont rompu le coup. 
On l'a vu récemment dans les Pyrénées, près Ba- 
règes. C'était plus que la neige, c'était un roule- 
ment de glaces qui rasaient, tranchaient tout... Ils 
avaient tous péri, mais sauvé la vallée. 



lo 



218 L'AMPHITHÉÂTRE DES FORÊTS. 

Les résineux sont plus qu'un genre, une famille. 
Ils sont un monde végétal dont les formes diverses 
racontent tous les âges qui nous ont précédés. 
Nés du temps des fougères, des cicadées, des 
prêles, ils les imitent toujours par des espèces 
spéciales. Par exemple, leur éphedra continue 
d'imiler la prêle, se prolonge par emboîtement, 
pour feuille a des écailles. Les géants résineux, 
araucaria, séquoia, étonnent encore la terre de ce 
qu'elle fut autrefois en ses puissances de jeunesse, 
où ses arbres étaient des montagnes. Les séquoia 
de la Californie, énormes, et hauts de 500 pieds, 
sont, dit Douglas, d'une beauté terrible. Aux 
sources de Sant Antonio, aux flancs de la Sierra 
Nevada, on trouve une centaine de ces colosses 
antiques. Un d'eux, que Ton coupa, accusait trois 
mille ans (Carrière). 

Ils furent de tous les âges, sont de tous les cli- 
mats. Ils acceptent les températures et les lu- 
mières les plus diverses. Aux cèdres le Liban, 
aux pins et aux cyprès l'Orient lumineux. Aux sa- 
pins la Norwége et les ombres du Nord. 

Dans l'hémisplièue austral, la vie des résineux, 
concentrés dans les doux climats, diffère infini- 
ment. Dispensés de porter les neiges, de recevoir 
les coups de la tourmente, ils respirent plus à 
l'aise. L'araucaria du Brésil, du Chili, ont la feuille 



rL'AMPIÎITIiÉATRE DES FORÊTS. 2S9 

de notre petit houx. Le damara d'Amboine, de la 
Nouvelle-Zélande, tous, fumants d'eaux chaudes, 
peuvent bien élargir leurs poumons. Ils quittent 
l'aiguille mince des conifères, amplifient leur 
feuillage, s'épanchent en toute liberté. 

Nos résineux du Nord sont de vrais stoïciens. 
Ils traversent les plus dures épreuves par la con- 
centration, la sobriété héroïque. Ils ont vaincu par 
là et les lieux et les temps. Utiles et bienfaisants, 
servant beaucoup le monde, ne lui demandant 
presque rien. 



On ne peut.se défendre d'un mouvement de re- 
connaissance, d'un respect religieux, quand se 
promenant seul aux hauts pâturages de Suisse, 
on rencontre quelqu'un des sapins vénérables que 
depuis des siècles on conserve pour servir d'abri 
aux troupeaux. On sent là le grand rôle de l'arbre. 
On le sent comme ami et protecteur de toute vie. 
Ils le savent bien tous; chèvres, moutons, brebis 
et vaches paresseuses, d'eux-mêmes ils y vont re- 
poser, connaissent parfaitement leur gogant (ces 
arbres protecteurs ont ce nom au pays de Yaud)» 



220 L'AMPHITHÉÂTRE DES FORÊTS. 

Ils s'établissent là l'été et sont chez eux. L'eau n'est 
pas loin, murmure. Aux différents étages du grand 
arbre, bruil, fourmille un monde d'écureuils, 
d'insectes et d'oiseaux. Autour de lui, à bien peu 
de dislance, au soleil et gardées du vent, fleurissent 
maintes plantes charmantes, exclues des champs, 
et que le laboureur appelle durement mauvaises 
herbes. Lui, il ne proscrit rien. Il est le père de 
tous, et comme un bon génie de la contrée. 






IV 



LES REVES DE MONTAGNE ET DE FLEURS 



î.V 



LES RÊVES DE MONTAGNE ET DE FLEURS 



« Bien avant d'avoir vu les Alpes, leurs fleurs 
des hauts sommets, leur Flore délicate et su- 
blime, m'avaient flotté devant l'esprit. Ces filles 
de la lumière ne descendent point en pbine, ou, 
si elles descendent, elles meurent. Monter à elles, 
et les voir dans leurs mystérieuses retraites, ce 
fut chez moi, de bonne heure, un vif et secret 
désir. 

« Toutes, nous aimons les fleurs, leurs couleurs 
et leurs parfums. Moi, j'aurais voulu davantage, 
entrer en société avec elles, savoir un peu de leurs 



224 LES RÊVES DE MONTAGNE ET DE FLEURS. 

pensées. Dans le jardin de mon père, à mes 
rares récréations, enfant je causais avec elles. 
Elles me semblaient des camarades plus jeunes, 
de petites demoiselles. Je leur racontais à voix 
basse mes affaires, mes grands chagrins. Elles 
écoutaient assez bien; mais modestes, réservées, 
elles parlaient peu en retour. N'importe, je leur 
étais fidèle. Les longs dimanches surtout, quand 
ma mère était à la ville, nous étions plus libres 
ensemble. J'avais le loisir d'observer leur vie, 
leur langage muet, d'entrer dans leur caractère. 
L'une était plus matinale. L'autre, lente et pa- 
resseuse. Telle, un jour, était malade; j'appor- 
tais pour la consoler de l'eau ou la meilleure 
terre, et je lui disais : « Qu'as-tu 1 ? » 

« Plus tard, lorsque, mariée, j'eus mon petit 
jardin à moi, le parfait repos du foyer, le loisir 
des longues heures (aux absences de mon mari), 
mes plantes, soignées par moi, par nul autre, en 
dirent un peu plus. Elles m'apprirent ce qu'elles 
aimaient et ce qui leur déplaisait, leur santé, leurs 
défaillances, un mot de leur amour môme. Vrai- 
ment, elles pouvaient tout me dire. Je n'en aur'ais 
pas abusé. Leur tendre discrétion, d'autre part, 
m'était assurée. J'aurais pu leur confier mes 

1 Mémoires d'une enfant, 18G7. 



LES RÊVES DE MONTAGNE ET DE FLEURS. 225 

rêves, si, dans cette solitude de travail et d'inno- 
cence, j'avais eu le temps de rêver. Quel confes- 
seur plus naturel? et, je crois, de bon conseil. Si 
pures et si poétiques, elles ne sont nullement ro- 
manesques, mais d'un positif admirable. Mes jours 
au reste, étaient remplis. J'étais occupée de l'ai- 
guille, du ménage, de mon mari (et surtout dans 
son absence). J'avais même peu le temps de lire. 

« J'avais tout à côté l'orage, le combat de l'his- 
toire humaine, ce grand travailleur si ardent. 
Mais, dans son extrême tendresse, il se gardait de 
me mêler à ces choses terribles et sombres. Il m'en 
épargnait le plus dur, ne m'en dit jamais que le 
grand. Grâce à ces ménagements, je restai moi, je 
restai jeune, continuant ma vie d'enfance avec ces 
petites vies qui sont la jeunesse même. Il y gagnait. 
Quelle que fût sa journée, il lui fallait bien le soir 
rentrer dans un monde plus doux, savoir quelle 
plante avait fleuri, voir nos animaux domestiques 
qui ne manquaient pas d'arriver. 

« Nous traversâmes ainsi l'épreuve de 51, 
aggravée de 93 dont il écrivait l'histoire. En 
exhumant tous ces morts, aurait-il vécu lui- 
même sans cette lutte tendre et timide de la Na- 
ture contre l'Histoire. Dans notre beau désert de 
Nantes, sans lui troubler son labeur, elle était là, 
l'enveloppait. En un certain jour des plus noirs, 

13. 



226 LES RÊVES DE MONTAGNE ET DE FLEURS. 

je me souviens que tout à coup une chose inatten- 
due apporta d'autres pensées. Celait une splen- 
dide fleur de nos grands magnolias, qui, descen- 
dant de son arbre, était venue dans le salon, 
triomphale, et s'était fait maîtresse de la maison. 
Malgré les portes fermées, jusqu'aux pièces les 
plus retirées, elle l'avait envahie de son odeur 
pénétrante, si fondante et si suave, enivrant l'air 
d'un puissant parfum d'amour et de vie. 



« De plus en plus mêlés de cœur, comment 
travailler à part? Notre union, dès le premier 
jour, ce semble, complète et profonde, se resser- 
rait cependant, devenait plus intime encore. J'a- 
vais gagné un peu de lui, je ne sais quoi de cette 
flamme qui fait ou refait la vie. La mienne était 
plus animée vers 56 et 57, dans ces années dont la 
chaleur (comme l'a dit notre maître Schacht) lit 
dix ans de fécondité. Moi qui n'avais point songé 
que je dusse écrire jamais, si faible et si maladive, 
voilà qu'un malin j'ai la plume. Voilà que j'écris 
pour lui. Simples notes et pur essai. Rien moins 
pourtant que mon âme, indistincte avec la Nature, 



LES RÊVES DE MONTAGNE ET DE FLEURS. 227 

mêlée aux fleurs, aux oiseaux, à toute chose in- 
nocente* Il fut tenté, me suivit. Nous ne nous 
quittions jamais. Nous fîmes ce beau voyage, — 
trop rapide et à tire-d'aile, — V Oiseau, l'Insecte, 
la Mer. — Cela a enlevé le monde,.. Oh! que je 
sais bien pourquoi ! 

« Mais je n'étais pas très-forte. Et toujours je 
retombais. Je ne pouvais croire à la vie. Je re- 
grettais seulement de ne pouvoir lui donner ce 
qui m'était le plus cher, ce qui m'avait toujours 
suivi, mes rêves sur l'âme des fleurs. Au prin- 
temps de 58, malade, j'essayai d'écrire quelque 
chose de la Mort des plantes, de leur fin si rési- 
gnée, qui, sans bruit, si doucement, les rend à la 
Mère commune. Dans l'été de 59, entre la mer et 
la Gironde, sur les landes embaumées, parmi les 
senteurs d'immortelles, j'aurais voulu essayer un 
fin sujet : la Flore des dunes. Charmant sujet qui, 
de tout temps, fut l'àme de la contrée.. Cette âme 
est toute en sa légende que je me faisais chanter. 
C'est la belle fille du roi qui tombe à la grande 
mer. Mais elle refleurit à la côte, et refleurira 
toujours dans le sauvage romarin, plein de par- 
fum, d'esprit amer, de tristesse et de regret. 

« Dans ce beau lieu solennel de l'entrée de la 
Gironde, que d'idées me venaient au cœur! Du 
moins, j'en réalisai une. Je donnai à mon mari 



228 LES RÊVES DE MONTAGNE ET DE FLEURS. 

(pour l'éducation de la Femme, qu'alors il allait 
publier) le Cycle annuel de la plante, la succession 
de ses formes dans le cadre de l'année. La plante 
est comme une épouse de l'homme qui le suit pas 
à pas. Fraîche au printemps, charme des yeux, 
elle le soutient l'été, elle est sa bonne nourrice; 
puis, fatigué à l'automne, elle le relève, lui verse 
la joie, le* repos, l'oubli. 

« Rien n'éveillait plus ma pensée que nos hivers 
à Hyères, où mon mari venait pour moi demander 
à la nature un sursis, un peu de vie. Sans bouger, 
je voyais là fleurir les cinq parties du monde. La 
diversité des climats disparaît. La géographie y 
est supprimée, démentie. Énorme Babel de fleurs, 
dont l'esprit est confondu. On dirait le point cen- 
tral d'où la Nature distribue les plantes à tou(e la 
terre. 

« L'Afrique y est représentée par des palmiers 
gigantesques, chargés de leurs régimes d'or. 
L'Australie, par l'eucalyptus, qui en huit ans n'a 
acquis guère moins de 100 pieds de haut. Mais 
l'Europe, le Nord même, n'y est pas moins triom- 
phant. Sur l'étroite place d'Hyères, le superbe 
palmier a l'air d'une herbe à côté de nos ormes, 
majestueux d'antiquité, si jeunes et si fins de 
feuillage, incomparables de grâce, de délicate 
austérité. 



LES RÊVES DE MONTAGNE ET DE FLEURS. 229 

« Cette fraîche image du Nord dans notre Afrique 
de Provence était bien puissante sur moi au mo- 
ment où tout à coup le feu prend sur ce beau ri- 
vage. C'est une merveilleuse féerie ; aux jardins, 
aux haies du chemin le plus sec, le plus pou- 
dreux, en une nuit, tout fleurit. C'est une vraie 
éruption et comme un volcan de fleurs. Oui, mais 
c'est trop fort pour moi. J'admire, je demande 



SUITE - LA SUISSE EN MAI 1867 



SUITE — LÀ SUISSE EN MAI 1867 



«Nous fuîmes et nous passâmes en Suisse. Nulle 
opposition plus forte. On croit avoir fait 500 
lieues. Nous ne l'avions jamais vue si tôt (vers la 
fin d'avril). Nous avions le rare avantage d'avoir 
l'année devant nous, d'assister à la complète évo- 
lution de la saison, toute plante arrivant à son 
heure dans cette procession magnifique qui se re- 
fait tous les ans. Elle se pressait fort peu de com- 
mencer. Le 1 er mai, ce doux moment, partout 
chanté, comme la fête de la vie, semblait sérieux, 
contenu, et j'allais dire raisonnable. 

« Les prudentes vignes de Genève et de Vaud 



234 SUITE. ~- LA SUISSE EN MAI 18C7. 

n'étaient pas sorties; elles craignaient des retours 
sévères. Sur l'azur fort, un peu dur, du beau lac, 
planait toujours dans toutes les pompes de l'hiver 
la superbe ligne des neiges. C'est ainsi qu'il faut 
voir les monts transfigurés de cent manières dans 
la lumière fantastique de leurs glaciers, de leurs 
cristaux, communiquant encore ensemble par les 
neiges non interrompues, vivant entre eux de leur 
grande vie solitaire, avant les foules vulgaires qui 
vont venir l'été. 

« Tout cela était si sage, si sérieux, que je me 
mis à l'unisson; j'éprouvai comme un grand calme. 
Sur ces coteaux nus encore, il semblait (après le 
tumulte du grand printemps de Provence ) que je 
n'entendisse aucun bruit. 



« Malgré des retours de froid, en mai,, la saison 
marcha vite. La vigne, aux lieux garantis, sortit 
assez rapidement. La prairie s'émaillait de fleurs. 
La matinée était très-fraîche, mais le midi déjà 
chaud. Delà une grande harmonie. Mon mari avait 
un surcroît de force et d'activité. Moi, je revivais. 

a L'honnêteté du pays permet aux jeunes demoi- 



SUITE. — LA SUISSE EN MAI 4807. 235 

selles d'aller seules en sûreté. La femme a liberté 
entière. Aux heures du malin, c'était ma joie de 
me dérober, de partir seule et légère, de monter 
bravement aux prairies toutes fraîches encore et 
même à l'entrée des bois. Bois peu effrayants, il 
est vrai, peu sombres, de* beaux châtaigniers dis- 
persés sur la prairie souriante. Les' bestiaux 
n'étaient pas encore montés vers le haut pays. 
J'avais quelque compassion de leur voir brouter, 
comme foin, des fleurs exquises et même rares; 
i'ctais près d'en demander compte à la vache et 
au cheval ; mais, sans doute, ces pauvres bêtes, 
dans leur insipide aliment, goûtaient fort les 
saveurs douces, les parfums sucrés de ces fleurs. 
« Tout semblait dormir dans la montagne. Un 
grand sommet lui faisait ombre. Les montagnes 
opposées du lac avaient seules un rayon. Les 
oiseaux se levaient, mais à petit bruit. En 
bas, au village, s'ouvraient les étables des chè- 
vres. Le petit chevrier sonnait l'appel, de sa 
corne rustique. Dès le printemps, les chèvres de 
Veytaux font tous les jours leur ascension, et vo- 
lontiers nous suivions ensemble un moment le 
même chemin. Quelques poignées de sel m'en 
avaient fait des amies. Partout elles me reconnais- 
saient et sans façon me demandaient. 



236 SUITE. — LA SUISSE EN MAI 1867. 

« Le même lieu m'attirait toujours, je ne sais 
pourquoi. J'en aimais le soir les tristesses, le 
matin les gaietés du réveil, la surprise d'un pay- 
sage tout nouveau. Ne venant aux autres voyages 
qu'à l'automne, et ne trouvant plus que la pâle 
(leur du safran, c'était pour moi une chose char- 
mante dé voir fleurir la montagne. Je n'en con- 
naissais guère lés plantes. Les images n'apprennent 
rien. 11 faut voir. Quelle émotion d'aller, seule avec 
son désir, en quête de l'inconnu ! 

« À Chambabo (près de Veylaux), sous les 
châtaigniers, je trouvais déjà un parterre. Cet 
arbre puissant, tolère, souffre sous lui les petits. 
Les plantes se louent de son abri. L'hiver il les 
couvre, les cache, .sous ses feuilles entassées. Et 
il les nourrit l'été de ses débris, de son humus. 
Il leur fait de la bonne terre. Gela les enhardit, 
sans doute ; plusieurs s'établissent sur lui. 11 ne 
s'en fâche pas, accepte ces plantes indiscrètes, 
entre lesquelles son vieux tronc paraît comme un 
bouquet de fleurs. 

« Les mélitis surtout ne voulaient fleurir qu'à 
ses pieds. Même à l'ombre, aux replis humides, la 
raiponce, sur sa tige mince, dressait son épi d'un 
blanc froid. Près d'elle, le sceau de Salomon égrai- 
nait ses blanches clochettes. Nulle part l'ancolie 
n'est plus belle. C'est, dans les profondeurs de la 



SUITE. — LA SUISSE EN MAI 1867. 237 

pourpre violette la richesse de For le plus chaud. 
Lourdes de poussière, ses étamines se penchaient 
dans leur mélancolie d'amour. Quand le soleil 
couchant traverse la fleur de ses rayons obliques, 
la pourpre se fait lumineuse ; on voit comme cir- 
culer le sang, et du dedans au dehors rayonner 
une âme électrique. 

« Ces exercices de chaque jour me charmaient, 
mais d'autant plus me tentaient pour monter plus 
haut. Et c'est justement leur attrait qui fit mon 
infidélité. Je désirais leurs sœurs des Alpes. Les 
pentes étaient difficiles au-dessus. C'est un escalier 
gigantesque de 3,000 pieds, qui par une forêt 
de hêtres, vous mène aux hautes prairies. J'es- 
sayais chaque matin, je cherchais, espérant tou- 
jours surprendre quelque fille de l'Alpe, égarée 
plus bas, aux clairières. Mais je n'arrivais jamais. 
Je retombais épuisée. 

« Toute passion croît par l'obstacle. La nuit, le 
jour, me revenait cette Flore de la lumière, éthé- 
rée, qui peut se passer de tout secours inférieur, 
vivant d'un' rayon, du pur regard du soleil. Ah! 
si la vie a des secrets, n'est-ce pas là qu'on 
peut les surprendre? Ces sublimes solitaires 
n'ont-elles pas la confidence de cent choses que 
la Nature n'a daigné dire à leurs sœurs, les fleurs 
plus grossières d'en bas? 



238 SUITE. — LA SUISSE EN MAI 1867. 

« S'il était de hautes vallées d'accès facile où 
ma faiblesse sans effort, sans ce mortel travail d'as- 
censions inutiles, rencontrât le sanctuaire de la 
Flore des hautes Alpes? —A ce vœu, les fort beaux 
livres de Tschudi et de Rambert me répondaient : 
« C'est l'Engadine. » 

« Leurs peintures nobles, sévères, m'attiraient 
infiniment. Cette contrée singulière de vallées plus 
élevées que la plupart des montagnes , ce plain- 
pied avec les glaciers, que vous touchez de la main, 
ces fleurs étranges qui ne vivent qu'en ayant neuf 
mois de neige, la force héroïque surtout de Pa- 
role, de ce pin des glaces, tout m'avait fortement 
saisie. 

« Cependant, l'Engadine est loin, très-loin, 
l'autre bout de la Suisse , et sur les confins du 
Tyrol. Cent choses nous rappellent à Paris, ce 
centre d'affaires et d'études, des choses trop long- 
temps ajournées. Et comment, en mai, monter au 
lieu le plus froid de l'Europe, quand l'Engadine 
est blanche encore? Nouvel obstacle ! le retard. Il 
nous faut attendre juillet ! Quel changement aux 
dispositions que nous faisions pour l'année ! 

« Pour comble, la belle et brune messagère qui, 
de Javernaz, descendait, vendait des fleurs, disait 
que même à Javernaz, à cette porte du Valais et de- 
vant la Dent du Midi, nos pluies étaient là-haut des 






SUITE. — LÀ SUISSE EN MAI 1867. 239 

neiges Qu'était-ce donc de l'Engadine dans une 
année pluvieuse? Aurait-elle un moment d'été? Ne 
garderait-elle pas son triste linceul d'hiver? 

« Que de raisons raisonnables pour ne pas faire 
ce voyage ! Mais je ne sais quoi me disait que l'on 
n'en aurait pas regret. Plus la chose était diffi- 
cile, et plus me croissait le désir. Je me décidai à 
prendre pour confident mon mari, à lui faire mon 
aveu complet. Je lui dis naïvement : « J'ai bien 
envie de TEngadine ! » 

La fantaisie d'une personne qui n'a jamais de 
fantaisie méritait grande attention C'était plus 
qu'une idée; c'était une passion, — soudaine, 
il est vrai, mais bien vive. Que la sagesse fût 
tentée, cela surprit, cela toucha. Il ne s'agissait 
pas d'un caprice qu'on élude ou distrait. La chose 
était bien sérieuse, pas moins que l'amour lui- 
même. Tous les signes y étaient, le plus grave 
surtout, certaine émotion contenue d'un sentiment 
fort, qui d'autant mieux se garde, n'en dit que la 
moitié. 

Je trouvais des raisons d'entrer dans cet amour. 
Il s'agissait de voir ce coin si retiré que naguère 
on nommait « la contrée inconnue des Alpes. » 
(Papon, 1857.) Il s'agissait de voir ces lacs mys- 
térieux, qui envoient à trois mers le Rhin» l'Adda 



240 SUITE. — LA SUISSE EN MAI 18G7. 

et l'Inn (c'est-à-dire le Danube). Il s'agissait sur- 
tout de retrouver un nid, une fine France antique, 
sous la lourde Allemagne. Fleur singulière des 
neiges, qui vit encore un jour, ne sera plus 
demain. 

Je roulais ces pensées, et ne dis pas un mol, 
Mais à ce moment même, voyant un savant Suisse, 
qui connaît très-bien le pays, je dis : « Monsieur, 
indiquez-moi un court chemin vers l'Engadine. » 






VI 



L'ATTENTE AU PIED DE LÀ MONTAGNE — AMOUR 
DES PLANTES ALPINES (JUIN 1867) 



14 



VI 



L'ATTENTE AU PIED DE LA MONTAGNE — AMOUR 

PIS PLANTES. ALPINES (JUIN 1807) 



La saison forçait d'ajourner. Je dus à ce retard 
de passer le mois de juin dans un aimable lieu, à 
Bex, la porte du Valais. J'en eus ce que rare- 
ment, bien rarement, j'ai eu en ce monde, un 
moment pour me recueillir. 

Après le lac, c'est un lieu de repos. La vue n'est 
plus immense, comme à Lausanne, ni trop éblouis- 
sante. On n'y voit plus le drame et le combat des 
deux, rivages, comme entre Vevay, Mcillerie. On se 
sent arrivé quelque part, et on s'y arrête. Le 
Rhône, échappé du Valais, moins étouffé, se re- 



244 L'ATTENTE AU HED DE LA MONTAGNE. 

connaît en plaine, respire avant de se jeter au 
lac. Le paysage est tout humain, point écrasant, 
noble et plein de grandeur. On se trouve sous la 
Dent de Mordes, et devantlaDent du Midi, mais à 
une heureuse distance. Ces hautes cimes, sous 
leur verte ceinture de hêtres et de sapins, ont, au 
pied, pour premier gradin, de fort belles collines, 
vêtues de châtaigniers. Sur Bex môme, à 5,000 
pieds, fleurit, malgré cette hauteur, le lieu chéri 
des botanistes, la prairie de Javernaz. 

J'avais le bonheur de toucher à la fin de mon 
œuvre historique, le regret de m'en séparer. 
Déjà je la sentais absente, qui s'en allait au 
vaste monde. Mais je me restais, moi. C'était bien 
quelque chose, après un tel labeur qui pouvait 
user plusieurs vies, de retrouver la mienne, mes 
puissances en leur plénitude, dans celte fécondité 
croissante, tellement augmentée aux dix dernières 
années. 



Le temps m'avait servi. Je ne regrettais rien. 
Cependant au rayon se mêlaient quelques ombres. 
Ainsi que la Dent du Midi, de son sublime et noir 






AMOUR DES PLANTES ALPINES (JUIN 1807). 245 

granit, sans attrister le paysage, par moments le 
rend sérieux, l'âge m'avertissait, les pensées 
d'avenir. Dans un point réservé surtout vibrait 
mon cœur. Si j'avais l'aile encore, autant qu'oi- 
seau des Alpes, la branche où je posais, trem- 
blante, me faisait sentir à toute heure que rien 
n'est solide ici-bas. 

« Tel le ciel, et tel l'homme. » Celle année 
incertaine flottait aussi du printemps à l'été, 
un jour gai, un jour sombre, ne pouvait ja- 
mais se fixer. Bex est très-chaud en juin. Le 
climat, un peu énervant, était moins tempéré 
qu'amolli d'ondées tièdes, douces aux prés et 
aux fleurs, trop douces et paresseuses qui fai- 
saient de la vie un rêve. 

La nature parlait seule. Il fallait l'écouter. Je 
quittai un moment la trouble histoire humaine, 
si dure dans le passé, si dure dans le présent. 
J'en pris une moins sombre, d'harmonie plus 
charmante , qui allait mieux aux fleurs dont 
j'étais entouré. La montagne de tous côtés nous 
appelait. L'élan ne manquait pas, ni les vastes 
projets. Sans la saison, peut-être nous aurions 
fait de grandes choses. Mais, iine fois, la chaleur 
nous tenait; une autre fois, la pluie. En étais-je 
affligé? pas trop, je dois le dire. Rien n'était plus 
joli que ces chaudes ondées, vues du balcon. «Nous 

14. 



2SQ L'ATTENTE AU PIED DE LA MONTAGNE. 

avions moins de fleurs, mais d'autant mieux 
peut-être, nous vivions avec elles en grande inti- 
mité, les interrogeant mieux, en aspirant l'esprit 
et les parfums. 



Aimées et désirées, ces belles créatures, si nous 
n'allions à elles, modestement venaient à nous. 
La messagère de Gryon, aimable et sérieuse 
(une Vaudoise déjà du Valais et d'aspect italien), 
nous apportait souvent les dernières nées de Ja- 
vernaz. Peu heureuse dans sa famille, elle vivait 
avec les plantes sur les plus hautes prairies, et sa 
véritable maison c'étaient les gogants, ces sapins 
qu'on y laisse dans leur grandeur pour y servir 
parfois d'abri. Elle y errait, cherchait, sans voir 
âme vivante qu'une vache hasardeuse peut-être, 
parfois le grand aigle des Alpes. Cet le vie de so- 
litude dans des lieux nullement vulgaires donnait 
à sa beauté brune je ne sais quelle noblesse rus- 
tique. Certaine douceur triste était dans ses beaux 
yeux. Elle n'était pas sans culture, et même se 
piquait de latin. Avec les noms vulgaires, elle 
donnait les noms savants (peu altérés?). Ses fleurs 



AMOUR DES PLANTES ALPINES (JUIN 1867). 247 

ne Tétaient pas. Elles arrivaient charmantes, fraî- 
ches et vives, comme à la prairie. 

J'ai la vue excellente, mais point fine, peu pro- 
pre à voir ce petit monde d'imperceptible détail. 
Môme guidé, je voyais peu et mal. Un matin, un 
maître me vint de Javernaz, m'enseigna, fut pour 
moi la révélation décisive. Cet interprète des fleurs 
était une Heur, la gentiane bleue, si grave, histo- 
riée de noir. Frappant hiéroglyphe qui saisit mon 
attention. Je regardai du cœur. Je fus frappé. 
Je vis. 



J'avais les meilleurs livres, et plusieurs fort ré- 
cents. Ce que j'avais lu dans les fleurs, je le cher- 
chais ensuite, le relisais chez eux. Mais qu'ils 
parlaient moins bien! et quel barbare langage! Ils 
conservent soigneusement les noms que l'âge 
d'ignorance donna aux^organes des fleurs. Noms 
absurdes, qui, non-seulement retardent les no- 
vices, mais pour tous jettent sur les faits un lou- 
che et une ombre fâcheuse. Ils désignent le mâle 
par des noms féminins (anthères, ôtamines, etc.), 
par des masculins la femelle (pistil, stigmates, etc.). 



248 L'ATTENTE AU PIED DE LA MONTAGNE. 

Nul de ces noms (pistil, étamines) ne se rapporte 
aux formes des objets. 

Pourquoi a-t-ou gardé ce patois ridicule? Par 
routine sans cloute, mais aussi pour voiler ces 
mystères innocents, surtout pour obscurcir ce 
qui rapproche tant les fleurs des animaux. En tel 
point inférieures aux polypes et aux rayonnes, en 
d'autres elles leur sont supérieures. Il eût fallu 
sauter le fossé sacré des trois Règnes, la vieille 
division scolaslique. Mais que devient-il ce fossé, 
aujourd'hui que l'on sait que certains végétaux 
sont animaux quatre heures par jour? 



Mon premier regard d'ignorant sur l'abrégé offi- 
ciel et universitaire (excellent) de M. Duchartre 
(1866) m'apprit une grande chose. Que sait-on de 
la vie d'assimilation qui nourrit? Rien du tout. 11 
le dit en deux pages (707, 760). — Que sait-on de 
l'amour, de la reproduction? Tout, ou du moins 
beaucoup. Il y met trois cents pages lumineuses et 
de grands détails (426-689). 

La classification, de trois cents pages encore, rc- 



AMOUR DES PLANTES ALPINES (JUIN 186 % 249 

pose sur les seuls caractères des organes de géné- 
ration. 

La botanique, en résumé, n'est autre chose 
jusqu'ici que la science de l'amour. 

Science peu séparée de la zoologie. Elles se 
traduisent l'une l'autre. L'amour est le terrain, à 
peu près. indistinct, où l'animal est fleur, la fleur 
est animée, et parfois au-dessus du bas monde ani- 
mal, identique au plus haut, à l'homme. 



La nutrition est un mystère. L'amour n'en est 
pas un. La nature n'y arien caché. C'est son œuvre 
de lumière, où elle se manifeste. Elle n'y a mis 
nul voile, aucune difficulté, si ce n ; est la peti- 
tesse, souvent extrême, de l'amant et de l'aimée. 
Elle semble avoir pris plaisir à varier infiniment 
la scène et les petits acteurs, comme pour mieux 
éclaircir le drame. Trois cent mille espèces de 
formes (c'est le nombre des fleurs connues) n'ont 
pas épuisé son ardeur d'invention, le bonheur 
visible qu'elle a de révéler l'amour. 

Voici comme la chose se passe. La feuille, un 
jour gaie, heureuse de chaleur et de lumière, se 



259 AMOUR DES PLAINTES ALPINES (JUIN 1861) 

roule, et fait d'elle un foyer, berceau tiède, et 
molle alcôve, où va naître un jeune monde. De 
son tissu gonflé surgit la petite femelle (pisiil), 
fine matrice un peu allongée, déjà pourvue de ses 
ovules, mais close virginalement. Autour d'elle et 
vers le jour s'élancent des petits jeîs vivants, ses 
amants, ses prétendants, qui lui font une noble 
cour. 

Presque toujours le petit mâle, élancé vers le 
soleil, va plus haut et plus loin qu'elle. Il subit 
deux attractions, la lumière de ce beau rayon qui 
le dore, l'enivre de vie, et la douce chaleur inté- 
rieure du tendre foyer maternel qui le rappelle au 
dedans, le rapproche de l'objet aimé. Voilà deux 
tentations. La liberté, la vie mobile (où flotte sa 
tête légère), cette gloire de lumière, qui semble le 
dieu des fleurs, ne doivent-elles pas prévaloir? 
Oui, nous dirait la physique. L'amour dit non, et 
l'amant fait ce que l'homme ferait. Il la préfère, il 
s'inciinevers elle (se recourbemême) et souvent avec 
effort, se détournant du rayon lumineux vers le 
fonds obscur, la cherchant, et, par ce seul signe, 
disant qu'elle est plus que le monde, l'amour 
plus que le soleil. 



\II 



SUITE DES PLANTES ALPINES - PROCHES 
DE LEURS FLEURS DANS L'AMOUR 



YH 



SUITE DES PLANTES ALPINES — PROGRES 
DE LEURS FLEURS DANS L'AMOUR 



Chez d'autres Heurs, ce n'est pas le mâle qui 
la dépasse, qui va plus loin et plus haut. C'est 
elle qui domine tout. Souveraine et colossale par 
rapport aux petits amants, elle semble leur oppo- 
ser une difficulté éternelle. 

C'est le spectacle qu'offrait ma noble gentiane 
bleue. Fleur austère et de suc amer, où l'amour 
était plein d'obstacles. La scène était demi- tragi- 
que. De la profonde urne d'azur (chagrinée de noir 
à sa base), s'élevait avec majesté la dame, d'un 
blanc virginal, nullement d'un blanc de lait, mais 

15 



254 SUITE DES PLANTES ALPINES. 

de teinte bien moins douce, où sa verte sève mê- 
lait une nuance sévère. Eux, fort petits, faible- 
ment colorés d'un or très-pâle, l'entouraient d'en 
bas, l'étreignaient, mais fort inutilement. Elle 
balançait sur eux, d'une hauteur inaccessible, 
sa double tête, ou plutôt deux charmantes bouches 
d'amour, dans une superbe collerette, très-fantas- 
quement échancrée. 

J'eus pitié de ces malheureux. Elle surplom- 
bait, s'étalait par-dessus en parasol. Cela leur 
tait tout accès. S'ils s'allongeaient, s'ils mon- 
taient, ils n'y gagnaient pas grand'chose, étant 
repoussés par les bords. Elle était comme le pic, 
si difficile, du mont Viso, qui, débordant de tous 
côtés, décourage l'ascension et la rend presque 
impossible. 

On ferait un tort réel à l'imperceptible amant, 
si l'on croyait sa passion en rapport avec sa gros- 
seur. Le désir lui crée des langues. Il parle par sa 
couleur. Il parle par sa chaleur. Il ne dit pas fa- 
dement, comme nous : « Mes feux, ma flamme. » 
Mais il change la température autour de la bien- 
aimée. Elle sent une flamme très-douce, qui est 
lui et l'amour même. Lamarck l'observa, le pre- 
mier, dans la fleur de l'arum. La luciole de 
même, dans la nuit, soupire en lumière. Les dé- 
licats thermomètres de Walferdin, que l'on place 



PROGRÈS DE LEURS FLEURS DANS L'AMOUR. 255 

dans la fleur entre les amants, nous permettent 
de mesurer les degrés de la passion. Elle dépasse 
infiniment tout ce qu'on sait des animaux. Dans 
telle fleur (la capucine), le mâle en dix heures 
consume énormément d'oxygène, seize fois son 
propre volume. Qu'est-ce donc des fleurs des 
tropiques, de la furie végétale de Java ou de 
Bornéo? 

Cette chaleur certainement amollit et attendrit. 
Ce n'est pas assez. Tout amour a sa magie, ses 
secrets, ses arts de fascination. Les oiseaux ont le 
plumage, le chant. Tous les animaux ont la grâce 
du mouvement. Par elle, ils exercent alors une 
sorte de magnétisme. Les parfums sont ce ma- 
gnétisme dans l'amour végétal, c'est sa puissante 
incantation. Il la prie, il la fascine, l'enivre de ses 
essences. Langue divine, en vérité, ravissante, 
irrésistible. Si nous autres (étrangers à ce délicat 
petit monde), nous sommes tellement sensibles à 
ses émanations suaves, si la femme en est parfois 
émue, malgré elle, troublée, qu'est-ce de la petite 
femme-fleur? Combien, pénétrée, imbue de cette 
âme odorante qui l'entoure, qui l'envahit, doit- 
elle être vaincue d'avance, et plus que vaincue, 
— transformée* 



256 SUITE DES PLANTES ALPINES. 

Le malheur, chez ma gentiane, c'est que celle 
séduction des parfums n'y existait pas. Ses amants 
n'avaient pas la chance de l'ébranler, de la trou- 
bler de cette enivrante magie. Donc, nul espoir 
sans un miracle. Il eût fallu que séchés, consumés 
de leur passion, ou d'un regard du soleil, devenus 
poudre légère, ils fussent arrachés d'elle et enle- 
vés par le vent. Il eût fallu que flottants dans 
l'air, leur course incertaine les ramenât, par une 
chance inespérée, admirable, justement vers 
l'objet aimé, et que, par une chance plus forte, 
justement ils arrivassent à retomber dans son 
sein. On pouvait jurer, parier bien plus d'un 
million contre un, que cela ne se ferait pas, et 
que la vierge hautaine vivrait et mourrait soli- 
taire. 

Ils n'avaient qu'une chose pour eux, c'était leur 
énorme nombre. Al'état de poussière vivante, sépa- 
rés, multipliés à l'infini, ils avaient, dans cet infini 
une chance. Le sort pouvait faire un heureux. Et 
voilà pourquoi ces mâles se multiplient tellement. 
Il faut des millions d'amants, de concurrents, pour 
que l'amour arrive à faire un mari. 

A eux donc de prier le vent, de dire : « Orages 
désirés ! levez-vous ! emportez-nous!.., » — Ils de- 
vaient préalablement, jouete de l'air, nager, flot- 
ter, presque tous à coup sûr périr, — N'importe ! 



PROGRÈS DE LEURS FLEURS DANS L'AMOUR. 257 

ils voulaient monter, à tout prix, afin de pouvoir 
descendre. Elle ne devait recevoir que ce qui vien- 
drait du ciel. J'espérais peu. Le miracle pourtant 



se fit. Dieu est grand! 



Mais l'atome qui venait d'en haut, allait-il être 
bien reçu? J'en doutais. Celte orgueilleuse, stricte- 
ment fermée encore, lui tiendrait-elle rigueur? on 
l'eût cru, mais quelle erreur! Il trouva au seuil... 
du miel. 

Ce miel est le oui des fleurs, c'est leur rite uni- 
versel. Il accueille, rassure et retient le fils du 
sort qui arrive par une si heureuse chance. On 
peut le traduire ainsi : « Salut! entre, ce palais 
est tien... Et tu l'as gagné, vainqueur! » 

Quelle fortune prodigieuse pour lui, grain de 
poussière ailé, de retrouver ce lieu de gloire, cette 
alcôve en velours blanc, sombre au fond, de riche 
azur, d'envahir en ses mystères la fière, la sublime 
dame, qui le regarda de si haut !... 

Peu de têtes auraient résisté à un tel change- 
ment de fortune. Comment s'expliquait-il ce miel, 
cette faveur inattendue? Sans nul doute orgueil- 



258 SUITE DES PLANTES ALPINES. 

leusement, croyant qu'elle voulait dire : « Je me 
soumets, tu es mon. maître! Tu viens de la part de 
Dieu. — Et je n'aurais jamais cru que tu pusses 
arriver là. — Tu es fort et tu es grand. » 

Et, dans son orgueil encore, il croyait qu'elle 
disait : « Ami, que je t'ai attendu ! que j'ai rêvé, 
que j'ai souffert!... » 

Soit qu'il eût vraiment ces pensées, soit que ce' 
breuvage d'amour, ce miel fût devenu en lui un 
alcool, une ivresse, je le vis avec surprise (dans 
le champ du microscope) immense, et tout à coup 
géant. Il grandit cent fois, trois cent fois et jus- 
qu'à mille fois sa longueur... J'en fus un moment 
alarmé. S'il eût continué ainsi dans cet élan pro- 
digieux, les rôles étaient intervertis ; c'est moi qui 
devenais l'atome. 

Mes vœux, pourtant, étaient pour lui, et tout 
mon cœur le secondait. Et je m'écriai : « Sois heu- 
reux ! ... Ah ! sois heureux ! cher atome ! . . . Merci ; 
gloire à la grande âme Amour, qui donne à la 
fleur, à l'homme, à l'étoile, à tous les mondes, le 
moment de l'infini ! » 






PROGRÈS DE LEURS FLEURS DANS L'AMOUR, 259 

« Mais qui ne voit que tout cela est purement 
automatique, qu'en cela, ils sont aveugles? » 

Plus que l'animal? qui le sait? Plus que l'homme? 
je ne le vois pas. 

La fleur, en la génération, est non-seulement 
égale aux animaux, mais dans certaines espèces, 
sous tels rapports matériels, égale au mammi- 
fère, à l'homme. (Voij. Robin, Schacht, et la ré- 
cente Dissertation de Lortet sur la Pressia, 1867.) 

« Mais l'instinct se mêle-t-il au jeu des forces 
mécaniques? » Tout être, en de tels transports, 
pour le froid observateur, donnera lieu au même 
doute. Tout est alors trouble, obscur, sur la limite 
de deux mondes de ténèbres et de lumière. 
L'amour est obscurité , surtout aux moments 
créateurs. Même en ses rêves plus doux, il est 
mêlé constamment de deux éléments qui se croi- 
sent, alternent ou se confondent, le fatal et le 
volontaire. 



L'étonnement fut grand en Europe quand, vers 
1780, on apprit que les abeilles que l'on croyait 
travailler dans une régularité immuable et fatale, 



2f>0 SUITE DES PLANTES ALPINES. 

venaient de modifier leurs demeures pour faire face 
à une circonstance nouvelle. Elles fortifièrent, com- 
pliquèrent les ouvertures de la ruche quand leur 
redoutable ennemi leur arriva d'Amérique , le 
sphinx de la pomme de terre, extrêmement avide 
de miel (Huber). 

Combien on serait plus surpris si l'on savait que 
les fleurs ont changé leurs procédés, que des es- 
pèces nouvelles ont fait une innovation, un progrès, 
inconnu aux espèces anciennes? Cela est pourtant 
arrivé ! 

Je tombai dans la stupeur, le plus profond éton- 
nement, quand rapprochant deux passages, l'un 
d'Alphonse de Candolle, l'autre de Duchartre, Har- 
tig, etc., je vis qu'une immense famille de fleurs, 
en grande partie Alpines, ayant de très-courts 
étés, avait adopté un art tout nouveau d'abréger 
l'amour. 

Dans le monde végétal, comme en celui des ani- 
maux, la femelle est un peu lente. Il semble que 
pendant un temps, elle hésite, mais que pourtant 
elle se prépare, elle songe. Songes adorablement 
naïfs. C'est ce miel dont j'ai parlé. Ce sont de 
légers gonflements qui la sortent d'elle-même. 
Elle fait un pas vers lui. Tout cela était peu de 
chose. Voici ce qui est arrivé. 

Les Alpes, montagnes nouvelles (relativement à 






PROGRÈS DE LEURS FLEURS DANS L'AMOUR. 261 

tant d'autres) abondent en Campanules, en Com- 
posées, fleurs qui semblent nouvelles aussi et que 
l'on croirait créées sur la chaîne Alpine elle-même. 
(A. Candolle, Géogr., p. 1318, 1322, 1323.) 

Ces fleurs des hautes régions, dans un air raréfié, 
jouissent d'une pure lumière qui les affine certai- 
nement. Mais elles ont un été très-court (pour 
plusieurs, de cinq semaines !) qui, fondant leur 
manteau déneige, les expose nues auvent froid. 
Elles n'ont pas le temps de rêver, comme leurs 
molles sœurs d'en bas, comme tant d'espèces an- 
ciennes, qui sont nées avant les Alpes. Elles doi- 
vent aimer, produire sur le champ, sinon jamais. 
L'instinct, la nécessité ont précipité les choses. La 
fleur n'attend pas son amant. Elle lance à rencontre 
de lui, un dard innocent, miellé, qui le prend, qui 
se retire en l'emmenant avec lui. (Hartig, Du- 
chartre, Grimard, etc.) 

L'enfant vient, la graine à la hâte a mûri ; mais 
demain la neige, la glace couvriront la terre. Elle 
a un jour pour se répandre. Pour cela il lui faut 
des ailes. Sa mère l'a pourvue d'un organe nou- 
veau, jusque-là inconnu. Je parle d'aigrettes légères 
qui en un moment l'emportent de tous côtés et la 
sauvent. Si la neige vient, la graine cachée dessous 
peut attendre et l'espèce est assurée. 

Que ferait de plus l'instinct animal ? Ou, pour 

15. 



2 2 SUITE DES PLANTES ALPINES. 

parler plus franchement, que ferait de plus la pensée 
de l'homme? Des circonstances nouvelles ont fait 
naître chez les fleurs une prévoyance maternelle 
inouïe et un nouvel art d'aimer. 

Cela est beau, cela est grand, disons-le, divin, 
sublime. 

Ainsi l'amour, c'est l'amour, l'universelle égalité 
entre les êtres et les espèces. Plus d'orgueil. Il est 
le même, au plus haut et au plus bas, chez la fleur 
et chez l'étoile. Il n'y a ni haut, ni bas, — ni dans 
le ciel, ni dans l'amour, — qui est aussi le ciel 
même. 



J'étais rempli de ces pensées, absorbé, pourtant 
ravi. Le soir venait. Les derniers rayons, à travers les 
bois, arrivaient, non dans la splendeur du lac qui 
en est inondé, mais tamisé par les feuillages de nos 
ombreuses collines. Nos grands châtaigniers rê- 
veurs, déjà un peu plus obscurs, étendaient au- 
dessus de nous leurs blancs chatons d'un or pâle, 
d'une odeur douce, très-douce (véritable odeur de 
vie, et d'une vie plus que végétale). Ils devinrent 
de plus en plus sombres, et nous songeâmes à re- 



PROGRÈS DE LEURS FLEURS DANS L'AMOUR. 265 

gagner la maison par les prairies. J'ai eu le bon- 
heur cette année de trouver partout la prairie en 
fleur, partout la fenaison, à mesure que je mon- 
tais. Rien de plus charmant, rien de plus touchant; 
au fond, c'est la mort des fleurs, tranchées au 
moment de l'amour. A mesure que je m'élevais, à 
mesure que j'avançais dans les Alpes et dans l'an- 
née, je retrouvais la même scène, à Veytaux en mai, 
et à Bex en juin, en juillet dans le Splùghen, et les 
hauteurs de l'Engadine. En une année, j'eus trois 
printemps. 

Bex est le royaume des foins. Nous habitions 
perdus, noyés , dans une mer de prairies. Celle 
que nous traversions ce soir, déjà plus obscure (on 
ne distinguait plus les fleurs), était en partie de- 
bout, en partie coupée ; quelques travailleurs re- 
venaient , nous disaient poliment bonsoir, ôtant 
leur chapeau à ma femme, et l'appelant : « Made- 
moiselle. » 

La senteur de la prairie n'était ni forte, ni faible. 
Ce n'était pas le parfum du foin sec qui porte à la 
tête. Et ce n'était non plus l'effet trop humide du 
foin que l'on coupe après la pluie. Elle était 
simple, salubre, suave, mais dans une innocence, 
si j'ose dire, que n'a aucune des suavités de ce 
monde (que n'a pas l'odeur de rose et autres, mô- 
dicamenîées). 



264 SUTTE DES PLANTES ALPINES. " 

Nous revenions lentement par les petits chemins 
étroits qui sont à peine tracés dans cette mer végé- 
tale. Elle marchait en avant, souriante, et, je crois, 
heureuse. Je suivais dans un demi-songe. Sa robe, 
à droite et à gauche, flottait, battait l'herbe odo- 
rante, m'en envoyait les senteurs. 



VIII 



LE CHEMIN DES GRISONS — LA MORT 
DE LA MONTAGNE 



Vil] 



LE CHEMIN DES GRISONS - LA MORT 
DE LA MONTAGNE 



Juin finit, avec lui le rêve, la paresseuse étude 
où je m'étais plongé. Les douceurs du Valais et 
ses molles tiédeurs, mon voyage immobile à tra- 
vers ce mystère des microscopiques amours, m'au- 
raient retenu là et fait oublier le voyage. Mais 
juillet nous rouvrait le chemin des hautes con- 
trées. L'été tardif avait enfin fondu les neiges. Notre 
Engadine désirée, promise, devenait accessible. 
Elle avait dû sortir du long hiver. Nous partîmes, 
mais non pas trop tard. Nous trouvâmes, en 
juillet, le premier printemps. Maintes fleurs ajour- 



268 LE CHEMIN DES GRISONS. 

naient , attendaient le mois d'août. Plusieurs , 
impatientes, qui se risquaient déjà, avaient été 
saisies, gelées. Ainsi leur unique moment est 
bien court, et la neige recommence en sep- 
tembre. 



Les Grisons ne sont Suisses que depuis 1800. 
Leur pays, presque en tout, contraste avec la 
Suisse. 

Celle-ci, sur des plaines assez basses, a des 
pics gigantesques. Les Grisons sont des pics 
moins élevés sur des vallées très-hautes. Leur 
pays, à vrai dire, est un immense dos de monta- 
gnes où la vallée, la plaine, est montagne elle- 
même, neigée six mois par an, huit mois dans 
l'Engadine. 

L'Engadine est le lieu le plus haut de l'Europe, 
si haut qu'il voit sous lui, non-seulement l'Ita- 
lie (Chiavenna, Gomo), mais le Tyrol lui-même, 
déjà si élevé. De cent lacs et trois cents gla- 
ciers, il donne des eaux de tous côtés, grossit 
le Rhin, l'Adda, mais surtout verse l'Inn, qui, 
baptisé bientôt du grand nom de Danube, par sept 



LA MORT DE LA MONTAGNE. 269 

cents lieues de cours, va se jeter dans la mer 
Noire. 

La Suisse est un pays si privilégié sur la terre, 
où la vie est si douce, si peu chargée, que tous 
ceux qui en sont, s'efforcent d'être Suisses, et, 
malgré la diversité de populations, s'assimilent. 
Les écrivains affectent aussi de tout confondre. Un 
seul (M. Binet) a dit très-bien que les Grisons (et 
surtout l'Engadine), luttent encore, et résistent à 
ce travail d'homogénéité. Leur pays écarté fut, 
dit-on, le refuge du plus antique peuple de l'Italie, 
l'Étrusque. Leur langue est romano-celtique. Les 
finales italiennes n'empêchent pas le fond d'être 
français presque toujours. (V. l'Évangile traduit 
par M. le pasteur Menni.) 



Très-sagement, noire ancienne France ne con- 
fondait jamais avec les Suisses les Ligues Grises. 
Et celles-ci, réellement, tournant le dos à la Suisse 
allemande, regardaient l'Italie, la France. Ilsémi- 
graient surtout ici. Leurs rapports avec nous n'al- 
téraient nullement, fortifiaient plutôt leur génie 
naturel qui est tout celtique-italien. 



270 LE CHEMIN DES GRISONS. 

Naguère, ce pays présentait l'opposition frap- 
pante d'une racetrès-aflinée dans une contrée très- 
sauvage. Les pauvres bêtes alpines, poursuivies 
des chasseurs, effrayées des touristes bruyants, 
des grimpeurs ivres, y ont fui, et plusieurs y vi- 
vent encore. Les cerfs y ont vécu jusque vers 1840. 
L'ours, fort irioffensif (quand il n'a pas trop faim), 
vit encore en ermite aux forêts de Basse-Engadine. 
L'innocente marmotte, détruite à peu près en 
Savoie, dure encore aux Grisons, aux hauts déserts, 
et siffle à votre approche. Sur les confins des nei- 
ges, vous voyez la perdrix plus blanche qu'elle, 
qui fuit, s'envole au bruit. Le chamois n'en est 
pas éteint. 

Là naguère subsistait encore le bouquetin, ce 
superbe animal, le roi de la gente cornue (chè- 
vres, chamois, etc.). Il n'est plus qu'en peinture, 
aux armoiries de l'Engâdine. Sa race a disparu. 
Dans quelque temps peut-être on en dira autant 
de l'Engâdine elle-même. 



LA MORT DE LÀ MONTA GKE. 271 

Les noms sont significatifs ; Giiria et Chiavenna, 
aux deux bouts du pays, donnent en grande partie 
son histoire. Guria (Coire) est la Cour de justice, 
le haut prétoire que Rome avait fondé dans la 
montagne, et que le prince-évêque tâcha de main- 
tenir, avec peu de succès dans un pays coupé, 
glacé six mois par an, entre des baronages, des 
communes isolées et fortement démocratiques. 

Chiavenna (la clef) , une charmante ville ita- 
lienne, tout en bas du Sphlùgha et de la Maloya, 
au gradin le plus bas de ces énormes escaliers, 
ouvrait, fermait les défilés aux trois races et aux 
trois contrées, Allemands, Italiens et Romanches. 
Ceux-ci (des Ligues Grises) soutenaient que c'était 
la clef de leur maison, donc qu'elle était à eux. 
Ils luttèrent deux cents ans pour ce trop doux 
pays du vin et du soleil. Ils Font perdu enfin, sont 
sortis d'Italie, et déplus en plus, au contraire, ont 
subi la pesante influence allemande, qui, de la 
grosse Suisse centrale, avance et les annulle, — 
bienfaisante. Et c'est là le pis. 



Coire est fort imposant. Assis sous de haute? 
collines de calcaire ruiné, déchiré par le temps, 



272 LE CHEMIN DES GRISONS. 

il regarde passer son Rhin, gris et brumeux, tor- 
rent encore, mais déjà fleuve. 

Sur la basse ville du commerce, civilisée et pro- 
testante, où chaque année s'assemble le gouverne- 
ment du canton, domine le vieux gouvernement, 
l'énorme cathédrale, riche et comble du trésor 
des siècles. Nulle part je n'ai vu une église si con- 
servée, qui ait pu garder tout si fidèlement. A 
une étonnante hauteur, et dans les combles 
mêmes, on voit la tribune princière et quasi 
royale de l'évêque. Cela semble insolent. Il trône 
cent pieds plus haut que Dieu. Peut-être c'est pru- 
dence. L'insurrection était écrite en droit entre 
les privilèges de ces violentes Ligues Grises. Le 
peuple expressément réservait sa souveraineté, et 
la réclamait par moments. Il reprenait l'autorité 
aux juges, et lui-même exerçait ses jugements ré- 
volutionnaires, puis tout rentrait dans le repos. 
Des trois ligues, une porlait le nom fort expressif, 
Lia dollas dretturas, ligue des Droitures ou juge- 
ments. 



Entre tous les chemins, je préfère les grandes 
voies historiques où l'humanité a passé. Pour en- 



LA MORT DE LÀ MONTAGNE. 273 

trer, par exemple, en Italie, j'aime mieux les anti- 
ques passages, graduels, légitimes, le mont Cenis, 
le Saint-Gothard, que le saut violent du Simplon. 
De même, allant vers l'Engadine, je pris le che- 
min ordinaire, le Julier. J'ajournai l'autre route, 
la merveilleuse voie du Sphlùgha, voie italienne 
qui m'aurait ébloui, m'eût fait perdre de vue ce 
qui m'intéressait, l'opposition de la Suisse aux 
Grisons, l'originalité spéciale du pays où j'entrais. 
Le chemin du Julier peut se traverser en tout 
temps. De là la préférence qu'on eut toujours pour 
lui. Bien plus ancien que Jules César, il fut nommé 
ainsi, dit-on, du nom d'un dieu des Celtes qui, au 
point le plus haut, ont posé deux menhirs. Qu'on 
y trouve des monnaies romaines, cela dit seule- 
ment qu'après les Celtes, les Romains occupèrent 
ce lieu et y firent la voie régulière. 

Pendant le Moyen âge, croisés, marchands ou 
pèlerins, tous suivaient ce chemin, 1res- désert 
pour les gens du Rhin, de la Souabe, qui allaient 
à Venise, la grande porte de l'Orient, vers la Grèce 
ou l'Egypte, Chypre, Jérusalem. 

Au chemin du Julier, on voit du premier coup 
que la terre n'est point allemande. Le trait fort 
spécial que dit très-bien Tacite dans sa Germania, 
et qui n'a pas changé, c'est que les Allemands iso- 
lent volontiers leurs maisons. Les Velches, au 



274 LE CHEMIN DES GRISONS. 

contraire, les Gallo-Italiens se groupent, habitent 
par villages ; la vie urbaine est le trait de leurs 
races. 

Venant du côté de Zurich, et par le lac de Wal- 
lenstadt, j'avais vu (spécialement sur une belle 
prairie qui domine de très-haut ce lac) des chalets 
par centaines, tous isolés, des maisons séparées, 
sans nul souci de voisinage, nullement alignées, 
mais jetées au contraire dans des expositions di- 
verses selon l'utilité, le goût, la fantaisie. Ils vivent 
là cependant ensemble. C'est toujours la tribu. Mais 
pour ntalo-Celte, l'idéal est la ville. 

Sur la terre des Grisons, de Coire jusqu'au 
Julier, et au delà, dans l'Engadine, tout est massé 
en villages. C'est l'instinct sociable, aimable de la 
race. Et c'est aussi sans doute un besoin de sécu- 
rité. Une longue paix n'a rien changé aux habitu- 
des de prudence. On ne s'écarte pas. La route qui 
domine de haut montre très-bien en basque, d'un 
village à l'autre, la prairie est un désert. On dirait 
que les bandes espagnoles, autrichiennes, le parti 
protestant, les armées catholiques, Rohan et Ri- 
chelieu se disputent encore le pays. 

L'extrême élévation où l'on chemine ne serait 
nullement sensible, si l'on n'en était averti par la 
nudité de maints lieux qui ne peuvent avoir ni cul- 
ture, ni arbres fruitiers. Prairies maigres et petits 



LA MORT DE LA MONTAGNE. 275 

bestiaux. Médiocres forêts, visiblement humides, 
qui ont le pied dans des tourbières. De là l'air ma- 
ladif, malsain, des picéas, qu'épuisent les plantes 
parasites. Souvent ils sont drapés tristement du 
faux luxe des blanchâtres lichens qui leur pen- 
dent de tous côtés. C'est ainsi qu'aux marais de la 
Louisiane, les cy prières se couvrent du voile de 
la Barbe espagnole. 

Partout où cinq ou six maisons forment un ha- 
meau, s'élève un haut clocher, une église ambi- 
tieuse. Le vieux catholicisme pèse encore lourde- 
ment dans une grande partie du pays. Ces églises, 
de goût italien, sont barbouillées de fresques par 
le peintre qui passe, et plusieurs agréablement. 
Parfois pour deux hameaux rapprochés une seule 
église. Mais, beaucoup plus souvent, les communes 
rivales ont mis leur vanité à avoir des églises à 
part. Le besoin d'art se voit. Ces clochers, à mi-côte, 
dans des positions dominantes, sont parfois d'un 
fort bel effet. D'en haut, je remarquai un village 
qui, ayant déjà sur son torrent une vieille église 
suffisante, s'en est bâti une à mi-côte sur un 
théâtre de collines* 



276 LE CHEMIN DES GRISONS. 

Peu après le célèbre lieu où les trois Ligues 
Grises (en 1471) jurèrent leur union, le paysage 
a pris de l'intérêt, de la grandeur. On a toujours 
en bas, à gauche ou à droite, un beau torrent, 
fougueux et écumeux, qui va par bonds, par brus- 
ques chutes, parfois vous donne le vertige des 
profonds abîmes où il plonge. Il est visiblement 
très-pur, très-fme ment teinté de vert d'eau. Grand 
contraste avec le Rhin sombre, presque ardoise 
qu'on a vu naguère, le Rhin gris de Baie ou Stras- 
bourg. Eh bien ! ce torrent pur, c'est cependant le 
Rhin, avant les noirs mélanges qu'il subira plus 
bas. Comment pourtant est-il si clair, emportant, 
comme il fait, tant de débris, perçant violemment 
son chemin entre les calcaires ruinés? j'ai peine à 
le comprendre. Je le voyais courir sous des pentes, 
demi-démolies, effroyables de dégradation, qui ne 
tenaient à rien. Je frémis en voyant quatre petites 
chèvres, d'une étonnante adresse, qui, avec une 
grâce hasardeuse et légère, se risquaient, descen- 
daient ces terres croulantes, arrivaient, par un saut 
parfois, sur un point vert. Un tel danger pour un 
brin d'herbe! 

Le Rhin ici est italien. L'allemand a ces.é. 
Le sonore italien, mêlé au vieux romanche, s'en- 
tend seul; la montée sauvage, sans prairie désor- 
mais, sans arbres, s' égayé, s'éclaire, si j'ose dire, 



LA MORT DE LA MONTAGNE. 277 

de cette belle langue de lumière. Elle allait bien 
aussi avec les fines fleurs, l'exquise et sobre flore 
alpine qui commençait. De très-jolis enfants, aux 
noirs yeux italiens, nous jetaient ces mots et ces 
fleurs. 



Mais peu à peu tout cesse, plus d'enfants, et plus 
d'herbes. Rien que pierres. Grand silence. Par le 
plus beau juillet, le plus brillant soleil, la route 
était lugubre. Le cirque de Julier, où elle passe, 
est un vaste théâtre de ruine et de démolition. 

Déjà sur toute celte route, une idée me venait, 
me revenait souvent : la mort de la montagne. Des 
forêts maladives soutenaient mal les terres. Des 
taillis clair-semés, faibles débris des forêts dis- 
parues, plus haut tâchaient en vain de relarder 
les chutes. Dévastes lapiaz (ils appellent ainsi ces 
lieux dévastés, ravinés) laissaient aller, pleuvaient 
la pierre, la terre. Si l'avalanche de neige n'est 
pas à craindre sur celte route, celle de terre et 
de poussière, de débris émiettés, menace. On passe 
des abris de poutres, qui reçoivent les démolitions, 
les écoulent par-dessous la route. C'est plus funè- 
bre que les neiges. 

16 



278 LE CHEMIN LES GRISONS. 

Ces lcpiaz, communs aux Alpes et au Jura, 
dans leur surface décharnée, ont souvent des figu- 
res bizarrement régulières. Les calcaires cristallins 
laissent en disparaissant des alvéoles de pierres, 
comme une triste ruche de la stérilité. Là où le 
terrain fut du spath, les saillies plus irrégulières 
offrent un labyrinthe de ruines et de désolation. 
Les parties dures des fragments de coquille, ou 
des silex tranchants, s'obstinent à résister, héris- 
sent la roche de minces cloisons enchevêtrées entre 
elles. Elle offre le dessin d'un désolant squelette. 

Dans les hauteurs on voit les cimetières du diable, 
comme on les nomme en Suisse, ces chaos de 
débris qu'on dirait des ossements. Os secs, mo- 
biles, qui manquent du repos des tombeaux. Le 
soleil trop brillant, et l'inexorable lumière, les 
éclaire et les sèche encore, n'y peut rien faire ve- 
nir. Le pâtre et le chasseur les fuient. On n'y peut 
pas marcher. Si la vache s'y jette effrayée par 
l'orage, comment la retrouver dans ce dédale de 
pierre? L'eau y passe sans former des sources. 
Le roc fissuré lâche tout, fonte ou pluie, droit à 
quelque trou, quelque entonnoir étroit qui par en 
bas s'engouffre aux crevasses profondes. 

De quatre à cinq mille pieds, ce dessous dan- 
gereux se masque de rhododendron, de sauvages 
genévriers. Parfois il trompe, attire par un peu de 



LA MORT DE LA MONTAGNE. 279 

gazon, de fleurs. Sous ces fleurs l'érosion ne se fait 
que mieux en silence pour paraître un matin, dans 
le dépouillement, la nudité hideuse, où rien ne 
reviendra jamais. 

Que la nature ressemble à l'homme ! En écrivant 
ceci, l'horreur me pénétrait du lapiaz moral que 
j'ai vu en ces temps. Si madame Guyon, dans les 
Torrens, les fleuves, les ruisseaux, reconnaît 
des âmes, comment les méconnaître en ces chaos 
arides, incurabîement dévastés? Beaucoup sont à 
l'état d'un méchant sol stérile. Beaucoup blessent 
au contact d'arêtes aigres et tranchantes. Tels (et 
ce sont les pires) ont la mort sous les fleurs, sous 
le sourire l'abîme. 

Mais que serait-ce si la dévastation aux degrés 
inférieurs, le vulgaire lapiaz d'égoïsme, de stéri- 
lité, s'étendait en dessous, et si l'érosion gagnait 
des masses immenses, indifférentes à tout, n'ayant 
ni le désir, ni le pouvoir du bien? On le craint 
par moments. Des cris désespérés en sont poussés 
de siècle en siècle. .Grainvîlle, vers 1800, écrit le 
Dernier homme. SénancourtetByron, tant d'autres 
croient à la fin du monde. Je le crois immortel. 
Par des points imprévus, des fibres encore jeunes 
qu'on ne soupçonnait pas, toujours il ressuscite. 
Flottant en tant de choses aujourd'hui, mais si fort 
sur la voie des sciences, le dix-neuvième siècle a 



280 LE CHEMIN DES GRISONS. 

là sa grande chance de rénovation. Il reprendra 
son cœur aux sources de l'esprit, et la flamme mo- 
rale à force de lumière. 



La Suisse a vu des montagnes entières sur plu- 
sieurs lieues de long descendre et engloutir des 
vallées, des villages. On se souvient toujours des 
terribles éhoulemenfs du Rossberg, des Diable- 
rets, etc. Les Pyrénées n'ont pas ces catastrophes. 
Mais la destruction constante y est plus active 
peut-être. Les alternatives violentes du froid et du 
soleil ardent sont plus marquées que dans les 
Alpes. La montagne moins vêtue de glaces, est 
plus ravagées par les neiges. A l'économie du 
glacier ont succédé leurs fontes subites, de préci- 
pitation sauvage. Au printemps brusquement sai- 
sies du vent d'Afrique, elles partent en torrents, 
bondissent en avalanches, leurs ravages ont percé 
les lacs, détruit les miroirs magnifiques qui ré- 
fléchissaient les grands monts. Partout on trouve 
vides ces belles coupes, nobles, mais d'effet sombre. 
Montant à Gavarnie, on voit à chaque pas des 
bassins qui jadis furent des lacs étages. Vingt 



LA MORT DE LA MONTAGNE. 281 

petits lacs, à peine, restent aux Pyrénées. La 
montagne, attaquée dans son granit, s'éboule, suit 
ses neiges, et détruit ces criques (tout comme elle 
a détruit ses lacs) et par l'Ëbre, l'Adour, la Ga- 
ronne, fuit aux grandes mers. 

Pour revenir, le cirque de Julier, plus grand que 
grandiose, avec ses sommets d'un gris sombre, ses 
neiges, en parties fondues, n'expliquait que très- 
lugubrement l'écroulement futur de ce grand mur 
des Alpes. Les neiges, ce me semble, n'y sont point 
des glacières. Très-peu sont d'un blanc pur; 
quoique cette année fût tardive, beaucoup étaient 
déjà altérées fortement, soulevées ici, là au con- 
traire, mollissant, enfonçant et devenant jaunâtres, 
bientôt près d'arriver à la fonte grise qui va les 
emporter avec beaucoup de terre. Qui accuser 
de ces ruines? La neige seule? Celle-ci, à son 
tour, accusera le vent du midi, le Fœhn, le 
Sirocco. Le Sirocco dira: «Accuse le désert. Le 
Sahara m'envoie. Qu'y puis-je? » 

Pour moi, neige et vent, et désert, je les absous. 
Je n'accuse que l'homme. 

« Moi? dit-il. Et que puis-je à ces sommets si 
hauts où je ne vais jamais? » 

Au sommet? rien. Beaucoup aux pentes, aux 
gradins inférieurs où s'appuient les sommets. 

La neige chaque année les chargerait sans doute. 

16. 



282 LE CHEMIN DES GRISONS. 

Sans doute elle fondrait en juillet, mais sa masse 
rompue, divisée en ruisseaux ne ferait pas torrent 
si Fantique forêt qui était là eût été respectée, si 
la hache avait craint de détruire la barrière vi- 
vante, qu'ont longtemps respectée, honorée nos 
aïeux. 

Aux lieux les plus sévères où Ton dit : « La nature 
expire, » elle avait mis la vie. Rien ne la décou- 
ragera. Elle avait fait exprès des créatures robustes, 
puissantes et indomptables qui bravaient le climat, 
quedis-je? qui puisaient justement leur force en 
son austérité. Au cirque de Julier, désert et misé- 
rable, où tout croule, où trois huttes à peine restent 
encore au milieu, fuyant les pluies de pierres, là, 
dis-je, étaient des arbres qui soutenaient les pen- 
tes, et peut-être une belle forêt. Nous en vîmes la 
trace, la preuve irrécusable que les plus beaux 
arbres y vivaient. J'y vis avec admiration deux 
pins, deux superbes aroles, se touchant presque 
serrés fraternellement, sans doute mêlés par les 
racines, se soutenant d'une même vie. Ils occu- 
paient le centre d'un assez grand enclos palissade. 
Serait-ce le cimetière des cinq ou six malheureux 
qui vivent là? Du moins, ces nobles arbres sont leur 
consolation, sans doute leur clocher, leur église. 
On comprend à merveille qu'un temple ici puisse 
être un arbre, lis dressaient vers le ciel leurs bras 



LA MORT DE LA MONTAGKE. 285 

puissants qui semblent des candélabres à sept 
branches. 

C'est le plus fort des arbres mars aussi le plus 
lent. On ne refera pas ce bois qui veut des siècles. 
Ceux-ci demeuraient là, comme une protestation 
lugubre qui disait : « Éteints pour jamais. » 



IX 



I/ENGADÏNE 



te 



L'ENGADINE 



Après Quito et autres ailles si hautes des Cor- 
dillères, l'Engadine est, je crois, le plus élevé des 
lieux habités de ce globe. Pour l'Europe, cela 
est sûr, son plus haut village est Gresta (6,500 pieds 
au-dessus de la mer.) 

Une vallée des Petits Cantons n'a que 1 ,000 pieds 
de moins. Mais bien mieux protégée, elle a des 
vergers, des cultures. L'Engadine, au contraire, 
traversée par les vents du nord et du midi, subit 
leurs violents caprices. Le vent d'est, qui vaut 
bien le nord, lui siffle de côté des glaciers de la 



288 L'ENGADINE. 

Bernina. Elle n'est, ce me semble, gardée que 
vers l'ouest. 

Pour bien mesurer sa hauteur, il faut venir par 
l'Italie, remonter les cours d'eau de Como à Chia- 
venna, entre les châtaigniers, les vignes, et de 
Chiavenna à Yico-Soprano. Là on se trouve au pied 
de l'énorme escalier si rapide de la Maloya, tour- 
noyant sur lui-même à travers les sapins. Et, 
quand ceux-ci finissent, il faut monter encore. 
Enfin on atteint le sommet sinistre, désolé et 
battu d'un vent éternel. On regarde en arrière, 
et l'on voit d'un coup d'oeil toute cette échelle de 
Jacob. 

En venant au contraire par le col de Julier, 
comme on descend un peu, on ne soupçonne pas 
que la descente est elle-même une haute mon- 
tagne. Sylva-Plana, agréable village, de propreté 
extrême, de maisons blanches et riches d'appa- 
rence, vous reçoit et vous ouvre le pays favo- 
rablement. Trois petits lacs très-verts, encadrés 
de mélèzes et réfléchissant leur image, semblaient 
gais au soleil, malgré -le sérieux des sommets 
qui dominent. Ces lacs traversés d'eaux courantes, 
sont fort nets et promettent de la salubrité. L'en- 
semble n'est pas grand pour un paysage des 
Alpes, mais d'une heureuse proportion. Au pre- 
mier point de vue central, les bains de Saint- 



L'ENGADIISE. 289 

Moritz, spacieux et bien soleillés, nous souriaient. 
Lui-même Saint-Moritz, un bourg assez peuplé, 
qui a quelques boutiques, quelques petits mar- 
chands, est à mi-côte vers le pied du Julier. Il 
domine et partage à peu près la vallée. Avant lui, 
après lui, on a les deux coups d'oeil sur les lacs 
successifs, leurs prairies, leurs forêts. 

Le mélèze est de ce vert clair dont on peint les 
jouets d'enfants. Il a une gaieté relative. On est tou- 
jours un peu surpris de trouver dans les lieux où le 
sapin, le picea robuste ne peuvent plus vivre, ce vert 
tendre, cet air de jeunesse d'un arbre qui change 
de feuilles tous les ans. Mais la grande surprise, 
ce fut de voir sous son ombre légère, les plus 
rares fleurs des hautes Alpes, communes ici, tout 
comme ailleurs est la pâquerette aux prairies. La 
superbe anémone jaune, tant poursuivie des bota- 
nistes, achetée à tout prix des ascensions les 
plus pénibles, abondait et surabondait sous la 
roue presque des voitures. Nos dames en jetaient 
de petits cris de joie, d'admiration. Ces merveil- 
leuses fleurs, sur une pente tournée au levant, 
étaient moins éclairées déjà à cette heure de 
l'après-midi (cinq ou six heures du soir). Elles 
ne devaient rien aux effets du soleil, n'étaient 
belles que de leur beauté. Mystérieuses sous 
cette ombre, inclinées vers la route, elles sem- 

17 



290 L'ENGADINE. 

blaient des yeux, de grands yeux qui nous regar- 
daient. 

Frappante apparition. Cette flore singulière, ex- 
quise, que nul or ne payerait, qui ne descend 
jamais dans nos jardins, se trouvait toute seule en 
ces lieux très-sévères où tant de plantes communes 
ne peuvent venir. Après Saint-Moritz, la vallée élar- 
gie et d'une certaine grandeur, est étonnamment 
sérieuse. Le long des lacs, deux ou trois beaux vil- 
lages se succèdent à l'horizon, et rien entre eux 
que la prairie déserte. Point de maisons sur le 
chemin. Nulle culture et nulle industrie. Un 
noble et grand silence, tel qu'on l'a sur les hauts 
sommets, au Righi par exemple. Mais (diffé- 
rence capitale), au Righi on voit tous les géants 
des Alpes sur sa prairie déserte, on a à qui par- 
ler; on salue Silberhorn ou la Jungran, Ici, la vue 
est recueillie, quoique belle et spacieuse. Le 
grand groupe de la Bernina avec tant de glaciers, 
de sources, est assez près, mais on ne le voit 
guère qu'à de rares échappées. Généralement 
ce groupe est retiré derrière certains rideaux de 
montagnes secondaires. Il est énorme, et on le 
cherche, on ne sait où le trouver. 



L'ENGADTNE. 291 

Déjà Celerina, plus bas que Saint-Moritz et tout 
à fait en plaine, était dans l'ombre et dans l'hu- 
midité du soir qui s'élève de ces eaux nom- 
breuses. De côté, à ma droite, à dix minutes au 
plus, une église, une tour, étaient bien éclairées 
. encore. C'est leur seconde église; et je croyais d'a- 
bord que c'était pour les catholiques, mais tout le 
pays est protestant. Cette seconde église, près de 
chaque village, garde le cimetière, est exclusive- 
ment pour les morts. 

Samaden, un peu plus peuplé (de quatre cents 
maisons, je crois) , a la poste centrale, les tribunaux 
et les écoles. C'est comme un chef-lieu pour la 
haute Engadine. Tout est très-bien bâti. Nombre de 
maisons honorables ont au dehors de somptueux 
perrons avec de belles rampes en fer et en cuivre, 
de jolies grilles (souvent de l'autre siècle). On 
dirait des hôtels. C'est cependant à tort que les 
livres, les guides disent que ce sont des maisons 
riches. L'opulence y est rare. Ce que vous admi- 
rez, c'est une aisance, lentement et honorable- 
ment gagnée, les fruits de la sagesse et de l'éco- 
nomie. Dans une émigration de vingt ans aux 
grandes villes, par la sobriété constante et les 
privations soutenues au milieu des plaisirs et des 
folies du luxe, on gagne et on rapporte cinquante 
ou soixante mille francs. On achète une prairie 



292 L'ENGADINE. 

qui coûte cher, donne peu. On bâtit une bonne 
maison. Et il la faut très-bonne en ce pays de 
rude hiver. Là on s'enferme, on se repose. Quel- 
ques fleurs, élevées à grande peine, y sont le 
seul amusement. 



Tout cela est digne et touchant. Le sérieux, le 
soin extrême qu'on sent en toute chose, impose en 
ces lieux si petits. Quand on a travaillé soi-même 
toute la vie, on a certain respect du repos mérité, 
de la retraite du travail. Samaden a la gravité 
des beaux villages de Hollande avec moins de ri- 
chesse et une simplicité qui m ? alla fort. Sur le 
temple, je lus dans la belle langue romance ce 
mot très-convenable de l'homme qui a réussi, 
conquis par ses efforts une position honorable : 
A Dio sulet onor ed gloria. Plus loin, sur une belle 
maison ornée de fleurs (qui même avait un sem- 
blant de jardin), je lus en allemand cette touchante 
inscription : « Celui qui a trouvé secours dans le 
mauvaise fortune, se rappelle la tempête, au 
beau temps. » 

Un hôtel vous reçoit dans ce noble village, — 



L'ENGADINE. 203 

mieux quo somptueux! — excellent. Beau linge, 
et bon souper. Si bon que des Anglais, amis du 
confortable, y restent, et oublient un peu le pays. 
Signe singulier, rare, de l'honnêteté de la mai- 
son : fy trouvai du café, café non mêlé, véritable. 
Jamais, en trente ans de voyages, je n'ai trouvé 
cela que deux fois, la première aux Pyrénées près 
Gavarnie, et la seconde à Samaden dans l'hôtel de 
la Bernina. 



Vers quatre heures du matin, je me levai sans 
bruit, et j'allai un moment, à travers mes vitres 
humides, regarder la contrée. Entre des hauteurs 
modérées, boisées fort inégalement et diversement 
éclairées, la vallée, ses prairies et petits lacs, 
étaient sous la basse vapeur qui se traîne, rampe 
à quelques pieds. Le tout, mélancolique, d'un sé- 
rieux mystère. C'était, ce n'était pas l'été. Peu -à 
peu le soleil monta, et je vis bien la position de 
Samaden au point central où se croisent les rou- 
tes, la principale qui suit les lacs, de la Maloya au 
Tyrol, et l'autre transversale, que je voyais mon- 
ter vers Pontrésina, s'appuyant à sa droite aux 



294 L'ENGADIjNE. 

montagnes de la Bernina. Un petit commerce s'y 
fait, grains allemands et vins d'Italie. 

Me promenant dans Samaden,vers dix heures, 
j'eus besoin de demander je- ne sais quoi. J'avisai 
dans la rue troisjeunes hommes qui causaient, gens 
visiblement intelligents. Ils mz voyaient fort bien, 
sans regarder, nullement avec l'air curieux que 
nous avons dans nos petites villes et qui plaît peu 
à l'étranger. Ils me répondirent poliment, d'une 
manière aimable, sans faux empressement. C'é- 
taient des gens de trente-six ans peut-être. A leur 
excellente mesure, on sentait bien des hommes 
déjà d'expérience, qui avaient vu, vécu, n'en res- 
taient pas moins bienveillants. 

L'émigration les forme. Leur modestie les fait 
beaucoup aimer. Je ne résiste pas au plaisir d'en 
citer un exemple, que je prends au très-excel- 
lent petit livre de M. Binei (de Genève). 

Dernièrement, dit-il, au village de Sils-Maria, 
un de mes amis, regardant les livres delà maison 
où il logeait, y trouva un vieux manuscrit qui 
avait près de deux cents ans. C'étaient les souvenirs 
d'amitié et de bienveillance qu'un jeune étudiant 
de la vallée, revenant de Zurich, avait rapportés, 
écrits de la main de ses professeurs. On y voyait, 
avec les signatures de ces savants connus, des ar- 
moiries peintes avec soin. Mais, après tout cela, 



L'ENGADINE. 295 

venaient des consolations adressées à la famille. 
L'intéressant jeune homme, aimé et estimé, avait 
été frappé de bonne heure, n'avait pas vécu. 



Établis à Pontrésina, sur la route de la Bernina, 
dans la vue du Roseg, admirable glacier qui est 
tout près, ayant sous nos pieds la rencontre des 
torrents qui s'unissent là, nous sortîmes avant le 
soir vers quatre heures de l'après-midi. 11 faisait 
un vent frais (non froid) d'ouest, et du haut du 
Julier un rayon du couchant le tempérait. Je fus 
frappé d'une chose. On travaillait à couvrir de 
petites planches les parapets du pont pour que 
la brusque alternative des gels et des dégels n'en 
fit éclater la maçonnerie. Gela me fit songer. Je 
sentis la terreur de ce profond hiver qui gèle 
à 40% fait un rocher des lacs. Gela est sibé- 
rien. Et ce qui ne Test pas, ce qui est encore pis, 
c'est que par moments le soleil se souvient tout à 
coup de l'Italie voisine. D'un rayon aigu et tran- 
chant, coupant comme une hache, il fond sur 
cette terre glacée, fend, fait tout craquer, rase et 
brûle. 



29( 5 L'ENGADINE. 

Le haut pays a trois mille âmes. Mais, sans l'é- 
migration et ses profits, il n'aurait pu, je crois, 
être habité. Comment le cultiver? Une note excel- 
lente d'un habitant, M. Lilly (qui m'a été trans- 
mise par l'obligeance de M. Saralz) expliqua W~^ 
faitement qu'on ne peut y compter sur rien. 
Non-seulement la neige dure sept mois, mais 
elle revient souvent l'élé à l'imprévu. Le seigle est 
trop aventuré. On essaye un peu d'orge. Moi- 
même j'en ai vu dans un pli au midi, fort abrité, 
mais c'est chose rare et incertaine. Le foin est 
coupé à la main plus qu'à la faux. Il est très-court, 
mais en revanche exquis et d'une odeur sucrée 
(bien naturelle, se composant de fleurs). De là un 
bon laitage, peu abondant. Le beurre et le fro- 
mage ne suffisent pas, on en achète ailleurs. Les 
bêtes bien tenues à l'étable, si bien nourries de ce 
foin si friand, donnent des élèves excellentes, de 
belles petites génisses grises, bien vendues et fort 
recherchées. 

Un peu de travail dans le bois, et un peu de rou- 
lage, c'est tout ce qu'on peut faire. L'émigration y 
est la loi, la fatalité du pays. 



L'ENGADINE. 297 

Peu de familles entraient au service étranger. 
Cette honte de fournir aux rois des soldats contre 
leurs sujets existait peu dans l'Engadine. La race 
y est très-fine, n'eût pas donné les colosses gros- 
siers chez qui on prenait les Cent Suisses. Un 
souffle d'Italie se trouve là d'ailleurs, une apti- 
tude aux arts. A dix ans, à douze ans, on adres- 
sait l'enfant à Venise, Milan, Rome ou Naples, et 
là très-vite il exerçait Part propre à son pays, un 
art charmant qu'aimaient les Italiens. 

On sait que les bergers, compatriotes de Mozart, 
.dans les montagnes de Saltzbourg, exerçaient l'art 
de la sculpture en bois, qu'ils ont porté à Nurem- 
berg. Ceux du Tyrol font toujours des jouets. 
Canova, jeune encore, à Bassano,Trévise, s'exerçait 
en sculptant le beurre. Michel- Ange, dit- on, par- 
fois sculpta la neige. Le jeune Engadinois modelait 
et sculptait le sucre. 

Dans l'Italie oisive des dix-septième et dix- 
huitième siècles, la vie.de cour et de société, 
carnaval éternel au fond peu varié, aimait fort les 
surprises, les petites improvisations. Aux nais- 
sances et mariages, aux bals, aux grands repas, 
bouquets et madrigaux pleuvaient chez la divinité 
du lieu. C'était une fête dans la fête quand sur la 
fin, en grande pompe, au bruit des instruments, 
arrivait le galant dessert, le madrigal de sucre, 

17. 



298 L'ENGAUINE. 

temple, grotte ou montagne, et sa foret de fleurs, 
et son glacier candi. Dans le goût de YAminte et 
du Pastor fido, on y mettait des bergeries. Là tout 
art se mêlait. Le dessert était chanté, joué. Cela 
explique pourquoi Lulli, le petit apprenti dans 
cet art, devint musicien. 

Le beau , le difficile, c'était de supprimer le temps. 
îl fallait répondre au caprice, improviser sans cesse, 
du soir au matin faire un monde, créer ces berge- 
ries, ces 'Alpes, aussi vite qu'on fait un bouquet. 
Mais le sucre est rebelle. Sans les pâtes sucrées, 
tout était impossible. On n'avait pas alors les 
moules. Tout se faisait de main humaine, par la 
main hardie, délicate du jeune homme qui avait le 
sens de la mode, de la fantaisie féminine, de ce 
qui allait faire crier : Oh 1 à la signora. 



Rien de plus compliqué que les arts de la pâle. 
Rien qui se règle moins, s'apprenne moins. 11 faut 
être né. Tout est don de la mère Nature. Heureux 
instinct, divination d'un effet incertain qui dépend 
d'un agent si peu fixe, le feu! Il y faut un tact 
étonnant, une main sûre, qui n'hésite pas trop, 



L'EISGADINE. '299 

mais qui s'arrête à temps, et dans une mesure 
excellente; un rien déplus, de moins, tout est 
perdu. Ce point si étroit et si juste exige une déci- 
sion, un éclair de bon sens, d'adresse qu'on n'a 
guère hors de France. La montre de F allemand re- 
tarde, et celle de l'Italien avance. Ils sont en deçà, 
au delà. Nos Gaulois d'Engadine eurent tout à fait 
ce don français. 

Mais moins cet art s'enseigne, plus l'initiation 
est. rude. Le maître, à tel moment, a les incerti- 
tudes, les craintes, les emportements (si l'on peut 
comparer) de Benvenuto Cellini > dans la scène fa- 
meuse de la fonte, où il crut tout désespéré. Mal- 
heur à l'apprenti en ces moments! On tremble 
pour l'enfant qui regarde et qui n'en peut mais. 

Réellement son sort est très-dur, lorsque des 
libertés du grand air et de la montagne, il des- 
cend dans ces antres, sous le pavé des villes, aux 
mortelles vapeurs du charbon. La dame élégante et 
friande qui, dans la rue Vivienne, sent ce parfum 
des caves, n'a guère l'idée de la vie sombre du 
jeune artiste qui lui fait tout cela. 

Une lueur y vient cependant, c'est, au premier 
succès, devoir sur la pâte, saisie et réussie à point, 
ces tons dorés, si chauds qu'un ancien (très-obser- 
vateur) déclare avec raison « un charme pour les 
yeux. » Tous les peintres en délirent. Rembrandt 



500 I/ENGADINE. 

a fait effort pour y prendre le ronx, dont il chauffe 
ses profonds foyers. 

Un pauvre enfant, naïf, Claude Lorrain, qui ne 
sut jamais rien, et fut toujours un simple, ayant 
bien regardé cette couleur, l'ayant dans les yeux, 
de petit pâtissier se trouva un grand peintre. Delà 
cave du nord, il la prit, l'emporta en Italie, la mit 
dans ses tableaux, avec cette tendresse pour la lu- 
mière, cette magie d'amour qui fixa le soleil. 



L'inexplicable, c'est que ces émigrants, dans 
la boue, les milieux corrompus, délétères, sem- 
blent ne pas trop s'altérer. Le fond est qu'à douze 
ans, à quatorze, de leur pays ils emportent une 
maîtresse, adorée et sévère, qui les garde très- 
bien. 

La maîtresse, c'est la neige immaculée de cette 
vierge Bernina. Dans les caves et dans les fours 
noirs, chauffés à blanc, elle apparaît. 

La maîtresse, c'est la Flore des Alpes, pauvre, 
exquise, tellement supérieure à la vulgarité d'en 
bas. 



L'ENGADINE. 501 

Cela les retient fort. Ils y pensent vingt ans, 
trente ans, à travers le sombre des villes. Et, 
au bout de tant d'aventures, ils reviennent fidèles, 
et encore amoureux de l'éternel hiver. 



NEIGES ET FLEURS 



NEIGES ET FLEURS 



Le proverbe de l'Engadine : « Neuf mois d'hi- 
ver, trois mois d'enfer, » étonne quelque peu 
l'étranger. La chaleur, l'été même, à une telle 
hauteur, ne peut être accablante. Pour cette année, 
la saison était froide. On faisait du feu en juillet. 

« Chaque matin pourtant, quelles que fussent les 
douceurs du poêle et le froid du dehors, je m'ar- 
rachais et je partais. La tentation était trop grande 
de se trouver si près des trésors de la botanique. 
Déjà à 6,000 pieds, il suffit d'en monter 2,000, 
et l'on se voit sans effort en possession de Ja 
plus haute Flore Alpine. Une vaillante dame y 



506 NEIGES ET FLEURS. 

montait avec moi, et d'excellents amis, infatigables 
montagnards. 

«Une fois cependant, j'allai seule au désert. Je ne. 
sais quel attrait de solitude m'entraînait. L'Enga- 
dine a encore des retraites ignorées, perdues, de 
sauvages vallées, dont les seuls visiteurs sont le 
vent, le soleil, et que l'on pourrait croire le royaume 
secret des esprits. C'est ce que je cherchais. 11 
m'eût fallu un lieu , un horizon où nul n'eût posé 
le regard. 

« Si quelqu'un connaît de tels lieux, c'est un seul 
homme, Cola ni, à coup sûr, fils du fameux chas- 
seur, qui lui-même sur ses vieux jours s'est fait 
chasseur de plantes. Il a deux choses à lui, la tra- 
dition et la nature, la connaissance de tout arbre, 
toute pierre, une entente parfaite avec l'âme de la 
contrée. Chaque fleur est à lui d'avance. Il la prend 
à heure juste. Il sait à son foyer le moment où 
telle herbe va fleurir. sur telle pente inconnue de la 
Bernina. 

« Lui-même il avait hâte de revoir les hauts lieux 
qu'en cette année tardive la neige quittait à peine. 
Il était plus pressé que moi de se remettre eu pos- 
session de la montagne. Le temps était sévère. Le 
vent change sans cesse dans ces régions élevées. 
Il tourne plusieurs fois par jour. Nous avions, en 
été, les bourrasques d'un froid printemps. Il gelait 



NEIGES ET FLEURS. 307 

chaque nuit. Et la veille de notre départ, le soleil 
se coucha (très-mauvais signe) derrière un noir 
chaos, mobile et fantastique. Colani n'augurait rien 
de bon, mais il ne disait rien. Dans ses dents seu- 
lement, il murmurait des noms de plantes et de 
fleurs inconnues. 



« Je me lève à quatre heures. Je suis prête avant 
six. Le ciel est sombre. Le vent âpre balaye la neige 
qui commence à tomber. N'importe, nous partons. 
Dans un petit char de montagne , tout ouvert par 
devant, immobile, je reçois la bise, aiguisée et 
subtile, qui entre, s'insinue, comme en fines 
pointes d'acier. 

« A ma droite, j'avais les massifs de la Bernina. À 
travers les aroles frémissants, j'en voyais les blan- 
ches cimes. A gauche, plus tristes encore, se dres- 
saient des montagnes nues, qui n'ont pas même de 
neige, et semblent inhospitalières. Nous avancions 
peu, retardés par le vent, qui nous venait d'en 
face. Les rares passants de la route, qui, ce jour 
de dimanche, allaient au prêche, s'étonnaient de 



508 NEIGES ET FLEURS. 

voir « une dame pâle » s'en aller par un temps si 
dur. 

« Nous arrivons à une auberge, qui, comme l'hô- 
tel de Samaden, s'appelle l'hôtel de Bernina. C'est 
de là, et non de plus près qu'on a tout l'effet de 
cette imposante chaîne. Les glaciers se voient en 
dessus; ils nous montrent à nu, sur plusieurs 
points, leurs vives arêtes d'émeraude. Ils vien- 
nent sur vous ; vous en sentez la lourdeur écra- 
sante. On est transi rien qu'à les regarder. 

« Dans ce jour de morne tristesse, rien de plus 
grandiose que de voir un à un tous ces géants. 
Leur lugubre assemblée se détachait en blancs 
fantômes sur le ciel gris. Un seul point noir, le 
pic de Bernina, se projetait en cime aiguë. De cha- 
que côté de la route, d'anciens glaciers avaient 
déposé leurs décombres. On passait au milieu des 
morts. 

« Malgré juillet, l'hôtel ressemblait à ces lieux 
de refuge créés pour les tourmentes d'hiver. Per- 
sonne pour nous recevoir, toutes les portes fer- 
mées , les grands poêles allumés dans l'intérieur, 
et je ne sais quelle sourdine mise à la vie. — L'hô- 
tesse me prit en pitié, me plongea sous les couver- 
tures. Nous entrâmes dans la vallée. 

« Là, comme frappés du doigt d'une méchante 
fée, les arbres cessent subitement. Le paysage perd 



NEIGES ET FLEURS, 309 

fout horizon ; il se resserre de plus en pins entre 
deux hautes montagnes. La vallée est plutôt un 
étroit corridor qui monte au col de la Slretfa. 
Le sentier, cahoteux, chemine péniblement. Au- 
dessous, bien plus bas, coule un torrent grisâtre. 
Les chars ne s'aventurent pas plus loin. Nous 
avions pris, à Bernina, le chariot rustique des 
faneurs. Un champ de neige nous arrêta, Je le 
traversai avec une joie d'enfant craintive et hardie. 



« Quel contraste entre la terre et le ciel ! Du ciel 
farouche nous venait le grand hiver. Le grésil avait 
remplacé la neige. Un vent violent sifflait, nous 
cinglait le visage. Tout s'assombrissait sur nos 
têtes. — A nos pieds, au bord du champ de neige, 
l'image la plus aimable de la vie. L'incomparable 
anémone printanière se penchait dans son idéale 
toilette d'un lilas pâle. Son heure était déjà passée. 
Elle s'était comme endormie dans le rêve d'un 
beau moment. De blondes et longues soies, douces, 
légères, électriques, retombaient sur elle, enve- 
loppaient sa maternité. — Je saluai dans cette 
première apparition de Yalpe, une âme douce et 



310 NEIGES ET FLEURS. 

charmante qui me faisait Dieu visible dans un lieu 
désolé. 

« Le monde peu à peu se fermait derrière nous, 
le désert commençait. Partout la solitude est impo- 
sante; mais, combien plus au seuil de la nature 
morte, si près de ces glaces éternelles ! 

« Mon guide, de son jarret nerveux, me devançait ; 
il avait trop pratiqué la montagne pour rien éprou- 
ver du trouble d'une âme neuve. Aussi ardent à 
la chasse aux plantes, qu'à la chasse du chamois , 
on eût pu voir de fauves lueurs passer dans ces 
yeux. Il avait des rires en lui-même et quelque 
chose du Faune à chaque capture. Ces fleurs, c'é- 
tait une proie. 

« Malgré ce ciel si triste et ce froid noir, ennemi 
de la vie, elles embaumaient l'air. La daphné, avec 
une teinte analogue au lilas, en rappelle l'odeur, 
la suavité pénétrante. Près d'elle, Porchis vanille 
détachait de l'herbe pâle la sombre pourpre de 
son épi. Nul parfum plus fidèle. Même au fond 
d'un herbier, couché et enterré, il donne un sou- 
venir de son âme odorante qui semble aimer en- 
core. 

«La grande gentiane bleue déjà défleurissait, 
avait fermé son urne. Sur la prairie régnait la gen- 
tiane de Bavière, brillante, éblouissante. Son étoile 
d'azur intense tremblait et scintillait. C'était toute 



NEIGES El FLEURS. 311 

la joie du désert en ce jour sombre. Eile me ren- 
dait le ciel absent, un ciel approfondi, doublé. 

« Le lieu est fort sévère. Je n'y trouvai point la 
Linnée qui cherche l'abri de l'arole. Fille des 
bois, sous leur ombre, elle habille la roche de ses 
traînes ondoyantes, de ses clochettes rose pâle, 
légères, qui tremblent au moindre vent. Même 
des fleurs qu'on trouve au Julier, au Splughen 
(myosotis et pédiculaire rose), je ne les voyais 
pas ici. Les pentes y sont rapides, et n'ont pas 
les tourbières qui avivent ces fleurs de leurs eaux 
fermentées. 

« Celles-ci font face à leur sort par divers moyens 
de prudence. Les gentianes s'ouvrent, se ferment 
à propos, mesurent leurs tiges au froid, à 
la tourmente et souvent les abrègent. La campa- 
nule en thyrse, au lieu d'égrainer ses clochettes au 
vent, lesserre autour d'elle en épi, s'en fait un es- 
saim d'alvéoles. Chez d'autres les feuilles groupées 
à la naissance de la tige en collerette, restent près 
delà terre. Nourrices et pourvoyeuses, elles en ont 
la sagesse. Leur nourrisson, la fleur, seule, au beau 
jour, s'élance d'un jet vers la lumière^ la boit avi- 
dement et en meurt. 

« Cet âpre lieu est pourtant un refuge. Roulée par 
l'avalanche, souvent la petite ômigrante des hauts 
sommets y tombe et croit y trouver plus d'abri. 



512 NEIGES ET FLEURS. 

Elle s'arrange, elle s'oriente, selon qu'il lui faut 
l'eau, la chaleur, la lumière. Mais le froid n'y est 
guère moins rude. L'hiver l'y suit (même en juil- 
let). Pauvre petite fridouline , qui n'a fait le 
voyage que pour manquer encore sa destinée!... 
« Nombre de fleurs hâtives avaient déjà péri, 
frappées du vent cruel, plus aigu aux lieux étroits 
que sur les sommets même. La pâle soldanelle, 
qu'il fouettait sans relâche, livrait à ce génie sau- 
vage sa flexibilité, sa douceur résignée à ces ri- 
gueurs du sort. 



«Cependant Colani m'avait tout à fait oubliée. 
Il était loin, perdu, dans le labyrinthe des roches 
éboulées. J'étais seule, bien seule ; j'avais ce que 
j'avais cherché, les tristesses de la montagne. Mais 
je n'en prévoyais pas le lugubre silence. Dans le 
clair obscur blafard du ciel neigeux rien ne bou- 
geait. Pas un oiseau au ciel, pas un moucheron 
pour animer l'espace. Un sifflet me fit tressaillir 
(c'était une marmotte surprise), et après, le désert 
n'en fut que plus muet. Point de ruisseau, point 
d'eaux qui murmurassent. Le torrent coulait bas et 



NEIGES ET FLEURS. 315 

loin. L'air seul, tourmenté, gémissait, ou par 
moment criait, éclatait en sinistres plaintes. 

« Je n'avais point d'effroi, mais la sensation 
d'une âme entière, qui, seule avec soi-même, tra- 
verse l'infini, en retournant à Dieu. Dans mon 
émotion, même un désir étrange, âpre, amer, se 
mêla. Je m'arrêtai un peu. Si je n'avais aimé ici- 
bas, pourquoi redescendre?... 

« Telle est l'ivresse des montées, l'attraction de 
ces lieux, le besoin de planer. Mais sans doute le 
ciel n'est pas plus près de là. Il est en nous, dans 
la vie innocente et la rectitude du cœur. » 



i.j 



Xi 



LA DESTINÉE DE L'ENGAMNE 



XT 



LA DESTINEE DE L'ENGADIN. 



Moins épris du désert, de ces hautes prairies, 
je rêvais volontiers sur la route et dans les villages. 
Je voulais voir des hommes. On n'en rencontrait 
guère. Notre Pontrésina d'en bas, avec sa poste et 
ses auberges, montrait encore quelques figures 
humaines. L'autre en haut, qui est à cinq mi- 
nutes du premier, était parfaitement solitaire. Les 
maisons, très-propres et aisées visiblement, étaient 
exactement fermées, les fenêtres même (en juil- 
let). Point d'enfants, point de chiens. Personne. 

J'avais va aussi en Hollande de beaux villages 
déserts. Mais la maison petite, infiniment plus 

18, 



518 LA DESTINÉE DE L'ENGADÏNE. 

riche, avec ses marbres et porcelaines, ses ta- 
bleaux, ses collections, souvent sa barque et son 
canal, n'a pas la morne austérité de la maison de 
PEngadine. Elle n'a pas non plus la noblesse rus- 
tique des vastes granges q«i donnent à celles-ci 
je ne sais quoi de vénérable. 

Ces maisons, la plupart, sont de vraies forte 
resses. A l'énorme épaisseur des murs, on sent 
que l'ennemi est là, le grand hiver, un momen 
arrêté, qui reprendra demain. On sent que celui 
qui a bâti à son retour dans le* pays, habitué à 
un climat plus doux, ayant vécu dans la sécurité 
des grandes villes, ici dans le désert s'est mis par- 
faitement en défense. Ayant traversé tant de cho- 
ses, d'épreuves et d'aventures, il me semble avoir 
eu dans l'esprit le problème que notre Bernard 
Palissy se pose aux temps dangereux où il vit. 
« Comment s'envelopper, s'enfermer dans un grand 
repos? Pour faire un abri sûr, le modèle n'est-ce 
pas la carapace ou la coquille dont les volutes 
épaisses garantissent la sûreté? » 

La perfection de la coquille serait d'être absolu- 
ment close, de n'avoir aucune ouverture. On en fait 
peu du moins. Dans cet énorme mur, comme au 
creux d'un rocher, du dehors au dedans va s'étrécis- 
sant l'embrasure; aufondest la fenêtre. Avrai dire, 
ce logis regarde surtout en dedans. Il est à lui son 



LA DESTINÉE DE L'ENGADINE. 319 

monde et ne désire rien du dehors. Tout au plus 
un jardin minime est à côté. Chaque petit carré 
d'herbes potagères (chose rare) est entouré de 
planches et semble une caisse. Les fleurs qui ont 
tant coûté de soins pendant neuf mois, paraissent 
aux meilleurs jours d'été à la fenêtre, non sans 
coquetterie, mais à condition d'être prêtes à ren- 
trer. 



Les maisons plus modernes, où le rez-de-chaus- 
sée est élevé, ont leur entrée d'honneur sur le 
perron un peu ambitieux dont j'ai parlé. Les an- 
ciennes, très-originales, ont un grand vestibule 
voûté, bas, sombre, qui, à gauche, ouvre sur la 
grange, à droite sur les pièces d'habitation. Cette 
grange, haute, spacieuse, avec de grands treillis 
en beau bois brun, sculpté, est d'un très-bel 
effet. La maison qui a là sa vie et sa sécurité pour 
une réclusion de huit mois, n'a pas cru, en recon- 
naissance, pouvoir trop faire pour la grange. Elle a 
l'air d'une église. Le bon bois résineux d'une 
excellente odeur est là pour le foyer. Le foin, ex- 
quis et délicat, plein de senteurs vitales, fait 



320 LA DESTINÉE DE L'ENGADINE. 

presque envier aux bêles une si excellente nour- 
riture. Celles-ci sont d'heureuses prisonnières, 
peu éloignées de la famille, ses commensales et 
ses nourrices aimées, fort choyées, bien entre- 
tenues. 

D'autres portes ouvrent les cuisines, la salle où 
l'on reçoit, et derrière, la salle intérieure, très- 
garantie, exposée ou midi, où se réunit la famille. 
Les parois lambrissées de mélèze rougeâtre ou de 
1'indestruclible arole, brillantes et très-polies, 
sont de teinte sombre et pourtant gaie qui repose 
parfaitement l'œil ébloui et fatigué des neiges. 

Les chers souvenirs de famille sont là, le coffre 
héréditaire, majestueusement dans son coin, 
sculpté soigneusement et portant le blason de la 
famille. Nobles ou non, tous ontle leur, un emblème 
ou symbole armoriai, comme autrefois chez nous 
tous en avaient, bourgeois, paysans même. Les 
portraits des parents, ancêtres, sont honorablement 
exposés aux murs et aux croisées. 



Un bon grand poêle occupe une large place dans 
la chambre, monte à 5 ou 6 pieds, et l'espace 



LA DESTINÉE DE L'ENGADINE. 321 

vide au-dessus jusqu'au plafond est masqué d'un 
treillage et de rideaux très-propres. Je ne savais 
pourquoi, maison me montra le mystère. Derrière 
le poêle se cache discrètement un étroit petit esca- 
lier qui monte au paradis. J'entends par là un 
entresol où, quand l'hiver sévit, le mari et la 
femme se réfugient, se serrent, ont la vie des mar- 
mottes, juste au-dessus du poêle. Mais ne touchant 
pas le plafond, il n'y laisse arriver qu'une très- 
agréable tiédeur. 

Voilà les voluptés du Nord, sensibles, recueillies, 
profondes, que l'on préfère à tout. Si douces en 
elles-mêmes, elles valent beaucoupplus encore par 
le contraste de ce dehors âpre et terrible. En 
Russie, elles sont énervantes, fatales à la race 
même. 

Ici, elle est fort affinée. Celui qui a vécu, 
voyagé et souffert, n'en doit que mieux sentir ce 
charme d'intérieur. Du beau Midi, des brillantes 
contrées où il travailla tant, aujourd'hui, j'en suis 
sûr, il ne lui soucie guère. Les enchantements de 
lllalie, il les donnerait volontiers pour l'étroit 
petit escalier qui mène à ce bienheureux nid. 



522 LA DESTINEE DE L'ENGADINE. 

Le foyer, c'est ici le vrai fond de la vie et la reli- 
gion elle-même. La vieille Bible romane est sur 
son étagère dignement respectée; et à côté Luther 
ou Mélanchthon gravés. Mais ceux qui ont tant vu, 
ne sont guère exclusifs. Et parfois j'ai trouvé la 
madone à côté, une image d'après Raphaël. 

La vraie madone, c'est l'épouse. Qui remplit la 
maison? qui y met la vie, l'âme? Évidemment elle 
seule. Moins fatiguée que l'homme, elle entre entière 
au mariage, avec l'énergie du climat, la personna- 
lité celtique. Ce n'est pas une molle Allemande. On 
se souvient dans le pays de la fille de Jean Colani, 
le fameux tueur de chamois. Pour l'œil perçant, le 
pied sûr, l'infaillibilité du coup, il n'eut qu'un seul 
rival, sa fille. Comme lui audacieuse et sauvage, 
mais follement ardente dans ce métier terrible, elle 
méprisa le mariage; elle brûla, passa, vierge et 
jeune. 



Ulysse a voyagé, mais non pas Pénélope. Elle 
doit rester plus inquiète peut-être d'esprit, 
trouver l'hiver bien long et le pays bien soli- 
taire. Quelques visites qu'ils font en traîneau, 



LA DESTILNÉE DE L'ENGADLNE. 325 

est-ce assez pour elle? Pour lui cela suffit. Il est 
amoureux du repos. Ce profond hiver même qui 
condamne au repos, c'est ce qui contribue encore à 
lui faire aimer le pays. Il en est comme un arbre, il 
y est engagé par des fibres et par des racines qu'on 
ne voit pas — nombreuses comme celles de l'a- 
role, en tout sens étendues — profondes à l'égal 
du mélèze qui pointe en terre, pénètre tant qu'il 
peut. 

L'intérieur n'est pas moins très-bon, la concorde 
très-grande, autant qu'on peut juger. Le ménage, 
excellent en Suisse en général, est ici resserré 
étroitement par le climat. L'homme a bien travaillé, 
gagné la petite fortune. La dame se conforme à ses 
goûts. Une petite observation me donnait d'elle 
l'idée bien favorable d'une femme toute à son inté- 
rieur, peu curieuse du dehors, c'est que les vitres 
des fenêtres, souvent bombées, rayées et fort 
épaisses, reçoivent bien le jour, mais ne lais- 
sent pas voir les passants. C'est exactement le 
contraire du miroir ou espion où la Flamande, 
assise et travaillant, observe le dehors. Encore 
plus le contraire du balcon clos, vitré, du petit 
cabinet qui déborde, surplombe, permet à l'alle- 
mande de voir, sans se lever, et derrière et devant , 
dans toute la longueur de la rue. 



524 LA DESTINÉE DE L'ENGADINE. 

Est-ce à dire que cet homme solitaire par ses 
goûts, soit inhospitalier? Nullement. La porte n'est 
pas fermée ici de trois verrous, comme en Hol- 
lande et en d'autres pays. Je fus frappé, touché 
de voir que ces gens qui ont eu plus d'une 
épreuve, qui ont souffert, n'en restent pas aigris, 
n'en veulent pas à l'espèce humaine. Leur accueil 
est aimable pour l'étranger, leur foyer excellent 
pour celui qui y vient avec confiance. J'en juge 
surtout par un peintre de grand talent, un Slave, 
tête ardente et bizarre, qui fut plusieurs années le 
Kobinson des antres, des glaciers de la Bernina. Il 
était leur pensée, leur constante inquiétude, l'ob- 
jet des soins les plus touchants. On lui envoyait de 
bons vins. On l'obligeait de revenir au mauvais 
temps. On le gardait l'hiver. 11 trouvait au village 
l'hospitalité fraternelle. 



Les gens de l'Engadine ont contre eux une 
chose qui paralyse et neutralise. Ils croient que 
leur langue et leur race disparaîtront dans quel- 
que temps. 

Est-ce la nature qui la menace? 



LA DESTINÉE DE L'ENGADINE. 325 

Ils n'ont pas à craindre, ce semble, que les gla- 
ciers qui ont jadis occupé la contrée, en refassent 
encore la conquête. On en raconte mainte his- 
toire, mais déjà bien anciennes. Le Morterasch 
jadis engloutit des chalets. Le Roseg doit, disent- 
ils, son nom à une très-lugubre légende. Chaque 
année, avant le jour, le prêtre de Pontrésina allait 
y dire la messe de rosée (messa di rosodi), c'est- 
à-dire du matin, une messe des morts pour un 
hameau que Roseg engloutit. 

Rares malheurs. Les destructions progressives 
sont bien plus à craindre, la diminution de la vie. 
Plusieurs espèces d'oiseaux, me dit M. Saratz, ont 
quitté FEngadine depuis une quinzaine d'années 
(vers 1850?) Un animal très-fin, très-avisé, qui vit 
un peu sur tout le monde, la pie, avait toujours 
exploité la contrée. Elle a pris son parti, quitté 
même la basse Engadine, où le^cHmat est doux, et 
transporté ailleurs son industrie. 

Le bouquetin a péri. Le chamois devient rare. 
Où trouverait-on aujourd'hui les deux mille sept 
cents chamois que tua dans sa vie Jean Marchiet, 
Colani père, le roi delà montagne? Le successeur 
dans celte dynastie, notre Colani d'aujourd'hui, 
jeune alors, n'ayant eu que bien tard son avène- 
ment, s'est trouvé un roi sans royaume. Ses sujets 
les chamois ont péri, disparu. Il s'est rabattu sur 

19 



32G LA DESTINÉE DE L'ENGADISE. 

les plantes, s'est fait chasseur de fleurs, et il en 
fournit les deux mondes. 

Mais quelle vie différente ! quel mélancolique 
changement ! Delà vie héroïque tombé à la science, 
devenu simplement un botaniste habile, là même 
en cet état nouveau qu'il s'est créé, il subit la 
conquête, les empiétements de l'Allemagne. La 
prairie solitaire, à 8,000 pieds, n'est plus un 
refuge assuré. Des plantes rares, uniques, ont 
disparu, désormais enfouies, à Pétat de momies, 
dans ces grands cimetières que l'on dit des 
musées. 

Est-ce l'image de l'Engadine ? Survivra-t-elle ? 
scra-t-elle un désert? ou une partie quelconque, 
vulgaire et prosaïque des pays allemands? 

Certes, l'Allemagne, en elle-même, cette mère 
féconde des sciences que nous admirons tous, ai- 
mons d'un filial amour, est puissamment originale. 
Mais, franchement, hors d'elle, dans ses membres 
extérieurs, elle ne donne que vulgarité. Son ex- 
trême culture, trop disproportionnée, asservit, 
aplatit partout le genius loti. C'est un grand jardi- 
nage, compliqué et savant, qui tue toutes les petites 
plantes, quelquefois très-exquises, qui fleuris- 
saient de la nature. 

Dans tout le canton des Grisons, 'immense, le 
plus grand delà Suisse, il n'y a plus que quarante 



LA DESTINÉE DE L'ENGADÏNE. 527 

mille personnes qui parlent la langue native du 
pays. Dans la Haute-Engadine, on parle les deux 
langues. L'allemand règne aux églises, aux écoles, 
et peu à peu domine chez les générations nou- 
velles. 

Les langues meurent. Humboldt nous raconte 
qu'en je ne sais quelle contrée des bords de FOré- 
noque, il vit un perroquet vieux de cent ans, qui 
parlait une langue inconnue. C'était celle d une 
peuplade disparue depuis longtemps. Un vieillard 
lui dit: « Quand l'oiseau et moi, serons morts, il 
n'y aura plus personne pour parler cette langue. » 



Les citoyens qui votent, qui règlent les affaires et 
qui envoient aux assemblées de Coire, ne sont pas 
bien nombreux (vingt-trois seulement à Saint- 
Moritz, me disait-on). Les autres, simples habitants, 
n'ayant guère part à la vie politique, regardent peu 
l'avenir, tiennent moins à créer des familles dura- 
bles. Je rencontrai fort peu d'enfants. 

Il semble que déjà c'est plutôt le passé que ce 
pays regarde. Nulle part, je crois, les morts ne 
tiennent autant de place. Ces églises donnent au 



328 LA DESTINÉE DE L'ENGADINE. 

pays un grand charme mélancolique. Pontrésina a 
la sienne à mi-côte, vénérable dans la montagne, 
Célérinala sienne, sur un tertre isolé du plus grand 
effet. Bien contrairement à l'Allemagne, qui a tant 
mis les morts en danse, contrairement à l'Italie qui 
fait des ossuaires mainte exhibition si étrange, 
FEngadine a donné aux morts la place domi- 
nante, les plus nobles demeures et la royauté du 
repos. 



XII 



L'AROLLE 
DÉCADENCE DE L'ARBRE ET DE L'HOMME 



Xll 



L'AROLLE 
DÉCADENCE DE L'ARBRE ET DE L'HOMME 



Pontrésina, avec son nom antique qui signifie : 
le Pont de la ïihétie, est posé à merveille au point 
où se rencontrent les deux torrents, et les deux 
routes des principaux glaciers. J'ai vu de plus 
grands paysages, aucun plus harmonique , mieux 
composé et mieux fait pour le peintre, que celui du 
Roseg, le glacier admirable, que, de Pontrésina , 
on voit par- dessus ces torrents. 

Grâce à des amis excellents qui se gênèrent eux- 
mêmes pour me donner un lieu plus commode au 
travail, j'avais une fort belle chambre, soleillée, 



332 L'AROLLE. 

spacieuse, où je pouvais à Taise lire, écrire, médi- 
ter. J'avais une fenêtre au levant, une au midi; et 
chacune était un tableau. Au midi, le Roseg, à une 
excellente distance, au fond d'un sinueux vallon, 
des bois à droite, à gauche, et le long du torrent 
une prairie qui mène à Saint-Moritz. Au levant, la 
route qui monte doucement au Pontrésina supé- 
rieur, le beau et silencieux village dout j'ai parlé, 
puis au glacier de Morterasch qu'on ne voit point. 
Du village même on ne voit guère que le point do- 
minant à mi-côte, son église des morts, bâtie peu 
avant 1500. 

Tout cela, surtout le matin, et vers midi, avait 
beaucoup de charme, et quelque gaieté même. Une 
gaieté touchante, telle que la donne le soleil du 
levant^ de Yëtè , à un pays où l'on prévoit l'hiver. 
La prairie, un peu pâle, à herbe fine et courte, le 
bois de sombre arolle , ce pont de pierre, vêtu de 
planches, tout avertit sérieusement. 



J'avais repris mes habitudes. Je restais le matin, 
je lisais, travaillais. Mon livre en ce moment était 
a savante Géographie botanique d'A. de Candolle. 



DÉCADENCE DE L'ARBRE ET DE L'HOMME. 333 

Un jour, j'y lus un mot qui me fît bien songer, 
que je résume ainsi : La vulgarité prévaudra, ira 
gagnant, envahira le monde. 

« Les plantes communes à divers pays devien- 
dront plus nombreuses . La Flore locale perdra l'ori- 
ginalité. » (803.) 

« Les plantes des chemins, cultures, etc., carac- 
tériseront noire époque, et celles des forêts, des 
montagnes, se restreindront de plus en plus.» (806). 

Et il ajoute : « Elles appartiennent à un ancien 
état de choses, et font place à un nouveau.» (807.) 

A cet état ancien, sauvage, où tout était marqué 
par caractères originaux, puissamment distinctifs, 
succédera l'état nouveau, plus riche, moins varié, 
où tout ressemblera à (out. 

Déjà, avant Gandolle, Agassiz nous donnait un fait 
considérable, et un rapprochement qui en dit la 
portée. « Nos plantes européennes (soixante à peu 
près , dont plusieurs sont de mauvaises herbes) 
ont envahi l'Amérique et font disparaître les plan- 
tes américaines, de la même manière et en même 
proportion qu3 le blanc fait disparaître l'Indien. » 
(Soc. deNeufch.,nov. 1847.) 



40. 



354 L'AROLLE. 

Un savant distingué de PEngadine, M. Pallioppi, 
m'ayant fait l'honneur de venir me voir, je lui par- 
lai de l'avenir de son pays. Il sourit tristement et 
me dit : « Notre langue disparaîtra. » — Mais adop- 
ter une autre langue, penser dans une langue 
étrangère, n'est-ce pas changer d'âme, mourir 
à son propre génie? 

M. le président Saratz me dit un autre mot, bien 
grave aussi : « Le bois nous manquera. » 

Cela finirait tout, ferait du pays un désert. 

Le mot me frappa fort, m'affligea et je sentis 
combien je m'y intéressais. 

Je tâchais d'en douter. En voyant des parties 
fort bien boisées encore, on imagine à peine que 
ce malheur arrive. Cependant la vie use; le pro- 
grès de la vie humaine, les besoins variés, crois- 
sants, font une guerre universelle aux arbres. 
Cela se voit partout. Ici, différence spéciale, ils ne 
se renouvellent qu'avec une extrême lenteur. 

Que sera la contrée quand la maison glacée ne 
se réchauffera qu'avec le bois d'en bas, amené à 
grands frais, lentement, avec tant de chevaux! 
gravissant des pentes rapides, des escaliers ter- 
ribles comme celui de la Maloya? 

Maissubsistera-t-elle, cette maison? et ces vil- 
lages dureront-ils, quand les bois qui les couvrent, 
disparaissant, laisseront arriver les torrents, les 



DÉCADENCE DE L'ARBRE ET DE L'HOMME. 33a 

ravines d'eau, de neige ou de pierres? Les lieux 
même qui sont, comme Ponlrésina, à une distance 
suffisante de la montagne, seraient-ils bien en sû- 
reté? Qui ne sait que ces ruines subites, partant 
de grande hauteur, vont par énormes bonds? C'est 
fort utilement qu'un bois domine encore ici; le 
jour qu'il périrait, l'agréable village ne dormirait 
plus en repos. 



Deux arbres admirables ont fait la vie de la con- 
trée, l'héroïque et robuste arolle, qui, laissé à lui- 
même , durerait presque éternellement , — le 
souriant mélèze, renouvelé sans cesse, et qui, 
verdissant chaque année, simule la jeunesse éter- 
nelle. 

' Tous deux entretenus, dans ces lieux si sévères, 
par un miracle de nature qui demande à être ex- 
pliqué. La chaleur et la vie sont chez eux concen- 
trées, gardées, défendues, closes impénétrable- 
ment d'un habit intérieur qui vaut une maison, 
qui, au plus âpre hiver, leur conserve le home. 
Cette défense est la résine. 

Cette famille en général des conifères ou rési- 



556 L'AROLLE. 

neux, exposée à l'extrême nord, n'y a vécu qu'à 
force de prudence. Ils respirent avec précaution, 
n'ouvrent point des trachées aux hasards de l'air 
extérieur. Ils entr'ouvrent seulement d'étroites 
meurtrières (comme les stomates des insectes). 
L'air, introduit lentement, combiné avec leur car- 
bone, non-seulement les nourrit, mais celte nour- 
riture, peu à peu épaissie, glutineuse, se fait ré- 
sine, et, comme telle, les ferme au souffle de 
l'hiver. 

Cette résine résiste au froid de trois façons. 
D'abord, elle est une clôture. Puis, épaissie et 
dense, elle ne peut geler. Enfin, comme carbone, 
elle ne conduit pas la chaleur, ne la laisse point 
échapper, la conserve au contraire, la concentre 
au dedans. 

Impénétrable à l'air, et insoluble à l'eau, rebelle 
à l'électricité, la résine repousse ces trois grands 
dissolvants, qui changent tout dans la nature. Elle 
couvre et défend tout ce qui n'agit plus , chaque 
cellule qui meurt à son tour. — Grand agent de 
conservation, et cependant aussi instrument de 
progrès. Elle soutient la cellule jeune, lui prête 
de sa fixité. El, au printemps enfin (merveille!), 
elle se ramollit, reprend le moelleux de la vie, re- 
devient vivante elle-même. 



DÉCADENCE DE L'ARBRE ET DE L'HOMME. 337 

La plus fine résine entre toutes est celle du mé- 
lèze, c'est ce qu'on nomme, la térébenthine de Ve- 
nise, substance étonnamment subtile, pénétrante, 
on sait à quel point. Un atome introduit dans tout 
organisme "vivant, pénètre à l'instant même, tra- 
verse tout le cours de la circulation. 

Quel usage en tout art on fait de ces résines ! Tout 
peintre en a besoin. Et le musicien même s'en sert 
pour l'instrument à cordes, par elles fait vibrer son 
archet. 

Mais l'arbre n'est-il pas un instrument lui-même? 
On est surpris de voir, dans la froide Engadine, le 
mélèze offrir au dedans ces chaudes teintes qui 
rendent le violon si agréable aux coloristes.«Comme 
les fleurs des Alpes, il boit la lumière vive, y prend 
ce beau ton rouge que Ton croirait un jeune sang. 

11 aspire ces couleurs par quantité de feuilles 
rayonnantes en faisceau d'aiguilles, plus semblables 
encore au polype qui, autour de lui, cherche et 
quête de ses petits bras. Point de gros rameaux qui 
1 épuisent, mais une bonne forte racine avec la- 
quelle il plonge dans son sol favori, le micaschiste, 
dont les feuillets brillants sont autant de miroirs, 
excellents réflecteurs de chaleur, de lumière. 

Pour ses graines, il est sage. Quoique mûres à 
l'automne, il les retient, les garde, ne les hasarde 
qu'au printemps. Avec ce gage d'avenir, fermé et 



338 L'AROLLE. 

concentré, abandonnant au vent des feuilles désor- 
mais inutiles, il plie tant que le vent le tourmente, 
siffle, flagellé de l'hiver. Ses rameaux, dépouillés 
et donnant peu de prise, vont, viennent, ré- 
sistent d'autant mieux qu'ils ne résistent pas du 
tout. 

Bien loin de s'épuiser en refaisant ses feuilles, 
il se produit en elles des milliers de nourrices, qui 
augmentent sa sève et sa vie. Il semble alors tout 
jeune, étranger au pays, l'enfant d'une terre plus 
heureuse. Son compagnon, l'arolle, si grave et im- 
muable, ne le reconnaît plus, le regarde du fond 
de son antiquité. 

IlesU'espoir, la joie de la montagne. Il travaille 
sans cesse à refaire la forêt. Mais plus il fait, plus 
on demande. Il est le serviteur des mille besoins 
de la contrée. Qui donne ces lambris ? Le mélèze. 
Qui fait ces nobles granges d'effet si imposant? 
C'est le mélèze encore. Son beau bois odorant, digne 
des plus hauts arts, est très-prediguement immolé 
au foyer. 

Notez que la nature lui est parfois très- rude. Tout 
gaillard qu'il paraît , vaillant contre l'hiver, au 
printemps il est vulnérable. Sa sève délicate qui 
monte alors, craint fort un coup de froid. Cela ne 
manque guère aux mélèzes hasardeux qui vont 
jusqu'au glacier, sous l'aigre vent subtil. On les 



DÉCADENCE DE L'ARBRE ET DE L'HOMME. 339 

voit misérables, d'effrayante maigreur, ne pouvant 
vivre ni mourir. 



Il semble que l'arolîe dit alors au mélèze: « En- 
fant, que cherchez-vous ici? » 

Un seul être a le droit d'être au bord du glacier. 
Un seul peut sans mourir le regarder de près, face 
à face, dans les longs dix mois de l'hiver, Celui-ci 
fend la pierre. Et l'arbre n'en tient compte. Il 
s'exaspère et rage, sans pouvoir effleurer cette 
forte et profonde vie. Les vents vont à l'assaut; la 
furie des tourmentes lance, entasse la masse des 
neiges, ensevelit tout, non l'arolîe. lia le don 
royal de ne porter nul poids. On le revoit bien- 
tôt dégagé de ses neiges, les perçant, les je- 
tant de ses bras vigoureux. Il reparaît paisible, 
toujours élève au ciel ses lustres magnifiques, dont 
chacun est orné d'un altier panache de feuilles. 

En allant au glacier, l'effet est saisissant. Toute 
vie peu à peu diminue. Les grands arbres se font 
petits, pour vivre encore, humbles et faibles taillis. 
Le bouleau du grand Nord, de la Russie, lui-même, 
cet ami des frimas, devant l'Esprit sauvage, la 



340 L'AROLLE. 

férocité du glacier, a peur, et se fait nain. Au bord 
on voit l'arolle, dans sa plus grande taille, dans sa 
complète vie, intacte, inaltérée. Aux pentes abri- 
tées, on l'a vu languissant, surchargé de lichens. 
Ici au grand combat et sous les vents terribles, 
il quitte ce triste vêtement. Nu, comme un bon 
lutteur, empoignant le roc nu de ses fortes ra- 
cines, il attend l'avalanche, indomptable et su- 
perbe, dressant ses bras vainqueurs, et dans ces 
lieux de mort, protestant, témoignant de l'éter- 
nelle vie. 



En le voyant si fort sur le rocher stérile, on se 
demande de quoi il nourrit cette force. Quelques 
poussières sans doute des débris du glacier doi- 
vent l'alimenter, mais surtout la lumière. 

Lumière ! vie élhérée ! sublime nourriture ! 
Elle fait la noblesse de ces hauts habitants des 
Alpes. Ceux d'en bas, nourris delà terre, et des 
dons variables que leur fait le nuage, sont dans 
une humble dépendance. Aux cimes où la nue 
n'atteint pas, où le sol n'est plus que granit, la 



DECADENCE DE L'ARBRE ET DE L'HOMME, 341 

lumière pins égale, vive, intense, supplée l'ali- 
ment inférieur. 

De là l'éclat étrange de cette flore toute solaire. 
De là la singulière finesse du mélèze, et plus haut 
encore la souveraineté de l'arolle, qui règne où 
rien ne vit, triomphe, où tout finit, et qui clôt la 
nature. 

Est-ce à dire qu'il soit insensible ? Ses feuilles, 
dures d'apparence et délicates au fond, sentent fort 
bien la morsure du givre. On le voit à leurs 
teintes fauves, qu'on s'attend peu à trouver là. Ce 
prince de l'hiver, en ces chaudes lueurs, est beau 
de ses souffrances et du calme puissant qu'il con- 
serve en-dessous. 

Son dictame intérieur, sa tenace résine, le gué- 
rit, le défend. Elle lui constitue une éternité 
relative. 

Ayant les siècles à lui, il ne se hâte pas. Il fait 
peu, il fait bien. Lentement il travaille son admi- 
rable bois, l'amène à la perfection. Pour qu'il ait sa 
croissance, il ne faut que mille ans. 

On voudrait se faire une idée de cette vie si lente 
et si forte. Qu'il serait curieux de deviner ce qui 
s'est succédé dans le travail obscur de la plus per- 
sistante, des âmes végétales ! Puissamment animé 
dans sa morne enveloppe, il faut pourtant qu'il 
ait, à travers tant d'obstacles, l'instinct conserva- 



342 L'AROLLE 

teur, la providence personnelle, la divination des 
moyens qui sauvent ou augmentent la vie. 

Un Américain imagine avec beaucoup de vrai- 
semblance qu'entre la vie et la mort, il y a nombre 
d'états intermédiaires, que ces mots sont tout rela- 
tifs. La vie morte, et la mort vivante, la pensée 
vague, inconsciente, le rêve impuissant pour agir, 
et même pour se comprendre bien, s'analyser, ce 
sont des choses qui doivent se trouver dans la 
longue existence de ces arbres embaumés pour 
ainsi dire, autant que les momies d'Egypte, mais 
qui vivent pourtant sous leur masque muet. 



C'est un crime de blesser Parolle. Il est le seul 
des arbres qu'on ne refait jamais. 

Qui plantera celui qui n'atteint qu'en cent ans 
la grosseur du poignet de l'homme? Dans notre 
époque utilitaire, pressée, qui songera aux généra- 
tions à venir? 

Mais d'autre part, on cherchera en vain à rem- 
placer l'arolle. En vain on essayera du léger bou- 
leau (de peu d ame), et d'autres pauvres bois du 
Nord. Ils sont tous impuissants à rester là. Le gla- 



DÉCADENCE DE L'ARBRE ET DE L'HOMME. 548 

cier les réduit à l'état d'avortons, de nains. 
Mais le soleil surtout leur est mortel, terrible ; 
il peut, à certain jour, les anéantir d'un re- 
gard. 

L'arolle, contre les deux, le trait aigu du froid, 
le foudroyant soleil, luttait et tenait bon. Il a été, 
depuis que les Alpes sont Alpes, gardien de la mon- 
tagne contre les deux destructions. 

Il vivait au loin et au large dans son royaume de 
forêts. Il montait aux glaciers, descendait aux val- 
lons, jusqu'en pleine Italie. 11 fut le fort atlas qui, 
pour quelques mille ans, soutint les pentes du sud, 
si rapides et si ravinées. A mi-hauteur du précipice, 
il étreignait le roc, comme d'une griffe d'aigle ou 
de condor, arrêtait les torrents de pierres. La mon- 
tagne pendait sur lui. 

Le malheur de l'arolle est celui des héros. Si fort 
contre lescoups du sort, traversant une vie si dure 
d'épreuves et de combats, il garde le cœur tendre. 
Il est attaquable au dedans. Son bois agréable, odo- 
rant, d'un tissu fin, égal, a ce grave malheur de 
n'avoir nul défaut, de se travailler aisément. On 
le coupe sans peine, et on le sculpte, comme on 
veut. De là ces sacrilèges. Un berger imbécile de 
son couteau grossier, dans cette œuvre des siècles, 
taille de grotesques chamois, des moutons ridicules, 
qui vont se vendre à Vienne, à Nuremberg, au 



344 L'AROLLE. 

Rhin. Demain la sotte mère à l'enfant destructeur, 
— pour être, en poupée, démembrée, jetée au 
vent, brûlée, — donne ce cœur profond qui dé- 
fendit les Alpes i 

Palladium sacré. Lui vivant, la contrée se sou- 
tient, vit encore. Lui mourant, elle meurt, dépé- 
rit peu à peu, et, le dernier coupé, disparaîtra le 
dernier homme. 



Après mon travail du matin, je sortais seul, et 
passant le torrent, je remontais un peu en face 
pour faire visite à la forêt, saluer mes arolles, con- 
verser avec eux. Ces beaux arbres clair-semés, dans 
la vieille forêt, souffraient de la dégradation vi- 
sible de la montagne. Plusieurs, le pied dans les 
tourbières, le tronc surchargé de mousses, les 
bras drapés tristement de lichens qui. peu à peu 
dominent et les étouffent, n'exprimaient que trop 
bien l'idée qui me suivait, depuis ma lecture de 
Candolle : « La vulgarité prévaudra. » 

Ils étaient tristes. Je leur dis : « Chers arbres, 
vous me semblez des hommes. Votre forêt maladive 



DÉCADENCE DE L'ARBRE ET DE L'HOMME. 345 

me rappelle la forêt humaine. Ce que vous souf- 
frez, c'est le trait universel du siècle. Siècle ingé- 
nieux, inventif; mais il semble aimer peu le grand. 
Nul n'a travaillé si bien à aplatir tout ce qui s'é- 
levait. Nul ne prit tant de soin à détruire les races 
héroïques, extirper le héros. 

La plaine est maîtresse du siècle, et fait la guerre 
à la montagne. 

La montagne du Caucase, où naguère brillait la 
plus belle, la plus fière des races blanches; 

La montagne de la Crète, le seul pays où la 
Grèce (partout ailleurs mélangée) était restée pure 
encore ; 

La montagne Scandinave, les îles des vieux 
rois de la mer ; 

Tout cela est rasé, détruit, ou va l'être en peu de 
temps. 

Où sont les nobles Indiens de l'Amérique du 
Nord ? Où sont les Gallois (dont la fille a donné le 
grand Shakespeare) ? Où sont les Highlanders ? dé- 
pouillés par l'Angleterre , morts pour elle à 
Waterloo? 

Le platt-deutsch marche au nord, pour raser le 
pays d'Iïamlet. La plate plaine de Russie va met- 
tant à son niveau et la terre de Sobieslri et la terre 
de Charles XII. 
Une ville existait au monde qu'on aurait pu ap- 



346 L'AROLLE. 

peler la montagne de l'esprit. Un jet de flamme en 
sortait qui a éclairé la terre. Demain, à la même 
place, sera la vulgaire auberge des tourbes, riches 
et grossières, qui viennent mépriser et jouir. 



XIII 



NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 



XIII 



NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 



« Le chagrin est un péché, » dit la loi de l'an- 
cienne Perse. 

En croyant les maux incurables, trop souvent 
il les rend tels. 

En pleurant la mort prochaine, il tarit la vie 
qui reste. 

Quelques sujets légitimes que nous ayons de 
tristesse, je ne crois pas que la descente soit la loi 
définitive. 



20 



350 NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 

J'ai traversé trop de siècles, acquis trop d'expé- 
rience des phases alternatives où passent nos so- 
ciétés, pour descendre aussi, faiblir dans là foi et 
l'espérance. J'aurais perdu tout le fruit de mes 
deux mille ans d'histoire, si j'oubliais les réveils 
tout-puissants de l'âme humaine, si j'ignorais les 
ressources de ce foyer de vie, l'Europe. Être très- 
riche et complet, elle possède, outre les organes de 
la vie habituelle, ce qu'ont les hauts animaux, des 
organes supplémentaires pour réparer ses ruines, 
relever ses défaillances, des forces imprévues, ca- 
chées, qui, dans les jours d'affaissement, lui re- 
viennent de source inconnue. 

Si, d'un regard ferme et calme, on envisage le 
monde, on distinguera sans peine que notre déca- 
dence ne peut se comparer à celles du passé, la 
Chinoise ou la Byzantine, dont la stérilité fut le 
signe décisif. Les faiblesses du caractère n'ont pas 
empêché l'esprit de rester puissant, fécond. Ces 
faiblesses même, on peut le dire, viennent en par- 
tie de l'alibi, de l'immense éparpillement où nous 
mettent ces œuvres infinies, tous ces arts créés 
d'hier au prodigieux laboratoire de notre ancien 
continent. 

La vigueur américaine (ce bel élan qui nous 
ravit, fait notre espoir, notre joie) ne m'empêche 
pas de croire que le haut sensorium de la terre est 



NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 351 

encore ici, dans la vieille mère Europe. Ses quatre 
phares réverbérés (de la France et de l'Angleterre, 
de l'Allemagne et de l'Italie) lui donnent par leurs 
rayons croisés une lumière infiniment vive pour 
se connaître elle-même, se pénétrer profondément, 
distinguer les maux, les remèdes. L'Europe est 
puissamment lucide. Son génie si inventif, qui 
perce jusqu'au fond des choses, ne peut manquer 
de retourner sur lui-même et de voir dans l'homme. 
Parmi tant d'arts qu'il a créés, un art surgira, le 
plus haut, celui qui fait et refait l'âme. 



Je sais que , pour celui-ci , la condition su- 
prême* (difficile) serait d'arrêter un moment la 
vertigineuse roue de l'activité extérieure, qui nous 
emporte vers tout, tient notre regard fixé hors de 
nous et loin de nous. 

Que ne puis-je donner aux hommes qui pour- 
raient nous renouveler, quelques-uns des jours 
recueillis que j'eus à Pontrésina ! Un silence sin- 
gulier, éteignait, amortissait tous les vains bruis- 
sements qui se mêlent à la pensée. Les sens y 
saisissaient tout avec plus de certitude. La transpa- 



352 NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 

rence de l'air qui supprime les mirages de 
brouillards, diminue les distances, permet non- 
seulement de voir loin, mais de voir beaucoup 
à la fois. On embrasse dans un grand ensemble 
ce qu'on voit ailleurs en détail. Une grande 
harmonie où tout se tient, se contrôle mutuel- 
lement, exclut bien plus l'illusion, garantit la 
vérité. 

Elle l'enrichit et l'étend, même au delà de ce 
qu'on voit. Au paysage du Roseg, admirablement 
harmonique, je devinais, en me guidant par des 
analogies frappantes, certaines parties cachées, et, 
par l'esprit, je voyais ce que je ne voyais pas. 
C'est le secret de vision dont parle l'antiquité, 
non sans raison, mais sans pouvoir se bien l'ex- 
pliquer elle-même. C'est ce qui lui faisait dire 
que le voyant peut percer du regard à travers les 
corps. 

Il est bien plus difficile de pénétrer en soi- 
même : c'est l'effort du recueillement, c'est le but 
du sage antique dans son séjour sur la montagne. 
Là il peut se ressaisir, dégager son génie propre el 
du vieux sillon des routines, et de l'entraînement 
des foules, et de son moi intérieur, — bref, planer 
de soi sur soi. 

L'aine se sent un infini , son initiative aug- 
mente. L'humanité même en balance pèse peu. 



NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? -"353 

Qui ne se souvient que le monde était d'un côlé, 
Copernic, Galilée, de l'autre? 

Aucune des fausses grandeurs ne se soutient 
devant les Alpes. Aucune autorité mondaine n'y 
garde son faux prestige. Une seule subsiste ici : 
raison, vérité, conscience. 

J'avais senti quelque chose de cela près du mont 
Blanc, lorsqu'en août 1865 fut écrite la première 
page de ce livre. Je le retrouvai plus encore en 
juillet 1867, dans les heures de solitude que j'eus 
à Pontrésina. Quand nos voyageurs couraient le 
pays, faisaient leurs ascensions, moi aussi, je fai- 
sais la mienne. Pour la seconde fois, cette idée, 
vive et nette de la montagne, me revenait à l'es- 
prit : « Elle est une initiation, » 



11 est intéressant de voir comment, peu avant 
le réveil de 89, le grand dix- huitième siècle reprit 
dans la Nature môme le sentiment héroïque. 

Voltaire, qu'on croyait tout art, homme de ville 
et de salon, aveugle pour la nature, dans ses vers 
au lac de Genève, poussa le premier cri (sublime). 
Rousseau prit le cadre des Alpes pour son Vicaire 

20. 



354 NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER*? . 

savoyard, en mit l'accent ferme, hardi, aux Lettres 
de la montagne. 

Deux grands cœurs révolutionnaires, M. et ma- 
dame Roland, allèrent, avant l'action, y tremper 
leur stoïcisme. 

Les Suisses ont de belles chroniques qui racon- 
tent de grandes choses, mais ils ont trop négligé 
d'en consacrer la mémoire par les monuments de 
pierre qui pour tant de générations restent une 
prédication muette. Un Français, au point central 
où le Lac des quatre cantons croise ses bras 
héroïques, s'arrêta, y fut saisi d'un mouve- 
ment religieux, frémit d'une horreur sacrée. 
Ce n'était pas un roi, un prince; ce n'était 
qu'un philosophe. Mais il ne put pas souffrir 
que les trois hommes du Rùtli qui jurèrent la 
liberté suisse n'eussent encore aucun monument. 
Il resta là, leur bâtit dans une île une pyra- 
mide, qu'on y voyait encore naguère. Depuis, 
la foudre la brisa. Les ennemis de la liberté en ont 
effacé les restes. Mais ils n'effaceront pas ce beau 
fait et la trace qu'il laisse dans la littérature. 
Ce Français, homme de talent, sans génie, avait 
un cœur surabondant, débordant. Ce cœur, inspiré 
de la Suisse, y puisa l'idée du livre qui, vingt an- 
nées, a été comme une bible des deux mondes. 

Faible livre, mais beau souvenir. Il montre 



NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 3j5 

combien les cœurs, naïfs encore, en un temps 
que Ton croit si corrompu, trouvaient dans ces 
lieux leur essor, Tel, descendant de leurs glaciers, 
en rapportait leur âme austère. Tel, en voyant 
leurs pics sublimes, sentait un élan héroïque. Et 
tous en revenaient plus grands. 



Ce souvenir contraste fort avec ce qu'on voit 
aujourd'hui, avec les foules mondaines, la tourbe 
bruyante, qui afflue l'été à Chamounix, Interlaken, 
qui prend d'assaut POberland , qui de sa vul- 
garité prosaïse ces nobles déserts. Est-ce l'amour 
de la nature, un sens nouveau, qui tout à coup 
s'est développé chez eux? Est-ce un mâle élan 
vers les choses hardies, dangereuses et pénibles? 
On voudrait le croire. Un Tyndall, deux ou trois 
noms honorés, ne peuvent faire illusion. Ce que 
l'on voit, pour la masse, c'est que ceux qui dans 
leur pays gardent encore quelque tenue, respectent 
un peu les convenances, en Suisse se croient 
libres de tout. 

Cessons de profaner les Alpes. N'emportons 
pas dans la montagne les esprits grossiers de la 



556 NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 

plaine. Tâchons que ce pèlerinage soit du moins un 
sursis aux vices, un moment de dignité. 

Il faut les respecter, ces lieux. Le premier égard 
qu'on leur doit, c'est de n'y pas apporter la littéra- 
ture énervante, maladive, de notre époque. Des 
écrivains même éminents, des génies qu'on peut 
admirer, par leurs artifices subtils, leur recherche, 
contrastent trop, sont indignes d'être lus ici. Par- 
tout ailleurs à la bonne heure. Peu de livres, je 
vous prie. Quelques-uns d'histoire naturelle, ou de 
simples et belles chroniques, c'est beaucoup. Tout 
livre humain est petit en présence de ce grand 
livre, vivant, imposant, si pur. Devant lui, tout 
fait pitié. 

Les livres, même religieux, mystiques, ici sont 
de trop. Les religions spéciales ont la voix faible, 
souvent fausse, devant cette haute religion qui les 
domine, les embrasse. Dieux du monde, faites si- 
lence. Laissez-moi entendre Dieu. 

La grandeur austère des Alpes, la poésie imma- 
culée de ces vierges sublimes, doit tenir bien à dis- 
tance nos faiblesses et nos romans. Il faut être bien 
hardi pour compter, en présence de leur éternité, 
sa misérable personne, apporter là ses petitesses, 
ses nervosités d'oisif, ces maladies qu'on devrait 
plutôt cacher. Que fait l'ennui d'Obermann dans 
ces lieux pleins d'action, dans le berceau mémo- 



NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 557 

rable des libertés de l'Europe, dans cette rude vie 
de montagne où le travail périlleux, où le travail 
assidu ont donné l'exemple au monde? Entre l'ex- 
ploiteur hardi des forêts et l'ouvrier infatigable de 
Genève, que signifient les vains rêves et les mélan- 
colies du vide? 

L'amour est au niveau de tout, tout aussi divin 
que les Alpes. Je ne méconnais pas la force, la sin- 
cérité de Rousseau. Cependant qui peut à Glarens 
relire la Nouvelle Héldise? Nulle rhétorique, nul 
talent, ne se soutient dans un tel lieu. Trop grande 
y est la nature. Trop tragique y est l'histoire dans 
la guerre de ces deux rivages, dont par bonheur 
témoigne encore le cachot de Chillon. 

Quelqu'un dit un mot admirable sur ce vis-à-vis 
unique de Meillerie et de Clarens : « Ce qu'on y 
sent est plus haut qu'une passion individuelle, plus 
que tout amour de ce monde. C'est le sens du 
grand, du sublime, de l'universel Amour. » 

Profonde parole religieuse! Qui la croirait de 
Byron (notes du III e chant de Childe-Ilarold)! Ce 
mot, plus que tous ses vers, est vraiment digne des 
Alpes. 

J'ai voulu, à Meyringen, en lire, revoir son 
Manfred. Cela ne se pouvait pas. Cette exaltation 
désolante, ce faux mystère, ce faux tragique, qui 
n'est d'aucun lieu, d'aucun temps, détonnent en 



558 NOTRE TEMPS PEUT-IL REWOKTER? 

de pareils lieux. Déplorable conception d'avoir as- 
sis Némésis, la vengeance et le dieu du mal, sur 
ces bienfaisants glaciers qui nous donnent, avec les 
grands fleuves, la vie, la salubrité, la fôcondiié de 
l'Europe ! 



La Suisse n'est pas parfaite. Mais ce qui chez elle 
me semble admirable, au-dessus de tout, une 
vraie bénédiction, ce sont les libertés aimables 
dont y jouit l'enfance, ce sont ses fêtes d'enfants si 
douces au cœur, adorables. Entrant une fois dans 
Vevay> j'en vis une où des centaines d'enfants (de 
douze ans peut-être), des filles, des garçons pêle- 
mêle, avec de petits drapeaux, se promenaient par 
la ville en chantant, dans une sagesse, dans une 
liberté aussi, vraiment tout attendrissantes! 

J'y voyais souvent sur les routes des petites pen- 
sions d'enfants que l'on faisait voyager. J'en ren- 
contrai une au Splùghen, une pension venue de 
loin, de Neufchâtel, ce me semble, qui avait tra- 
versé la Suisse. C'étaient des enfants fort jeunes, 
qui pourtant, sans trop de fatigue, s'en allaient 
ainsi à pied, chacun sous son léger bagage, faisant 



NOIRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 359 

déjà l'apprentissage de la vie du voyageur, de ses 
petites aventures, heureux pour la première fois 
d'agir et d'être des hommes. Ils allaient, je ne dis 
pas sous un maître, mais avec un maître, qui gê- 
nait peu leur liberté. C'était un jeune homme sé- 
rieux qui me plut. Sa dame était avec lui, jeune 
aussi, agréable, attentive à tout, et qui, non sans 
quelque fatigue, suivait le cher petit troupeau, 
l'entourant et l'enveloppant de sa grâce maternelle 
(juillet 1867). 

Rien de plus charmant, rien de plus touchant» 
De très-bonne heure, le jeune Suisse, simplement 
et sobrement (quelle que puisse être sa fortune), 
parcourt dans tous les cantons sa belle et libre 
patrie, l'aime enfant, s'unit à elle de vie, d'habi- 
tude, de cœur, se lie à ses destinées. 



Je crois cependant que pour ceux qui ne sont 
pas du pays, pour qui le voyage n'a pas ce carac- 
tère patriotique, les Alpes gagnent infiniment à 
être vues un peu plus tard, je veux dire dans l'ado- 
lescence. L'enfant en sent peu la grandeur. Il est 
beaucoup plus frappé de mille détails prosaïques 



360 NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 

" et parfois insignifiants , mais surtout accidentels, 
non inhérents au pays, qui n'étaient là que par ha- 
sard, et en donnent une idée fausse. La forte mé- 
moire de cet âge qui garde ineffaçablement tout ce 
qui s'y mit alors, conserve pour toute sa vie ces 
traits bizarres et de rencontre. Tel, du lieu le 
plus sublime, ne gardera que la mémoire du pas- 
sant qu'il y trouva, un crétin, un bouffon, que 
sais-je? 

« Mais revues à un autre âge, les Alpes auront 
leur effet? » Ne le croyez pas. Les choses restent 
marquées du caractère qui nous y frappa d'abord. 

Les familles, aujourd'hui plus tendres qu'autre- 
fois, se séparent moins de leurs enfants, les mè- 
nent partout avec elles. De cette chose excellente, 
résulte un inconvénient qu'il faut bien aussi re- 
connaître. L'enfant est blasé sur tout. Ce que, petit, 
il a connu au point de vue étroit de son âge, il le 
voit toujours petit, et avec indifférence. On ne 
trouve que jeunes messieurs, qui, menés dès la 
nourrice à la mer ou aux montagnes, n'y pren- 
nent plus aucun intérêt. « Les Alpes? on m'en a 
bercé... L'Océan? connu, connu ! » 



NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 361 

Il n'est pas sans inconvénient de vouloir en un 
voyage parcourir tout un pays, d'embrasser tout à 
la fois les variétés, les contrastes, les paysages sou- 
vent opposés et discordants. Voir en une saison les 
Alpes, en une les Pyrénées, c'est prendre de trop 
grands ensembles. Les impressions confuses s'ef- 
facent, se confondent, se faussent, si elles vien- 
nent coup sur coup. 

Il serait intéressant de prendre une seule mon- 
tagne, d'y bien caractériser ces grandes échelles de 
la vie. Quoi de plus intéressant que d'en marquer 
chaque gradin, et dans son rapport avec l'homme 
et pour la nature elle-même? L'allégement pro- 
gressif de l'air, le dégagement favorable que les 
forêts résineuses donnent à notre électricité, l'am- 
phithéâtre des flores diverses de degré en degré, 
c'est déjà une éducation. Chaque montagne est 
un monde, et peut être à elle seule un texte vivant 
des sciences. 

Une étude plus mobile, très-féconde, pour un 
esprit avancé, serait celle d'un unique fleuve, du 
Rhône ou du Rhin, par exemple, suivi dans tous 
les accidents de son cours, dans toute la variété 
des productions de ses rivages. 

Rien ne donnerait une idée plus haute, et aussi 
plus saine, de la réalité des choses. On y verrait 
la vraie valeur de ce qui trompe et attriste dans 

21 



302 NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 

le travail incessant des eaux pour ruiner, démo- 
lir, pour abaisser la montagne. La cascade et le 
ruisseau nous disent incessamment : « Qui est la 
mort? Qui est la vie?.. Si nous démolissons les 
Alpes, c'est pour doter, féconder de nos alluvions 
l'Allemagne, c'est pour engraisser l'Alsace, c'est 
pour élever la Hollande, la défendre, la soutenir 
contre l'invasion de la mer. » Ainsi cette disso- 
lution n'est rien qu'une création. 

Rambert, ingénieusement, note la joie que ces 
éléments semblent avoir de quitter l'immobilité 
solitaire pour aller fraterniser avec la rive, avec 
la plaine. On les entend dire : « Allons!... Mourons 
à la vie stérile, pour entrer dans le travail, dans le 
cours fécond des choses. » 



C'est une très-funeste tendance de notre âge de 
se figurer que nature, c'est rêverie, c'est paresse, 
c'est langueur. Les Bernardin de Saint-Pierre, les 
Chateaubriand, leurs imitateurs, n'ont que trop 
bien travaillé à nous énerver en ce sens. Point de 
vue fort opposé à celui de l'antiquilé où le sage 
centaure, au contraire, pour donner aujeune héros 



>:OTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 363 

le plus haut degré d'énergie, le tient aux antres 
des montagnes, aux vertes et fraîches forêts. 

Loin de croire que la nature, prise en sa vérité, 
mène aux molles faiblesses du cœur, j'en voudrais 
réserver les grandes et salutaires émotions à ces 
crises de la jeunesse où l'homme a besoin d'être 
soutenu. Ne croyez pas que les discours y suffisent. 
Gardez vos sermons, et laissez prêcher les Alpes. 

Les deux grandes communions de la Montagne 
et de la Mer seraient très-utilement réservées à ces 
moments. La Mer au premier éveil, au premier 
élan de la vie. La Montagne quand les sens ont 
leur crise, leur enivrement. Je voudrais à ce 
moment enlever l'homme à lui-même, sans vaine 
et froide parole, le tirer de la nature, — comment, 
en le menant aux Alpes au sein de la nature 
même. 

Je ne glacerais pas son cœur. Au contraire, 
je l'animerais d'une chaleur plus noble et plus 
haute. 

Je le mènerais aux champs de Morat et de Sem- 
pach, aux mémorables batailles qui firent la liberté 
suisse, préparèrent celles du monde. 

Je lui montrerais, aux sommets vénérables du 
Saint-Gothard, le point où les eaux se partagent, 
où les ruisseaux se disent adieu, s'en vont vers 
trois nations. Ces eaux, tantôt salutaires, tantôt 



364 NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 

sauvages et menaçantes, ont fait le lien des vallées, 
forcé les hommes d'en-bas de s'entendre, de se 
lier, de former les fortes ligues, qui domptèrent 
les torrents, les fleuves, puis le torrent des Bar- 
bares, brisèrent au midi Barberousse, au nord 
Charles le Téméraire. Ainsi la fraternité suisse, 
ainsi la ligue lombarde, ces grandes âmes de na- 
tions sortirent, pour ainsi dire des Alpes, furent 
éveillées par leurs fleuves et le mystère de leurs 
eaux. 



Je m'arrête à ces exemples, et je n'irai pas plus 
loin. Dans le livre de la Montagne, j'ai fait, de cha- 
pitre en chapitre, surgir les puissances héroïques 
que nous puisons dans la Nature. Et maintenant, 
comme en voyage, derrière l'Alpe on voit se dresser 
encore une Alpe supérieure, je vois au delà de mon 
livre un autre qui commence ici : Régénération de 
l'espèce humaine. 

Assez pour ce jour, assez. Ce petit livre, quel 
qu'il soit, a droit à ma reconnaissance. J'achève 
et je le remercie. Dans le long combat de la vie, de 
l'art (toujours inquiet), dans un temps de sombre 



NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 565 

attente, il m'empêcha de descendre et me retint à 
mi-côte. Par une heureuse alternance entre 
l'Histoire et la Nature, j'ai pu garder ma hauteur. 
Si j'avais suivi l'homme seul, la sauvage histoire 
de l'homme, j'aurais faibli de tristesse. Si j'avais 
suivi sans partage la nature, je serais tombé 
comme plus d'un aujourd'hui) dans l'insouciance 
du droit. J'échangeai souvent les deux mondes. 
Lorsque, dans l'étude humaine, l'haleine allait 
me manquer, je touchais Tena Mater et reprenais 
mon essor. 

C'est tout le secret de ce livre. S'il m'a encore 
renouvelé, s'il m'a effacé vingt siècles, puisses-tu, 
jeune voyageur, qui viens avec la force entière 
et tout le jour devant toi, y trouver un point de 
départ ! Qu'il te soit un de ces sommets moyens 
où l'on s'arrête à l'aube, pour se reconnaître un 
moment, marquer le but d'un œil sûr, monter, 
s'élancer plus haut. 



ECLAIRCISSEMENTS 



Il eût été facile de donner à ces petits livres un 
aspect scientifique en multipliant les citations, indi- 
cations, etc. Mais, dans un cadre resserré, elles 
auraient l'effet d'obscurcir, d'arrêter le lecteur sur 
le détail qui ôte leur relief aux objets capitaux. 

N'oublions pas que, sur chaque sujet, quand il 
paraît un livre de génie, nombre de travaux sui- 
vent, estimables, utiles, de vérification, observa- 
tions, théories ou voyages, etc., et l'œuvre mère 
est un peu oubliée. Sur les glaciers, sujet de nos 
premiers chapitres, le livre capital est celui d'Agassiz 
(Études, 1840). Précédé par les Hugi, les Yenetz, 
les Charpentier, il systématisa et agrandit leurs 
résultats, donna le grand coup de lumière. 11 a été 



368 ÉCLAIRCISSEMENTS. 

suivi très-honorablement par les Desor. Martins, 
Tyndall, Schlagenweit. Comment l'Europe n'a- 
t-elle pas retenu dans ses plus hautes chaires un 
homme si éminent? Comment un tel maître en- 
seigne-t-il au delà des mers? — Le premier il a 
affirmé (p. 504, des Études) un âge du monde, la 
période glaciaire. Ce n'était pas une simple hypo- 
thèse. 11 montre parfaitement que si l'on n'admet 
celte théorie, fous les faits discutés deviennent 
inexplicables. A-t-on répondu? Non. L'observation, 
la connaissance progressive de la terre viennent 
témoigner pour lui, et la période glaciaire est peu 
à peu acceptée du monde savant. Beaucoup la 
mentionnent dans leurs livres, comme chose ad- 
mise et convenue, mais sans rappeler celui qui le 
premier ouvrit la voie. 

C'est encore Agassiz qui le premier (après Hugi) 
sentit que les ascensions passagères ne suffisaient 
pas, qu'il fallait séjourner sur les glaciers, y habi- 
ter, vivre avec eux pour les connaître, y passer des 
mois, des saisons. Hugi, Agassiz, Desor, s'y éta- 
blirent, persévérèrent dans ces conditions si dures, 
donnèrent au monde cet exemple de courage, de 
patience et de dévouement. 

Le progrès et recul alternatif des glaciers, phé- 
nomène d'immense importance, qui, comme je l'ai 
dit, est une sorte de thermomètre physique (et 



ÉCLAIRCISSEMENTS. 369 

moral même? ) de l'état de l'Europe, est marqué 
depuis cinquante ans. En 1811, la sécheresse les a 
fait reculer. Trois années froides et humides, 1815, 
1816, 1817, les font avancer considérablement 
(Venetz),— En 1840, dit Agassiz (p. 235), ils avan- 
cent beaucoup. — L'année 1857, si chaude et si 
puissante, qui prépara un cycle de belles années 
(V. Schacht), dut les faire reculer. En effet, 
M. Charles Martins, dans son ascension de 1865, a 
signalé un énorme recul. — Mais les années hu- 
mides, 1866,1867, les font sans nul doute avancer. 
L'illustre Lyell essaye d'expliquer le transport 
des blocs erratiques, non par le mouvement des 
glaciers, mais par des radeaux de glaces analogues 
à ceux qui nous viennent du Nord, et charrient 
aussi des rochers. A cela il y a une difficulté 
qu'eût pu indiquer Agassiz (p. 283). C'est que de 
tels radeaux plongent en dessous énormément 
dans la mer ; leur partie supérieure n'est rien 
en comparaison de l'inférieure. Pour porter des 
poids tels que les blocs erratiques, il eût fallu 
qu'ils eussent dessous des eaux extrêmement pro- 
fondes, comme sont celles de l'Océan. 

Comme description et tableau animé de la vie, 
rien n'a dépassé le livre de Tschudi, si riche d'ail- 
leurs d'observations personnelles, de faits curieux. 

21. 



370 ÉCLAIRCISSEMENTS. 

C'est une petite Bible des Alpes, qu'on doit avoir 
avec soi. Le voyageur aimera aussi à emporter ces 
livres charmants, les Essais de Rambert, les Grim- 
peurs, les Ascensions de Margolié et Zùrcher, le 
Léman de Rey, les Chamois d'A. Michiels. 

Il est très-intéressant de comparer trois livres 
capitaux, trois hommes et trois nations : la sagesse 
de M. de Saussure, courageux, judicieux, équi- 
libré, harmonique, — la belle âme allemande de 
Tschudi, en communion si parfaite avec la nature, 
qui la réfléchit si vivante, comme un beau et pur 
lac des Alpes, — enfin l'âpre et fiévreux Ramond, 
le Français du Midi, palpitant de 95. A part telles 
déclamations, il faut avouer pourtant que la 
passion lui donne parfois une seconde vue pour 
voir et deviner les 95 de la terre. L'homme 
même intéresse fort dans sa longue recherche 
du mont Perdu, dans sa course hasardeuse, et 
quand, assis sur les débris, il laisse échapper 
ce soupir • « Tant de pertes irréparables pleurées 
au sein de la nature ! » 

Peut-on séparer aisément l'homme de la nature, 
la société humaine de la grande cité dont elle dé- 
rive? Nos anciens voyageurs amusent et intéres- 
sent, parce que chez eux, à travers le paysage, on 
entrevoit toujours l'homme. La plupart des voya- 



ÉCLAIRCISSEMENTS. 571 

geurs modernes, très-spéciaux (l'un pour les plan- 
tes, l'autre pour les coquilles, etc.), donnent des 
matériaux seulement; ils sont instructifs, illisibles. 

Dans le chapitre x (Montée de la terre, etc.), j'ai 
fait ressortir une chose trop oubliée, c'est que nos 
savants qui croient suivre uniquement leur science 
hors de toute influence sociale, la subissent à leur 
insu, et la portent dans leurs systèmes. 11 est bien 
entendu que je ne veux dire nullement que ces 
hommes si éminents, lesLyell d'un côté, les Bach, 
lesÉlie de Beaumontde l'autre, en aient été uni- 
quement dominés. 

Ce que j'ai dit de l'audace d'Êlie de -Beaumont, 
et de la grandeur de sa tentative, n'étonnera pas 
ceux qui (comme moi en ce moment) auraient sous 
les yeux son article Systèmes de montagnes, article 
qui est un grand livre (Dict. de d'Orbigny, 1849, 
XII, 187-311 ). Dans les premières lignes il exprime 
l'idée « qu'une analyse rigoureuse montrera sur la 
terre une ordonnance générale dont le ciel ne pré- 
sente aucune trace. » Jamais la géologie , celte 
science nouvelle, n'avait osé parler ainsi à son 
aînée, qui nous regarde de si haut, l'astro- 
nomie. 



572 ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Un mot sur mon chapitre x, sur la terre en gé- 
néral et la création de ce globe : 

Les sciences d'observation n'ont commencé réel- 
lement qu'en 1600 par Galilée. Les sciences de 
création, peu avant 1800, ont commencé par 
Lavoisier. 

Les dernières sont le grand trait original de 
notre siècle. Il a créé d'abord des machines et des 
forces. 11 a créé des plantes (non de simples varié- 
tés, mais des espèces durables) . Il a créé pour elles, 
des terrains différents, les cycles de culture qui 
les refont, les renouvellent. Il a créé des races d'a- 
nimaux, d'utiles et admirables monstres. 

Progrès étrange, hardi. Il a distancé la Nature. 
Nulle couleur naturelle ne se soutient près de nos 
anilines qu'on fait depuis dix ans. Le soleil a pâli 
devant l'éclair de l'homme, sa lumière électrique. 
Mais voici le plus fort : du minéral inerte, nous 
tirons ce qui semble le plus insaisissable, tous les 
genres de parfums, d'essences et d'esprits. La 
pierre s'alcoolise. Et (faut-il achever? le moyen 
âge eût reculé d'horreur) la pierre s'animalise. Le 
lait de la mamelle, le doux lait de la femme, nous 
l'avons tiré du caillou. 

Dans la fermentation, dans l'électricité, nous 
avons trouvé les passages par où l'inerte monte à 
l'état organique. La barrière éternelle qu'on sup- 



ÉCLAIRCISSEMENTS. 375 

posait entre eux, s'abaisse et disparaît. Nous met- 
tons tout en voie de vivre. Ce qu'on crut matière 
morte à perpétuité, ce sera la vie de demain. Tout, 
est vie future ou présente. Tout glisse incessam- 
ment d'une forme à l'autre de la vie. 

Que sont devenus les trois règnes, les belles 
divisions de la vieille science? Du minéral au végé- 
tal, à la plus haute énergie végétale (le sang de la 
vigne, l'esprit), nulle barrière de séparation. Moins 
encore de barrière du végétal à l'animal. Morren 
a vu dans les marais des végétaux qui, sous la 
lumière chaude, sont animaux quatre heures par 
jour, puis, quand le jour baisse, se refont végétaux. 
Mais l'égalité des deux vies, du végétal, de l'animal, 
éclate surtout, est complète au moment divin de l'a- 
mour. Telles fleurs montent au niveau des plus 
hauts animaux, s'égalent au mammifère, ont la 
même semence. (L. Lortet, la Preissia, 1867.) 

Bref, par fermentation, la pierre se crée esprit. 
La plante, par amour, se crée homme. 

Création ! énigme, épouvantail du moyen âge. 
Mais pour nous, c'est la vie commune, c'est ce que 
nous voyons et faisons tous les jours. Il n'y faut un 
miracle. Le miracle serait que, dans un monde si 
fécond, rien ne se fît toujours, incessamment ne se 
créât. 



574 ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Comment se crée un continent, une nouvelle 
partie du monde? Nous avons aujourd'hui l'agré- 
ment de le voir. La Terre, par sa vie polypière, ses 
petits animaux, se sécrète elle-même un nouveau 
champ d'activité, qui sait? une Europe peut-être? 
Elle s'arrange dans la Mer du Sud comme un con- 
tinent de rechange, si nous usons le nôtre, ou si 
quelque désastre venait à le gâter. 

Cela commence par un grand nombre d'îles, 
par des centaines, des milliers de petites monta- 
gnes circulaires qui s'élèvent au niveau du flot. 
Forme excellente. Elle donne moins de prise à 
leur grande ennemie, la grosse vague australe qui 
venant sans obstacle du pôle, se poussant, s'entas- 
sant, avec un poids terrible arrive à eux, mais 
tournoyante perd une partie de sa force. Chacune 
de ces îles, de ces aimables petits mondes (fort 
dangereux pourtant pour les navigateurs), avec ses 
blancs récifs rayés et roses, ne tarde pas à avoir 
dans son sein un peu d'eau bonne aux végétaux, 
et souvent un beau cocotier qui souffre Feau de 
mer. Voilà la terre en miniature, déjà un abrégé 
du globe. 

L'ile est rarement seule. Il lui vient à côlé une 
île sœur, et d'autres encore. Chacune est un an- 
neau. Le groupe est un anneau lui-même qui en 
laissant passer la mer, la rompt pourtant et se dé- 



ÉCLAIRCISSEMENTS. 375 

fend bien mieux. Ces groupes annulaires, au nom- 
bre de 47, présentent dans l'ensemble un grand 
cercle allongé, et comme un gigantesque anneau de 
presque 500 lieues de long. Cela promet. L'ouvrage 
avance. Il va se prolongeant d'écueils qui depuis 
peu d'années arrêtent la navigation. 

L'obstacle à ces bons ouvriers, c'est l'avidité des 
poissons qui sous l'eau paissent comme l'herbe 
leurs polypiers tendres encore, et s'en approprient 
le calcaire. Ils le digèrent, le rendent comme craie. 
Cette craie, à son tour, fera les infusoires dont 
vivent les polypes, donc leur retournera. Le calcaire 
des polypes détruit et digéré revient par cette voie 
nourrir leurs descendants. Circulas curieux qui 
fait toucher au doigt le procédé très-simple des 
échanges de la nature. 

Lamarck a deviné, il dit : « Le calcaire est chose 
animale; des animaux l'ont fait.» Cette partie 
énorme du monde, qui compte immensément dans 
Pécorce du globe, tant de terrains, tant de mon- 
tagnes, ces bancs et ces carrières où nous taillons 
nos villes, ce serait une sécrétion. Dans un cer- 
cle éternel, le calcaire, par moments dissous et 
remis dans la vie, digéré par les plantes, les ani- 
maux (et animal lui-même), irait roulant, chan- 
geant, inerte eu certains âges et dans d'autres âges 
organique. 



376 ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Quand se fit tout cela? Probablement toujours. 
Aux plus anciennes couches déposées par la mer 
bouillante on trouve les diatomées, ces petits êtres 
de silex, tout semblables à ceux d'aujourd'hui. 
Les chauds lacs des hautes Andes ont leurs pois- 
sons, donc aussi l'infusoire dont le poisson doit se 
nourrir. Pourquoi, même aux âges du feu, n'y 
aurait-il pas eu des animaux propres au feu? 
« Ils n'ont pas laissé trace dans les porphyres, 
basaltes, etc. » Cela ne prouve rien. Ils ont pu 
passer, repasser par des combinaisons chimiques, 
contraires à leurs éléments propres, s'y perdre, 
s'y anéantir. 

La terre créa ses créateurs. L'ascension natu- 
relle des liquides, leur endosmose au sein du mi- 
néral ressemble de bien près à Y absorption végétale 
qui, si la plante a soif, devient aspiration, j'allais 
dire succion. Ce dernier mot doit-il se réserver à 
l'animal? mais comme lui la plante aspire et suce 
aussi. Les premiers animaux, peu différents des 
plantes, étaient tous de petits suceurs. 

La plante animal, ou polype, — moitié vie et 
moitié rocher, ce jeu de la nature qui copiait la 
Terre, l'imitait immobile. Des petits êtres vinrent 
à l'image de la Terre mobile, êtres errants et 
planètes minimes sur le sein de la grande aux- 
quelles il fut permis d'emporter leur rocher. A 



ÉCLAIRCISSEMENTS. 577 

l'instar de la Terre qui va avec son écorce ter- 
restre, eux aussi cheminèrent sous leur écorce, 
leur coquille, abri et logis tutélaire. Tels de 
calcaire, tels de silex, ils ont sans bruit construit, 
exhaussé de leurs corps, de leurs petits débris, les 
plus hautes montagnes du monde, emmagasinant 
pour la terre les éléments des êtres supérieurs. 

Les petites vies, pour se faire, ont dans l'instinct 
obscur, comme une attraction, une gravitation in- 
térieure qui est l'amour. D'abord l'amour de soi 
pour soi (pour dire comme Geoffroy Saint-Hilahe). 
Ils s'aiment et se veulent du bien. Et cela fait tout 
le détail du développement de chaque être, le goût, 
le choix, la préférence {Darwin) pour ce qu'il a en 
lui de bon pour lui, pour ce qui doit le sauver, 
l'augmenter,— lui faire sa petite fortune, le trans- 
former peut-être et le porter plus haut. 

Voilà le procédé ordinaire de la vie, qu'on n'est 
pas loin d'admettre aujourd'hui assez aisément 
quand il s'agit du petit monde, des vies minimes 
d'animaux. Pourquoi la grosse vie de la Terre au- 
rait-elle été autre? Pourquoi n'eût-elle pas agi 
comme la petite terre (l'animal-rocher-plante), 
qu'on appelle polype? Mais travaillant avec des 
agents très-divers, et des moyens de toute sorte, 
elle n'a pas bâti dans l'extrême régularité (un peu 
maussade) de polype ou d'abeille. Elle a fait, dans 



578 ÉCLAIRCISSEMENTS. 

un charme ravissant de variété ce polypier su- 
perbe, amusant, que nous habitons. 

J'ai horreur des deux hypothèses de la création 
sans amour. 

1° L'hypothèse du hasard. Quelqu'un suppose 
« que l'attraction d'un astre errant, passant près 
de la terre, au nord de l'équateur, aurait diminué 
la pression générale, suscité une marée dans les 
Huides intérieurs de notre globe et par là soulevé 
ces montagnes qu'on appelle l'Ancien, le Nouveau 
continent 1 » (P. Scrope.) 

Voilà un beau coup de hasard, mais le bon sens 
résiste. Qui voudra croire qu'un simple choc ait pu 
créer ce système admirable, et si heureusement 
combiné? 

2° L'hypothèse d'un mécanicien tout-puissant, 
qui forgeant et montant la machine inerte, eût, par 
un coup d'adresse et de force, un miracle à sec, 
suscité tout à coup ce monde, sans mutualité ni 
correspondance d'amour, l'eût posé sur roulettes, 
fait aller par effort, et lui aurait dit : « Va ! » Cela 
n'est pas digne de Dieu. 

L'idée divine implique les doux procédés de la 
vie, la tendre incubation et l'enveloppement ma- 
ternel, surtout la patiente succession, l'infini du 
temps. 

Les coups de violence, la foudre et les éclairs, 



ÉCLAIRCISSEMENTS. 379 

ce barbare appareil où les barbares mettaient la 
naissance du monde, c'est justement (chacun peut 
l'observer) ce qui fait manquer les naissances, 
ce qui fait avorter la vie. 

Ce qui garde dans l'œuf la délicate vie du plus 
petit oiseau, cette Ame de bonté qu'on sent dans 
la Nature, c'est en elfe que se créent les mondes, 
les soleils et les Voies lactées. 

Chaque astre, avec sa part de l'Ame universelle, 
doué, soutenu d'elle, dans son attraction pour son 
prochain Soleil, s'aime en aimant l'ensemble, s'unit 
et s'harmonise, se crée en s'accordant au Tout. 

Les dieux vraiment anciens ont une pacifique 
douceur, L'agni (ignis, le Feu du Rig-Véda), qui 
vivifie le monde, est en même temps le bon com- 
pagnon du foyer, l'ami entre elle et lui, entre 
l'homme et la femme, le cher médiafeur d'amour. 
C'est plus tard, aux temps troubles, qu'arrivent les 
créateurs sauvages, les éclairs, le tonnerre d'Indra. 



Sur le chapitre xi, p. 142, sur la vieillesse de 
l'Inde. Cette vieillesse, et la négligence , la bruta- 
lité des Européens, n'apparaît que trop dans les 
voyages, spécialement dans l'intéressant voyage de 



380 ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Warren, bien peu suspect, puisqu'il sert dans l'ar- 
mée anglaise, admire les Anglais, voit dans le 
gentleman anglais l'idéal de l'homme. — Les ou- 
vrages de Hug Cleyhorn (1861 ) , et de Brandis 
(1863-65), montrent la décadence des forêts, et 
les efforts tardifs qu'on fait pour y remédier. — 
Les animaux ont déchu, comme les arbres. L'élé- 
phant, dont la sagacité était encore proverbiale au 
dernier siècle (voy. surtout Foucherd'Obsonville), 
est aujourd'hui abruti, est devenu une simple bête 
de somme, si j'en crois le témoignage du directeur 
des haras de la Compagnie. Voir son important 
article Éléphant, dans le Dictionnaire de d'Orbigny. 
Sur le chapitre xn de la T e partie. Sur Java, etc. 
J'avais sous les yeux les livres importants et fort 
instructifs de Rafles et Craiv forci, 1824; Blâme, 
Flora Javse, 1828 ; Hogendorp, 1850. L'excellente 
compilation de Walcknaër est aussi bonne à con- 
sulter. Il est intéressant de rapprocher Bornéo de 
Java. Voy. Spencer S. John, consul of Bornéo, spé- 
cialement pour la merveille du NepeuthesEdward- 
siana. 



Sur les premiers chapitres de la seconde partie. 
On ne pouvait séparer de la montagne la forêt, qui 



ÉCLAIRCISSEMENTS. 381 

en est, non-seulement le vêtement, mais sous 
lant de rapports la révélation, l'explication, j'o- 
serais dire, le verbe et la voix. Nous avons lu avi- 
dement tout ce que nous avons pu connaître des 
forestiers d'Allemagne , ceux de tous qui ont le 
mieux gardé les anciennes traditions. Le magnifi- 
que Arbre de Schacht, domine, ombrage tout ce 
grand sujet. Nous le lûmes la première fois dans 
lebel étéde!857, sous les chênes de Fontainebleau, 
et depuis nous le portâmes partout avec nous, 
aux pinadas de Bayonne, aux sapins, aux arolles 
des Alpes, aux chênes-liéges de Provence. 

Des livres agréables et commodes, la Plante de 
Schleiden, le Monde végétal de Karl Mùller, nombre 
de savants articles du Dictionnaire de Borie-Saint- 
Vincent et de d'Orbigny, nous ont été fort utiles. 
Karl Mùller a un chapitre excellent sur les Rap- 
ports sociaux des plantes. 

Ce que nous disons des conifères est tiré surtout 
des mémoires de Richard, le vénéré maître, du 
savant M. Carrière, et de l'illustre Hooker, beau- 
coup aussi de nos observations. 

Les botanistes d'aujourd'hui négligent et mépri- 
sent trop les mythes relatifs aux arbres, ces légen- 
des qui, parmi les erreurs, contiennent beaucoup 
de vérités. Rien de plus important, pour le natu- 
raliste même, que l' Histoire du culte du cyprès 



382 ÉCLAIRCISSEMENTS. 

parLajard (in-4°). Il y donne nombre de textes fort 
précieux pour l'histoire de l'arbre en général, 
et les points de vue sous lesquels il fut considéré. 

Sur l'Engadine. J'ai cité dans le texte, l'excel- 
lent ouvrage de M. Binet-Hentsch (Genève 1859). 
C'est le seul que je connaisse en français. Les ou- 
vrages estimés de Papon (1857), Lechener (1858),. 
Théobald, etc., sont en allemand. J'ai sous les 
yeux un joli petit livre anglais de madame Fresh- 
field (1862), intéressant, un peu minutieux. Longue 
énumération des dîners, déjeuners, etc. Ce qui m'a 
servi plus que tous les livres, c'est la conversation 
judicieuse, instructive des hommes même du pays. 
Qu'ils reçoivent ici mes remerciements, spéciale- 
ment M. le président Saratz. 

Sur les grimpeurs. Il faut entendre là-dessus 
ceux qui en savent le plus, les guides, qui les his- 
sent là-haut, qui pour quelque argent leur don- 
nent ce plaisir de gloriole, qui jusqu'aux glaciers 
leur portent les mets, les vins, les liqueurs. 
Ils content avec quel danger ils dirigent à la 
descente ces grands marmots, ivres, troublés, leur 
taillant des escaliers, leur posant chaque fois 
le pied, souvent ne pouvant s'en tirer qu'en les> 
portant à la lettre, les enlevant dans leurs bras. 



ÉCLAIRCISSEMENTS. 583 

Les Suisses, par accoutumance, ou par Paffecla- 
tion fâcheuse d'une supériorité légère, me sem- 
blent souvent parler d'une manière peu convenable 
de leur admirable pays. C'est ce faux rire qui 
rend fatigants les livres de Tœpfer, malgré l'esprit, 
l'amusement, la facilité du crayon. Il s'attache 
constamment à des traits accidentels, aux hasards 
de caricature. Les rires, les gambades attristenl. 
Je suis comme les petits enfants : la grimace, loin 
de m'amuser, me ferait pleurer plutôt. Ici, devant 
cette nature si grande et si sérieuse, le contraste 
est désolant. 

Dans un ouvrage que j'aime, plein d'esprit et de 
talent, je vis l'autre jour quelques lignes qu'on 
effacerait volontiers, celles où il dit la sensation, 
fort particulière aux Suisses, qu'ils auraient sur 
les glaciers: « On court, on saute, on gambade; 
on divague de droite et de gauche. On s'attache les 
uns les autres pour franchir plus sûrement un 
obstacle. On court de plus belle et on ne s'arrête 
que comme posent les papillons. » — Ailleurs : 
« Dans ces vives flâneries, il est tel moment où 
l'on croit sentir une parenté lointaine entre 
l'homme et Toiseau, et où l'on se surprend à ga- 
zouiller... Quelle joie dans ces folles descentes où 
l'on est porté par tout un lit de cailloux, s'ébran- 
lant et cheminant avec vous ! » etc. 



384 ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Ceux qui, non-seulement parcourent les glaciers, 
mais les habitent, qui y font de longs séjours, 
Hugi, Agassiz, Desor, en donnent d'autres idées. 
Ils ne trouvent pas que ce soit un théâtre de gens 
légers. Ce n'est nullement un lieu où l'homme 
sente sa liberté. La difficulté des montées, la res- 
piration pénible, ce besoin de s'attacher pour évi- 
ter des abîmes, tout cela n'a rien de gai. 

Page 364 ; sur le mot : Régénération de l'espèce. 
— Le changement des milieux peut y faire beau- 
coup sans doute, mais nullement la mobilité 
vaine, vertigineuse, qu'ont donnée les chemins de 
fer. On ne voit que gens qui courent, qui voyagent 
effarés. Où? A peine ils le savent eux-mêmes. Il 
faut des séjours prolongés dans les meilleurs 
milieux. Je voudrais des livres spéciaux là-dessus : 
un bon livre général où Ton comparerait les 
diverses stations maritimes (toutes utiles pour des 
états différents), — un livre sur les diverses 
stations de montagnes. Le petit livre de M. Lombard 
(Genève, 1858) est très-bon, très-précieux, mais il 
insiste beaucoup sur les circonstances et maladies 
locales des Suisses, s'occupe moins de l'étranger. 



TABLE 



Préface. — Caractères communs de nos livres, t Oiseau, 

V Insecte, La Mer, la Montagne 1 

PREMIÈRE PARTIE 

I. — Le vestibule du mont Blanc 1 

Saint-Gervais. Pauvreté, grâce et douceur du paysage 

de Savoie . . 8 

IF. — Le mont Blanc. Les Glaciers , . J5 

L'horreur des glaciers, vus de près 17 

Légendes des glaciers 21 

Chasseurs de chamois, chercheurs de cristaux. . . 2o 

Aspect funèbre du mont Blanc 25 

Jacques Balmat y monte le premier (juin 178G). . 27 

III. — Premières ascensions. Les Glaciers. ...... 29 

Éducation spéciale de Saussure, son beau voyage. . 51 

Le glacier est chose mobile et vivante 54 

Charpentier, Agassiz ; la période glaciaire 37 

Le glacier avance et recule; thermomètre de l'Eu- 
rope 59 

IV. — Le château d'eau de l'Europe 41 

Les nuées fixées par les Alpes. . . 45 

Le Fœhn. La fonte. Les torrents . . . 47 

22 



386 TABLE. 

V. — Suisse. — Lacs et fleuves 51 

La mission spéciale des lacs; leur diversité . ... 54 

Lacs de Genève et de Lucerne 55 

Grandeur pacifique du Saint-Gothard ; centre des 

montagnes et des eaux 6ï 

Les quatre fleuves, Inn, Rhin, Rhône, etc 62 

VI. — Les hauts passages des Alpes 65 

Les trois autels des Alpes 68 

Le passage des oiseaux, troupeaux, itc 71 

Saint-Bernard, Simplon, Splûgen 75 

Les fuites, les proscrits , 76 

Vil. — Pyrénées -. 79 

La vue lointaine des Pyrénées . 83 

Contrastes et surprises ; la Garonne.. ...... 84 

VIII. — Suite. Pyréinées .-»";..'.,.. 89 

Leurs illusions 91 

Ramond et le mont Perdu. 92 

Les bergers. Maladetta, Gavarnie. ........ 93 

Eaux chaudes, Baréges, Olette, etc. ....... 96 

IX. — La BûLLENTE. ÀCQUI 101 

On assiste au travail intérieur de la terre 109 

Comment je fus inhumé pour revivre 112 

X. — La montée de la terre. Son aspiration 117 

Sa vie, c'est l'expansion vers la lumière et le soleil . 119 

L'école des soulèvements et révolutions violentes. . 125 

L'école de la création pacifique et successive. . . 124 
Le premier élan de la terre, sans obstacle et trés- 

cloux. . 128 

Sous Fécorce actuelle, elle halète, soupire 130 

XI. — Ses deux grandes montagnes appelées continents . 152 
La terre réunit les deux formes les plus belles. . . 137 

Beauté maternelle de l'Asie. . . . , 150 

L'Amérique; son grand rôle médiateur; ses voies 

faciles.. I'i2 



TABLE. 5b? 

XII. — Montagnes de glace. — Le pôle 147 

Différences entre les climats du Pôle et des hautes 

Alpes 148 

L'aurore boréale, magnéto-électrique 155 

XIII. — Montagnes de feu. — Java 161 

Le cœur de la terre ; artères d'eau chaude ; Java, 

Cuba 164 

Les volcans ; le cercle de feu 166 

Puissances de fécondité ; les monstres de fleurs. . . 169 

Les plantes de la tentation, ...é - 176 



SECONDE PARTIE 



I. — Zoses de paîx. — Les prairies. ......... 181 

Sociabilité aimable de nos plantes. ....... 185 

Vertus curatives des plantes indigènes , ..... 187 

Invasion des plantes exotiques , . 1 90 

II. — Forets. — L'arbre de vie. — Le rameau D'or. . 195 

Légendes; Arbre de vie, Arbre de douleurs. ... 198 

Le rameau sibyllin qui évoque et guérit.. .... 201 

III. — L'amphithéâtre des forêts.. 205 

.Le châtaignier. Le hêtre. Le sapin. Lé picéa. . . . 208 

IV. — Les rêves de montagnes et de fleurs. ..... 221 

Projets divers et ébauches de 1857 à 1867 226 

Nos hivers en Provence *.,.... 228 

V. — Suite. — La Suisse en mai 1867. ........ 251 

Le Léman. Désir de voir l'Engadine 258 

Vf. — L'atteinte au pied de la montagne. — Amours dls 

plantes Alpines (juin 1867) 240 

La botanique- peut-elle être séparée de la zoologie? 249 
L'amour des plantes identique à L amour des ani- 
maux 250 



588 TABLE. 

VIL — Suite des plantes Alpines. — Progrès de leurs 

FLEURS DANS l'aMOUR . 251 

Clair-obscur de l'amour, le même dans les deux 

règnes '255 

VIII. — Le chemin des Grisons. — La mort de la mon- 
tagne.. . 265 

Opposition des Grisons et des Suisses.. ..... 269 

Route et col du Julier. Ruines et lapiaz 273 

IX. — L'Engadine 285 

Noble et sérieux aspect de la contrée . 295 

Finesse italo-celtique de cette race 294 

L'émigration , 296 

X. Neiges et fleurs 505 

XI. — Destinée de l'Engadine 315 

Deviendra-t-elle un désert?. 324 

Xli. — L'arolle. — Décadence de l'arbre et de l'homme. 329 
Prévision d'un botaniste : « La vulgarité pré- 
vaudra. ».-... 532 

Deux arbres supérieurs avaient rendu les hauteurs 

habitables 355 

Combien ce siècle tâche d'effacer en tout le héros. 544 

Xlll. — Notre temps peut-il remonter? 547 

Sa décadence morale. Sa vigueur d'invention. . . . 550 

Se recueillir sur la montagne 351 

Effet de la Suisse sur Voltaire, Rousseau, Raynal, 

M. et madame Roland 555 

Les grimpeurs. Les romans. Livres morbides. . . . 355 

Voyages d'enfants dans les montagnes 559 

Efl et de la montagne sur la jeunesse 561 

La résistance à la pente et l'effort de remonter. . . 562 

Éclaircissements 567 



Paris. — L. Poupart-Duvy], rue du Bac, 5o. 





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